Le shake broccolis-cacahuètes et les petits détails


jeudi 13 mars 2003, par Francesco Colonna Romano

Hola tous

et un merci spécial à tous ceux qui continuent à m’écrire malgré la distance et le temps qui passe...

Ici encore une semaine paisible, pas de grands événements, mais des petites choses par ci par là, un peu comme celles que j’aimerais que vous me racontiez, tous ceux qui m’écrivent qu’il ne se passe rien chez eux. Ici aussi, au bout de quelques semaines, une petite routine s’installe, le boulot tous les jours, les mêmes personnes qui reviennent, la vie à la maison de Las Colinas, il n’y a plus les grands changements qu’on rencontre sur la route. Pourtant, on peut trouver un équilibre, une source de renouveau en perfectionnant toujours un peu les petits gestes, en affinant la connaissance de l’environnement où je passe et repasse.

Samedi par exemple, je suis descendu faire visiter le marché de Comayaguela à V., celui juste à coté de la maison de Casa Alianza,le plus grand de Tegus. Un marché, c’est pas très compliqué en apparence, des étalages divers, certains à l’intérieur, d’autres sur la rue, des gens qui passent, c’est vite visité. Pourtant, à force de revenir le matin avec les éducateurs qui achètent des baliadas (une galette fine de farine de blé, entre la crêpe et la pita, servie avec de la crème fraîche et des frijoles) pour leur petit déj, ou plus tard pour chercher des gamins de rues, ou encore en sortant du boulot pour faire mes courses, j’ai fini par y découvrir plein de secrets insoupçonnés. Le marché c’est essentiellement un grand hangar rectangulaire, il s’organise en lignes parallèles contenant chacune des étalages du même type : plusieurs lignes de vêtements, puis une ou deux lignes de plantes médicinales ou talismans (on m’a raconté que les vendeuses pratiquent aussi la sorcellerie sur demande), un groupe de vieilles femmes avec leur panier de tortillas, les escaliers qui montent à l’étage supérieur où l’on rencontre fleuristes puis coûturiers et enfin des comedors (restos populaires). En bas, après les escaliers il y a des petits bouis-bouis vendant jus de fruits naturels, baliadas et bananes frites, puis des étalages désordonnés avec des fruits et légumes plus insolites, une rangée de fromagers-crèmiers, des vendeurs de graines, farines, épices et nourriture pour chiens, des bouchers, des vendeurs de légumes et enfin encore des fromagers et bouchers. Je pourrais décrire l’extérieur aussi, tout aussi précisément, et j’ai l’impression que je saurais situer n’importe quel produit. J’ai déjà mis au point des petites habitudes, je vais jusqu’au fond pour chercher la crème (il n’y a pas de beurre ici), parce qu’ici le crémier se souvient bien de moi et sourit à chaque fois, mais le vendredi je vais à l’étalage numéro 4 du marché du stade, parce qu’ici elle est encore meilleure. Les légumes, je les achète à l’extérieur, parce que les vendeurs ont l’air d’avoir un plus gros débit. Les rasoirs sur le pont chez un petit vendeur ambulant, près de la femme des melons. Le pain est plus frais dans Comayaguela que dans le centre. Je connais les prix des différents produits, et je sais repérer les endroits où pour le même prix, ce jour-là vous aurez un oignon de plus.

Chez la vendeuse de baliadas, mon voisin de banc nous a raconté qu’il vivait à Casa Alianza il y a 15 ans, que la quasi-totalité de ses compagnons de l’époque sont morts, mais lui il a maintenant un travail et une maison, et a pu arrêter la drogue. On discute un peu avec le couturier qui nous refait des ourlets, et se souvient de la fausse-souris de magicien que je balladais la semaine dernière. Parfois on tombe sur des gamins qui se souviennent de mes tours de magie, comme cette fille qui faisait la manche et qui m’a accompagné pendant une heure dans les magasins de tissus, toujours le pot de colle à la bouche, sauf quand elle a dû le laisser à la consigne avec son vieux sac plastique. Elle devait être contente de pouvoir rentrer à ces endroits qu’on lui interdit d’habitude en tant que gamine des rues.

En rentrant, je sais repérer désormais que même si ce bus est sur le point de démarrer, il va se faire doubler par l’autre plus malin qu’on aperçoit derrière, ce qui va me faire gagner deux minutes. Sur la route, je donne toujours un coup d’oeil en face du supermarché, où dernièrement on a vu trois petites filles qui font la manche. Demain je pourrai faire mon rapport aux éducateurs.

......

Voilà une longue description, je ne sais pas si c’est très réussi, mais je voulais essayer de rendre un peu l’impression de familiarité que je commence à avoir ici à Tegus. Bien sûr, il n’y a pas les possibilités parisiennes, notamment le soir, mais le temps passe super-vite, et on s’y sent bien, c’est une vie qui vaut le coup d’être connue.

Que raconter encore ? Je profite du temps qui me reste (rythmes cools), en empiétant parfois sur mon temps de travail, pour améliorer mes compétences générales. Grâce à l’aide des gamins je découvre les nombreuses possibilités offertes par les bracelets brésiliens, et ça vaudrait le coup de tout explorer méthodiquement pour en faire un jour un bouquin. Sinon avant-hier j’ai été chez une des éducatrices qui a commencé à m’enseigner la coûture : les points de base, et comment prendre les mensurations et dessiner un pantalon sur mesure. Il y a encore beaucoup de boulot, mais j’espère être capable de tout faire avant mon départ. Normalement, demain je vais chercher du tissu à fleurs pour mon premier pantalon. D’autre part, l’éducatrice m’a aussi appris à faire des baliadas, ce qui devrait me permettre de réaliser à mon retour en France les incontournables de la gastronomie locale, à côté de mes récentes expériences : le risotto melon-banane, et le shake tomate-poivron (avec de la glace et beaucoup de sucre), qui ont été validées par un jury neutre lors d’un dîner à la maison. Par contre, je ne saurais vraiment conseiller le shake sucré brocoli (crus) et cacahouètes annoncé dans le titre de ce mail...

Avec tout ça, vous avez un peu une idée de mes journées. Auxquelles il faut ajouter cette semaine quelques soirées "mondaines" qui ne se répèteront pas vraiment : une remise d’un prix bidon au directeur de l’Alliance Française, où plein de gens sont venus me raconter les problèmes de leurs gamins, et une soirée déguisée chez la consule d’Espagne, qui m’a permis de constater que même dans ces milieux-là on danse dans le jardin au son des mêmes musiques plus ou moins bêtes que l’on retrouve dans le monde entier. Curieux, on m’a expliqué que la ministre hondurienne de la culture ci-présente mais à laquelle je n’ai pas pensé à aller parler, a été promue à ce rang en tant qu’ancienne amante du président... Il y a eu cependant un bonne après-midi pour préparer le déguisement, fabriquer les ailes d’ange et l’auréole de V. et coudre des étoiles sur mes pantalons et t-shirt bleus, pour un costume de nuit étoilée (c’est V. qui a trouvé l’appellation). Ça donne envie de refabriquer des costumes pour se balader dans Paris et prendre des photos : l’inconvénient de la soirée déguisée, c’est que tous portent, des costumes, qui se neutralisent ainsi les uns les autres. Par contre, seul costumé sur les quais, ça le fait beaucoup plus...

A propos d’image, j’ai été vendredi dernier dans un paysage d’une "beauté" à couper le souffle, et qui m’a bien rappelé le cimetière de trains de Uyuni. C’était la plus grande décharge de Tegus, appelée le Crématoire : des camions d’ordures arrivent sans cesse, et vident leur cargaison sur le sommet d’une colline énorme, qui en fait est elle-même constituée des ordures plus anciennes. De la poussière, des bouts de ferraille ou de carton partout, plus d’une centaine de gens en habits sales qui fouillent derrière les camions pour récupérer alluminium ou papier, avant que des buldozers compriment et recouvrent le tout. Il y a des femmes, des enfants qui travaillent comme les grands, des vaches qui paissent, des dizaines de vautours qui tournoient très haut au dessus de la colline, alors que d’autre fouillent les ordures aux côtés des gens. Plus loin, de maigres abris en carton, qui servent de maison à une partie de ces travailleurs. Les couleurs rougeâtres et marron de la colline contrastent avec le vert de la vallée environnante et le bleu du ciel. Encore un paysage de fin du monde, de ceux qu’on produit continuellement, mais avec ici la beauté pure de la misère, de la nature qui intègre peut à peu les vestiges de la civilisation...

... Il y aurait bien d’autres petits trucs à raconter, une sortie avec des journalistes danois qui faisaient un reportage sur les enfants des rues, et qui se sont conduits de la pire façon, en nous exploitant nous et les gamins, ou le passage d’un peintre français qui fait une fresque au lycée et à l’Alliance, mais je préfère vous laisser sur l’image du Crématoire.

Je vous souhaite à tous une très bonne semaine et plein de bonheur.

Hasta luego

F.

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