Bonsoir, nous sommes en mai 2002, et l’heure se fait très tardive. Pour la deuxième fois (la première n’a pas donné de résultats présentables), je vais essayer de rédiger ici une vision du monde que j’ai adoptée dernièrement, largement inspirée des ouvrages de Castaneda que je recommande très chalereusement. Il s’agit d’une ébauche de réponse aux questions existentielles usuelles : pourquoi existons-nous ? Où allons-nous ? Je sais, l’objectif est ambitieux, d’autant que la seule réponse possible ne vient pas de la raison, mais d’un acte de foi, ou plutôt d’une perception mystique du monde. En effet, contrairement aux approches des religions occidentales (que je connais mal), je préfère croire que l’on peut vraiment ressentir le sens des choses, "voir Dieu en face"...
Bonne lecture, et n’oubliez pas de m’envoyer un avis sur tout ça, car je crois que l’on pourrait beaucoup améliorer ce texte..
Pourquoi tout ça ?
Il y a déjà un certain temps, j’avais fait un constat simple : beaucoup d’hommes remarquables sont soit morts jeunes, soit devenus fous (cf Nietzsche ou Ferré, ou la fin du "Meilleur des mondes" de A.Huxley). A l’époque, ce choix me faisait sourire, au fond tout ceci me paraissait loin, irréel. Peu à peu, cependant, j’ai commencé à sentir une tension : d’un côté l’ambition, l’idée que nous sommes là pour produire quelquechose, et de l’autre le sentiment que c’est en vain, que rien n’est vraiment nécessaire, et que de toute façon je ne pourrai pas être à la hauteur de ces ambitions. Je sentais toutes ces contraintes très fort en moi, et j’ai eu l’intuition que c’était là le chemin qui mène au suicide ou la folie.
C’est là que j’ai commencé à chercher une troisième voie. Il y a eu les discussions avec Yoav, qui m’a convaincu que le but principal de la vie devait contenir du plaisir. Il y a eu l’exemple de Leonard Cohen qui semble échapper au dilemme. Il y a enfin eu la lecture de Castaneda, qui a été pour moi une révélation, et puis la possibilité d’analyser toutes les expériences que j’avaies eues jusque là. C’est comme ça qu’est apparue l’idée qu’une troisième voie doit être possible, une voie d’équilibre et non de division, une voie de sérénité et de vie.
J’ai alors essayé de définir, préciser cette voie, parce qu’il s’agissait de savoir si la survie était possible. Je crois actuellement être parvenu à un système cohérent (je le répète, pour l’essentiel il n’est pas dû à moi), qui semble pour la première fois capable de faire apparaître un sens aux choses, et pouvoir englober toutes les difficultés que l’on pourrait rencontrer (la souffrance, la mort de nos proches, l’amour impossible, l’injustice...). Bien sûr, traiter tout ceci en théorie reste simple, et vous trouverez peut-être cela prétentieux. C’est facile de tout réduire quand on a eu la chance de ne jamais rien connaître de vraiment difficile. J’en suis conscient, et si toutes ces théories devaient se révéler insuffisantes, je tomberai de haut. Tant pis, pour l’instant je ne vois pas d’autres alternatives...
Pour qui suis-je en train d’écrire ?
J’écris tout cela parce que j’aimerais pouvoir convaincre, ou du moins montrer qu’une alternative est possible, à ceux qui prétendent que tout n’est que déterminisme ou hasard, et qui ne peuvent donc donner un sens au choses. Or j’avais besoin de ce sens, et je crois qu’il y en a d’autres que moi dans cette situation, certains sont devant moi, d’autres derrière. J’aimerais tellement que ce que j’écris là donne un peu de courage, ne serait-ce qu’à l’un de ceux-là, afin qu’il puisse mieux se défendre de tous ceux qui voudraient lui couper ses ailes..
Certains trouveront ceci de la pure masturbation intellectuelle. Je classe ces gens-là en deux catégories : d’un côté, il y a ceux pour qui le sens est une évidence, pour qui tout ce que je suis en train d’écrire coule de source, à tel point que ça ne sert à rien de le répéter. Effectivement cas gens-là n’ont pas besoin de ce qui se trouve ici, ils en appliquent directement les conclusions, et se portent très bien. Cependant, je crois qu’il y a une autre catégorie de gens qui n’en sont pas là. Ceux-là ne perçoivent pas le sens, et ne le cherchent pas, ils sentent que leur vie est vide, mais pensent que c’est normal. Ils se donnent des prétextes pour ne pas affronter les vrais problèmes, qu’ils croient insolubles. Et bien, même si ces gens méprisent toutes ces spéculations intellectuelles, c’est aussi pour eux que j’écris...
Le monde
Le monde est quelquechose de magique et mystérieux. Il est à la fois d’une beauté époustouflante, et toujours menaçant. Bien sûr, nous ne pouvons pas le comprendre dans sa totalité, on peut même dire que la description que nous en faisons par nos sens et notre raison n’est qu’une parmi une infinité de descriptions possibles. Face à lui, nous sommes un peu comme un aveugle se promenant dans les rues de Paris qui essaierait d’en tracer un plan, rien qu’à l’aide de ses informations tactiles. Ce monde mystérieux, il existe pour nous, afin que nous l’explorions, et nous existons dans ce même but. Une vie impeccable, c’est parcourir ce monde, s’en émerveiller, et en vivre chaque instant pleinement, puisque chaque instant est une merveille de la création et se suffit à lui seul.
Le sens
Chaque homme dans sa vie doit décider d’un fait capital : le monde a-t-il un sens, ou bien n’en a-t-il pas. Ou encore : sommes-nous simplement un tas de cellules programmées pour se reproduire le plus efficacement possible, évoluant dans un monde lui-même gouverné par déterminisme et hasard ? Ceux qui ont répondu oui avec certitude se sont probablement suicidés. Il y en a qui disent penser de même, tout en continuant à vivre par lâcheté, mais je n’y crois pas : au fond d’eux-mêmes, ils sentent sûrement qu’il y a quelque chose d’autre. Ce que je leur propose, c’est de transformer ce sentiment en certitude, car c’est la condition pour agir pleinement et vivre au maximum les instants qui nous sont donnés.Ainsi, je crois vraiment que les choses ont un sens. Et ce sens est exactement la beauté du monde, et le sentiment que celui-ci est fait (et bien fait) pour nous. Rien ne sert de chercher plus loin. Nous avons tous des moments de bonheur intense, où nous sommes vraiment dans le présent, tout en sentant que l’avenir réservera sûrement des moments comme ce dernier, et donc que nous n’avons pas à nous inquiéter. Ce sentiment est donné par la reconnaissance du fait que les choses sont bien faites, et qu’il y a quelquechose de magique qui en est à l’origine. Cet ami qui m’a appelé aujourd’hui, moi aussi j’avais envie de le revoir. Ou encore, s’il n’avait pas fait beau aujourd’hui alors que j’avais du temps pour me balader, je n’aurais pas vécu cela. Ou est-ce vraiment par hasard que j’ai commencé aujourd’hui ce livre que j’avais depuis si longtemps ? Les nihilistes diront que tout ça n’est qu’un simple jeu de probabilités, et que ça ne va pas plus loin. Ce que je veux dire ici, c’est qu’on peut croire qu’il y a quelque chose de plus dans ces coïncidences, et considérer tout ce qui nous arrive comme une preuve. Et voilà le sens que l’on cherchait.
Je recopie maintenant un autre paragraphe écrit jadis qui dit la même chose un peu différemment :
Ce qui compte par dessus tout, c’est la vie. La vie est quelquechose de magique et chaque créature est une merveille. Il y a un univers sacré dans chaque parcelle du vivant. La vie, c’est harmonie, c’est beauté. Il faut préserver la vie, et ceux qui l’ont reçue ne peuvent la sacrifier, chez eux ou d’autres. Cet amour pour la vie est un acte de foi, on peut le sentir avec tout son être dans certains moments de pur bonheur, et il faut s’en souvenir et croire qu’il reviendra. C’est à nous ensuite d’apprendre à apprécier cette vie et de la rendre belle.
La "folie contrôlée"
Dans ce qui précède, j’ai essayé de dire en quoi le sens du monde résidait dans sa beauté, dans sa richesse. Le problème suivant, c’est de trouver comment organiser notre propre vie. Il s’agit tout d’abord de constater que puisque le monde est un spectacle monté pour nous, notre seule fonction ici c’est d’en être témoin. Il n’y a pas d’actes que nous puissions faire ou non qui revêtent une importance capitale pour le monde. Il faudrait donc se débarasser des conditionnements du genre "sois utile pour la société", ou "il faut produire une oeuvre pour la postérité", ou alors "c’est bien de vivre de telle façon", pour prendre conscience du fait que nous avons une liberté totale quant au choix de notre chemin. Nous savons que nous n’avons aucun chemin particulier à parcourir, mais nous en choisissons quant même un, qui nous plait, tout en sachant qu’il en vaut bien d’autres et que notre choix est arbitraire. Cette capacité de choisir est ce que Castaneda appelle "folie contrôlée", et c’est la plus belle expression de notre liberté, ainsi que la justification de nos actions.
Enfin, je voudrais souligner que cette liberté vient avec un devoir : nous avons reçu un don sacré (la vie), et devons en être à la hauteur et la vivre pleinement. C’est ici notre seule mission sur terre. Ceci se traduit par le fait que nous devons chercher à parcourir uniquement "des chemins qui ont un coeur". Car ce sont ceux qui portent le sens.
Les hommes
Les hommes sont des êtres de lumière, il y a en eux un pouvoir et une richesse infinie. Rien ne leur est impossible, à condition de le vouloir suffisamment. Il ne faut jamais l’oublier. De ceci découle aussi l’idée que nous sommes là pour réaliser notre vraie nature, et nous libérer des chaînes qui ne tiennent que de nous. Et bien sûr, trouver le bonheur.
Entretemps, il reste en chaque homme à la fois du sublime (la lumière), et du fragile (nos chaînes, nos faiblesses) qui le rendent parfois attachant, et parfois sinistre, dans son incomplétude. Et ces traits sont d’autant plus accentués chez ceux qui avancent dans leur quête du sens, car celle-ci rend encore plus intenable l’incomplétude. C’est à ce même titre qu’un corps humain paraît parfois beau, mais souvent laid, une sale machine de chair et d’humeurs.
Cependant, tous les hommes ne sont pas aux même point de leur cheminement, et tous les hommes n’empruntent pas les mêmes chemins (cf la classification des tempéraments de Sheldon dont je parlerai un jour sur cette page). Du coup, il y a des hommes avec qui nous ne partagerons pas vraiment, que nous ne comprenons pas et qui ne peuvent nous comprendre. Ces hommes sont des fantômes pour nous (ce qui n’empêche pas que nous puissions vivre avec eux, partager notre planète, car eux aussi sont porteurs de la magie de la vie). Pourtant, ce qui est merveilleux (et qui justifie encore une fois d’être optimiste), c’est qu’il existe vraiment des gens capables de nous comprendre. Ce sont les vrais compagnons de route, que nous aidons et qui nous soutiennent dans les moments difficiles. Les aider et partager avec eux, c’est encore le sens que nous devons donner à notre vie.
Le cycle de la vie et les spécificités individuelles
Quand on observe le monde et les hommes, on voit appraître un certain ordre : il y a des cycles, les générations se succédant et se transmettant le savoir acquis. Cette solidarité inter-générationnelle fait partie de notre devoir sur terre et de notre parcours intérieur : nous recevons d’abord, puis nous personnalisons ce savoir, et nous le transmettons ensuite. Cette transmission permet de mettre tout au clair, et je crois que c’est ce que Castaneda appelle faire l’inventaire de sa vie, avant de passer à l’étape suivante.
Mais tout ceci reste abstrait et banal, je ne vais pas m’attarder. Ce que je voudrais raconter ici, c’est qu’il y a une certaine forme d’ordre simple à l’intérieur de ces cycles (chez Castaneda, c’est la notion de clan du nagual) : chaque génération est composée de plusieurs "guerriers", différents mais complémentaires, appartenant à un nombre restreint de catégories. Pour l’instant, je distingue deux de ces catégories, mais je n’exclus pas d’en trouver d’autres un jour. D’un côté, il y a les êtres tout coeur et sensibilité. Pour eux, le sens est une évidence, il n’ont pas besoin de toutes les théories que j’écris ici, et se consacrent directement à la pratique. En cela, il peuvent vivre beaucoup plus simplement et rester plus purs et doux. De l’autre côté, il y a les êtres plus cérébraux, qui essaient de comprendre comment les choses marchent, de les décrire. Ils sont moins spontanés, moins sensibles, et le sens pour eux n’est pas toujours une évidence. Mais leurs théories leur servent de boucliers, et ils sont donc plus forts en général. L’idée ici, c’est que chaque doit s’accomplir dans sa nature, et a un rôle bien défini. Les être de cœur serviront de guide, car c’est eux qui détiennent la vérité. Les autres sont là pour les protéger, pour les aider à surmonter les obstacles et les peurs. Et les deux se complètent, pour marcher ensemble dans ce monde mystérieux et hostile.
Voilà. J’ai décrit ici cette image car je la trouve profondément émouvante et optimiste : des être qui marchent ensemble, chacun dans leur essence propre, pour réaliser un but commun. Pour l’instant, il y a beaucoup de gens que je n’arrive pas à classer, sans doute parce que je ne les connais pas assez, ou alors ils sont entre deux, ou encore dans d’autres catégories. Pour l’instant, je sais que ma princesse est du côté du coeur. Yoav et moi serions plutôt de l’autre. Yoav dit que notre mission sur terre est de protéger les être comme princesse des gens comme nous...
Les techniques du vide
La recherche du sens, c’est une route difficile le long de laquelle on cherche à se débarrasser du voile qui couvre la réalité, de toutes ces descriptions usuelles du monde qu’on nous a transmises et que nous avons acceptées. Sur cette voie, et en reprenant les mots de Castaneda, on est amené à perdre le sentiment de sa propre importance, effacer son histoire personnelle, vivre en chasseur plutôt qu’en proie (est proie celui qui est prévisible, prisonnier de ses routines), apprendre l’essence de "ne-pas-faire". Il s’agit alors de vivre pleinement dans le présent, sans rien avoir en suspens, et considérer chacun de nos actes comme s’il s’agissait de notre "dernière bataille sur terre". A ce titre, il faut garder toujours présente l’image de notre mort, non pas comme une ennemie, mais comme une conseillère : puisqu’elle peut nous emporter à tout moment, nous devons toujours être prêts, agir sans perdre de temps, et ne pas avoir de regrets.
Ainsi, la quête du sens passe avant tout par de la destruction, pour faire le vide et purifier notre être. Ce vide sera parfois difficile à soutenir (d’où le côté sinistre que l’on ressent parfois chez ceux qui se cherchent), mais on n’a pas le choix, la seule chose à faire c’est de continuer son chemin de manière impeccable. L’équilibre reviendra.
Dernièrement je me suis un peu intéressé aux techniques orientales pour faire du vide, j’ai lu un peu, j’ai appris un peu de Ji Qong et de méditation sur une plage en Thaïlande, j’ai suivi quelques cours de Hatha Yoga au squat rue de Rivoli, j’ai essayé une séance de Falun Gong au jardin du Luxembourg. L’essence de ces techniques, c’est à la fois une détente et une prise de conscience du corps par des gestes lents, et l’utilisation de techniques de respiration et de concentration pour stopper le flux des pensées. Cette deuxième étape est extrêmement ardue, mais c’est aussi le plus gratifiant, même si pour l’instant mes meilleurs résultats doivent être de l’ordre d’une minute sans pensée. Quoi qu’il en soit, on ressort toujours régénéré de ces séances, et la conscience de son propre corps (et donc de son pouvoir potentiellement infini) peut se retrouver à tout moment, en se concentrant quelques secondes à peine.
Bien sûr, il y a d’autres techniques. Toute activité manuelle (comme le massage, le tricot, la cuisine, la musique, le dessin,...) peut se révéler source de détente si bien utilisée, et permet de développer cette même conscience de son propre corps. Enfin, je voudrais citer une activité occidentale qui selon moi permet un travail sur soi dans une autre perspective : c’est le théâtre. Il s’agit de sortir de soi-même, pour laisser une place à un autre, qui n’est plus nous, et qui peut faire n’importe quoi sur scène, allant fortement à l’encontre de ce que l’on peut être dans la vie de tous les jours. C’est une activité très douloureuse, car elle demande de détruire beaucoup de barrières en soi (le sentiment de sa "propre importance"), mais je crois que si on y rentre à fond, c’est un autre homme qui en ressort, on est passé à la phase supérieure. Je vais essayer de m’y mettre dès que j’ai un peu de temps. (note : si je me souviens bien, il y a d’autres réflexions sur le théâtre sur ma page d’idées sur l’art).
Quelques références
Je ne saurais trop recommander ici de lire : (cf aussi ma liste des bouquins préférés)
Illusions, de Richard Bach : vous le lirez en une heure, il n’y a pas de théorie, et pourtant ce petit conte explique mieux que tout à quel point nos pouvoirs sont infinis...
Le voyage à Ixtlan, de Carlos Castaneda
Autobiographie d’un Yogi, de Yogananda
