Dimanche après-midi [ce dimanche-ci date de 3 semaines environ], je traîne depuis ce matin pour trouver le courage d’attaquer un mail-co que je devrais écrire depuis si longtemps. Il y aurait beaucoup de choses à raconter, et plus on laisse filer le temps plus l’essentiel se perd en un vague résumé. Courage donc.
Il y a eu plusieurs nouveautés ces derniers mois. Toute une période d’intense activité administrative concentrée sur les demandes de poste en lycées français à l’étranger pour l’an prochain. Demander 16 pays c’est bien, mais remplir 16 dossiers (et aider Valérie avec les siens, ça en fait 32), c’est dur. Chaque dossier comporte en général un formulaire de 3 pages (adresse, diplômes, activité des cinq dernières années, etc). Tous ces formulaires sont quasiment identiques, mais pas tout à fait, si bien qu’il faut les remplir individuellement. Il faut ensuite vérifier pour chacun que les 10 pages de pièces jointes sont complètes (on ne demande pas toujours exactement les mêmes), et que la bonne lettre de motivation s’y trouve - j’en ai rédigée une standard, mais j’ai dû l’adapter pour les pays qui nous intéressaient le plus. Les pays les plus pervers demandent une lettre de motivation manuscrite ... (et l’Angleterre en demande deux, ce qui nous a convaincus à ne pas postuler).
Bref, il y a comme un écœurement à faire autant de papiers sachant que la plupart ne serviront à rien. D’autant que l’Education Nationale s’acharne déjà sur ses fonctionnaires : pour n’importe quoi, il faut remplir des papiers. Pour qu’on vous paie une heure sup ou pour manger à la cantine, il faut dire si l’on est pacsé et ce qu’on a fait au cours des cinq dernières années. Les formulaires datent parfois d’avant le pacs, et les années commencent encore par 19.. Par moments, quand votre esprit se refuse à remplir le énième formulaire incompréhensible et que vous vous décidez à demander de l’aide, on vous répond souvent que ce n’est pas grave, qu’on demande cela à tout le monde, mais ça ne sert à rien. Un joli exemple : j’ai dû signer un jour 24 (vingt-quatre !!) exemplaires de mon PV (Procès Verbal ?) d’installation au lycée Marie Curie où j’étais déjà installé depuis 3 mois. Et par la suite, encore 8 PV parce que ça ne fait pas de mal. Le pire, c’est cependant quand on commence à vous demander de joindre d’autres documents. L’un d’entre eux était à envoyer au Ministères des Affaires Etrangères qui y a mis un tampon, me l’a renvoyé pour que je le fasse parvenir au Rectorat. Ce dernier doit déjà posséder dans ses services cinq exemplaires de mon certificat de pacs, et n’hésite pas à demander de fournir des copies de documents qu’il a lui-même émis, pour ne pas avoir à les chercher.
Bref, je n’imaginais pas une telle horreur administrative, j’ai dû cette année remplir dans les 150 pages de formulaires, je n’exagère pas. A cela s’ajoutent trois lettres au Recteur restées sans réponse, les mails à l’inspecteur (qui lui est beaucoup plus disponible) et les appels au rectorat où l’on vous renvoie d’un service à l’autre, pour vous passer finalement une secrétaire spécialisée au point de connaître par coeur votre pauvre dossier que justement elle traitait depuis peu. Et bien sûr, ce qu’elle vous dit n’engage rien et il faudra ensuite revérifier que votre demande a été prise en compte. Bref, je découvre que malgré la performance de nos systèmes informatiques et d’indéniables progrès, les univers kafkaiens encombrés ont encore de beaux jours devant eux.
Tout ceci a quand même fini par porter ses fruits. Valérie a été prise à Tunis, à Madagascar et en Espagne, à 30km de Madrid. Quant à moi, je n’ai rien eu à cause de l’agrégation, qui fait que statutairement je dois faire moins d’heures tout en étant payé plus qu’un capésien. Comme c’est le lycée qui paie la moitié du salaire, on comprend qu’ils ne veulent pas de moi. Ceci dit, c’est tant mieux parce que du coup je vais prendre un an de disponibilité pour partir en Espagne avec Valérie et faire autre chose pendant un an. Ce ne sont pas les projets qui me manquent (3 mois de voyage, des petits boulots, passer une licence de physique). Et puis, puisqu’il y a entre les deux lycées de Madrid une vingtaine de profs de maths, je suis à peu près assuré qu’il y en ait un qui se libère l’an d’après et dans ce cas je serai prioritaire. Donc les choses sont bien faites.
...Enfin, pas toujours quand on regarde les petits détails. J’ai quand même dû faire des vœux d’affectation pour l’an prochain comme si je comptais rester en France. Ca se fait par internet, ça prend du temps, ensuite la secrétaire de mon établissement doit imprimer les 4 ou 5 pages de vœux que je dois lire mais ne peux pas modifier, et qui seront renvoyées au rectorat avec un énième certificat de pacs. Faire un seul exemplaire d’une demande qui ne sert à rien ce n’est pas assez, avec deux on est plus sûrs.
A part la parenthèse administrative, il y a eu la suite du boulot, qui s’est révélé de plus en plus tranquille. Avec mes prépas, je commençais à trouver le rythme, à voir certains élèves progresser et changer d’attitude. Lors du dernier DS de l’année, le 1er avril, j’ai même eu des mots gentils sur mes copies comme :
Aujourd’hui c’est le premier avril, donc ce DS est un poisson d’avril, mais le jour où vous allez le corriger, ce ne sera pas le 1er avril, donc ce ne sera plus un poisson d’avril... [référence à ma réponse lors d’une remarque précédente] En tout cas merci monsieur pour cette partie d’année passée avec vous.
Ce qui est chouette, c’est le bon côté du métier. Ou alors :
"Je suis très confondu de vous rendre une copie si peu achevée. Mais... hier soir on a eu la chance de faire un concert, c’était merveilleux, il y avait du monde et c’était la fête. Mais de par ce fait nous nous sommes couchés un peu trop tard, et c’est pour cela que mes capactés intellectuelles sont provisoirement altérées. Mais je pense être rétabli très prochainement. Merci de votre compréhension et ... bon week-end ... et voilà ;)
C’est vrai que ça prouve que l’élève en question n’avait pas peur de moi, mais quand même... Je vous aurais bien donné en bonus quelques perles tirées de ce DS, mais je crains que peu de lecteurs ont fait assez de maths pour apprécier la finesse et le non-sens de :
Un endomorphisme est un ensemble qui a le même ensemble d’arrivée que son ensemble de départ.
Ou :
Un espace euclidien est un produit scalaire qui contient une base orthonormée.
Ceci dit, comme toutes les bonnes choses ont une fin, à partir de mai, pendant que mes élèves passaient leur concours, je me suis retrouvé à remplacer un collègue pendant deux semaines en seconde générale et première technologique. Ce n’est pas tout à fait les mêmes conditions qu’en prépa. Dans chaque classe de seconde il y a un bon petit groupe d’élèves qui n’ont rien à faire là, complètement largué en maths par le retard accumulé (mais qui ne viennent pas aux heures de soutien), et du coup la seule chose qui leur passe par la tête c’est d’essayer de pourrir le cours. Chouette ! Pour le prof, c’est dur, mais la situation est pénible et injuste aussi pour les camarades qui voudraient travailler et qui sont exaspérés. Lors du dernier cours, j’ai même un gars qui a balancé une boule puante sur le tableau, sans que je puisse l’attraper. Ce genre d’événement est courant. Dans la classe d’une collègue, un élève arrivé en retard a salué l’Inspecteur d’un "putain, c’qui ce type au fond de la classe ?"). Et Valérie en aurait beaucoup à raconter sur ses élèves, depuis ceux qui lui ont mis des coups de sacs à dos et qui sont passés devant le juge, à tous ceux (et celles !) qui répondent "je m’en bats les couilles" quand on leur demande de sortir leur cahier... Ce n’est pas un hasard si beaucoup de profs veulent partir, les demandes à l’étranger ont explosé cette année, dans les 8000... Rien qu’au Maroc, pour une centaine de postes, j’avais le dossier numéro 1920 !
Puisque mon remplacement s’est vite terminé, j’ai pu rester encore une quinzaine de jours dans mon établissement à organiser des séances de révisions pour les terminales et faire des interventions en classes de première pour leur expliquer ce que c’est que faire des mathématiques, pourquoi on les enseigne et à quoi cela peut servir. C’est vrai que l’élève de première S est plutôt convaincu que ça ne sert à rien, et il cite pour me faire plaisir "quand on saute en parachute et qu’on est dévié par le vent on peut calculer le point d’impact grâce au théorème de Pythagore" (ce qui est n’importe quoi) ou "un métier utilisant les maths c’est joueur de jeu de hasard professionnel". Pour eux qui font de la géométrie depuis la sixième, faire des maths c’est avant tout "faire des calculs". Ceci dit, au moins dans ce domaine, les élèves ne sont pas les seuls responsables de cette ignorance, il est probable que ce sont des questions qu’on ne leur a jamais posées. Au fait, savez-vous de votre côté ce que c’est que faire les maths et pourquoi on les enseigne ? Je serais curieux d’avoir vos réponses (j’ai mis la mienne en ligne).
Après cela, puisque tout début juin les élèves de lycée n’ont plus cours (les secondes sont théoriquement obligés de venir encore un peu, mais passé leur conseil de classe ils ne le font pas), j’en ai profité pour aller faire passer des oraux blancs de Capes (le concours pour devenir prof de maths) avec mon ex-tutrice de l’IUFM avec qui j’ai gardé des bons rapports. J’ai d’ailleurs pu revoir d’autres formateurs (les plus compétents), et constater que les stagiaires ne sont pas les seuls à critiquer les responsables de leur formation. Mais bon, ce qui m’a surpris, c’est encore une fois le niveau des candidats : comment cela se fait-il que des étudiants après 4 (voire 5 pour les redoublants) années d’études supérieures de maths aient encore du mal à résoudre certains exercices classiques de lycée, voire de donner certaines définitions de cours ? Les étudiants que j’ai fait passer ne sont pas les plus mauvais, puisqu’ils ont au moins été admissibles pour passer l’oral. L’un ne savait pas définir les bissectrices d’un triangle (programme de 5ème !). Un autre ne savait pas faire, ni de tête ni en la posant la division de 1280 par 350 (juste dire que le résultat est entre 3 et 4, ce que tous ceux que je connais, matheux ou non, ont su trouver !!!), il ne sait d’ailleurs pas poser les divisions, et pour l’aider, nous aurons à lui souffler le produit de 7 par 15 ! Pourtant, il ne paraissait pas gêné, honteux, ni rien. Normal.
Comment est-ce possible qu’après toutes ces années d’études, faites par des élèves qui n’étaient pas des plus mauvais en maths, voire qui avaient un goût pour cela (à moins d’être masos), ils arrivent à ce point en n’ayant pratiquement rien retenu ? Comment cela se fait-il que les seuls étudiants valables viennent d’écoles d’ingénieur ? (Ils ont leur diplôme d’ingénieur, mais réflexion faite, le métier ne les intéresse pas, alors ils passent le concours pour etre prof). Comment est-ce possible de ne retenir absolument rien ?
Je crains que ceci soit un aspect spécifique au maths. Suite à un cours de littérature ou d’histoire, il reste au moins quelques noms, quelques dates, quelques anecdotes. Au fil des lectures, il y a toujours quelques connaissances qui s’accumulent, si bien qu’un étudiant en sait plus qu’un lycéen. En maths, de toute évidence, cela est faux : quand les bases sont fragiles, tout ce qu’on construit dessus ne tient pas, si bien que soit l’on sait tout, soit on ne sait rien, et c’est manifestement la deuxième option qu’ont choisie ces étudiants.
Mais si un futur prof à la veille de son concours en sait si peu, comment prétendre que l’élève moyen puisse en retenir quelque chose ? Une collègue qui corrige le concours de profs des écoles (le vrai) m’explique que le programme du concours est fondé sur les connaissances de CM2, avec un peu de 6ème, et qu’elle est moins exigeante avec ceux qui seront l’an prochain profs des écoles qu’avec ses élèves de 4ème de ZEP !!!!! Je précise qu’on demande une licence (de ce qu’on veut) pour passer le concours. C’est quand même triste que la préparation de ce concours soit passée à réviser les règles de multiplication (et le calcul mental) et à apprendre à faire des divisions !!!
C’est vrai que l’académie d’Amiens est une des plus faibles de France et qu’il y a là un gros retard ainsi qu’un fort taux d’échec au concours, mais je crains que si on demandait à tous les profs des écoles de repasser le brevet des collèges et aux profs de collège de repasser le bac dans leur matière (c’est-à-dire demander aux profs de maths de repasser l’épreuve de maths du bac, etc), on aurait de tristes surprises...
...
En étant plongé dedans, cette question du niveau devient obsédante. Peut être que ça ne vous surprend pas, une amie me disait par exemple qu’il en est hélas de même pour beaucoup de médecins (oui...), et probablement partout ailleurs. Vous vous dites peut-être que je ne devrais pas prendre les choses tellement à coeur, qu’après tout ce n’est pas si important et la plupart des gens n’auront pas besoin de ce qu’ils ne savent pas. Et puis de quel droit suis-je en train de juger tout cela ?
C’est vrai. Je me pose encore beaucoup de questions à ce niveau, je pense aux idées de Illich qui explique qu’on apprendrait mieux dans une société sans école. J’avoue ne pas être sûr de ce qu’il faut absolument enseigner, ni en maths ni à fortiori dans les autres matières. La plupart des profs auraient juste envie de ne pas avoir à s’intéresser à ces questions et de partager leur goût pour leur matière avec les élèves désireux d’apprendre... Seulement ces conditions ne se rencontrent actuellement pour les maths que dans les classes prépas scientifiques et en fac à partir de la maîtrise. Ce que j’ai vécu comme intolérable cette année, c’est l’hypocrisie du système, le décalage énorme qui existe entre ce qu’on est censés enseigner et ce que les élèves sont censés maîtriser, et la réalité. Si l’on juge que les élèves n’ont pas besoin de maths (ou de littérature ou d’autre chose), supprimons ces matières de l’enseignement obligatoire, je veux bien l’admettre (en attendant d’avoir ma propre réponse), et on ne me demandera pas de les enseigner. Mais qu’on n’aille pas faire perdre leur temps à tant de profs et tant d’élèves si au final on arrive à un tiers des élèves de troisième qui le jour du brevet font une rédaction en vers parce qu’ils ne savent pas ce que cela veut dire "raconter en prose", et ne pensent pas à chercher dans le dictionnaire à leur disposition ! Ce détail (c’en est un puisque la confusion ne faisait perdre à leur auteur qu’un point sur 15 au brevet de cette année), n’est qu’un détail parmi beaucoup d’autres, et je vous en ai donnés un paquet cette année. Tout le monde finit par s’y habituer, cela est normal. Tout les articles que j’ai pu lire sur l’école (des sociologues, des profs, des philosophes) sont actuellement extrêmement pessimistes sur l’évolution du système. A part bien sûr notre ministre pour qui "tout va mieux dans l’Education Nationale depuis un an".
Certes, il n’y a probablement rien de bien nouveau dans tout cela, c’est juste moi qui le découvre, et apparemment un certain nombre d’entre vous a pu les découvrir avec moi cette année. Que faire maintenant ? Je vais profiter de mon année sabbatique pour faire autre chose, prendre du recul. Se focaliser comme je l’ai fait cette année sur ce qui ne marche pas (qui est de l’ordre du mécanisme, non de l’individu) est dangereux, car ça risque de rendre pessimiste, ce dont j’ai l’intention de me garder.
Oui, l’Education ne fonctionne pas, d’accord, mais en quoi cela doit-il m’affecter ? Est-ce que je me désespère parce que le taux de rendement d’une ampoule électrique est de 7% (c’est-à-dire que 93% de l’énergie électrique se perd en chaleur, et 7% seulement sert à éclairer) ? Il en est de même de toutes les activités humaines, et plus l’action est compliquée, plus les pertes sont importantes, cela s’appelle le deuxième principe de la thermodynamique. Pourquoi l’école y échapperait-elle ?
Donc voilà, je vais prendre un an pour réapprendre à me concentrer sur l’humain qui existe partout, et en particulier à l’intérieur de ces systèmes absurdes. J’ai l’impression cette année d’avoir perdu en capacité d’écoute, en capacité de concentration, en légèreté, en diversité et en émerveillement. Je vais y retravailler afin de pouvoir replonger dans le système l’an d’après avec des énergies nouvelles.
En quelques sortes, ce mail est donc le dernier d’un cycle, à partir du prochain (qui est déjà dans ma tête), je reprendrai les récits de voyage et des détails plus exotiques. Je remercie en tout cas ceux qui m’ont suivi jusque là, et vous souhaite bien du bonheur, et un bon été.
Hasta la vista
F.