Hola tous,
pour le dernier volet de cette mini-série de mail de voyage, qui paraît bien loin, à dix jours à peine du retour. C’était une bonne semaine pour vous aussi ? En tout cas, j’ai été vraiment content de revoir ceux que j’ai pu revoir, et j’ai hâte pour les autres.
J’ai déjà raconté tout ce qui concerne le Guate, il me reste le séjour à Tegus.
L’arrivée le premier jour m’avait fait un certain choc, je connaissais certes encore les rues de la ville, les coins dans le marché où l’on trouvait tel produit, mais j’étais redevenu un étranger, je ne connaissais plus les gens, les vendeurs, les gamins, et eux non plus ne me reconnaissaient plus. Encore un peu sonné par la chaleur, la fatigue du voyage et le décalage horaire, je me sentais agressé par la sâleté, la laideur, le bruit, les gens qui demandent de l’argent. En ces moments, on doit avoir la tête du gars qui vient de débarquer et les gens le sentent, à nos pas maladroits, au regard moins assuré. J’ai constaté qu’il y a toujours ce choc lors d’un voyage ou d’une expérience nouvelle, parce que l’esprit est toujours incapable au début d’appréhender la nouveauté, il n’est pas encore réceptif et essaie en vain de faire comme si tout avait toujours été comme cela, alors qu’il n’en est rien. C’est alors comme se prendre un claque qui permet de repartir sur des bases nouvelles.
Tiens, ça me fait penser à un amis de mes parents qui se dit voyageur et qui expliquait qu’il ne faut jamais revenir deux fois au même endroit car on est toujours déçus. C’est peut-être vrai si on fait des voyages au bout du monde qui durent moins de dix jour, sans le temps de surmonter le choc initial et de voir quoi que ce soit de non superficiel, mais sinon c’est inacceptable, c’est le crédo-même de la consommation appliquée au voyage, passer tout le temps à autre chose, chercher la surenchère. Comment peut-on accepter d’être incapable d’un peu de constance ? Revenir, ça s’apprend et se travaille aussi, et je crois sincèrement que ça en vaut la peine, quels que soient le voyage ou l’objet de consommation.
Fin de la parenthèse.
On se réhabitue assez vite finalement à cette ville, à la chaleur tropicale, au décalage, et on a de nouveau un regard frais, on retrouve la beauté des collines vertes, la gentillesse des gens. De retour du Guate, j’ai été revoir mes gamins de rue de Casa Alianza, et j’ai découvert à quel point en un an les choses peuvent changer. Le personnel avait pas mal changé ou bougé, mais les gamins plus encore, il y en a très peu que je retrouvais, certains étant repartis dans leur familles ou d’autres institutions, d’autres ayant carrément trouvé une bourse por continuer des études ! J’ai juste appris avec soulagement que Denis, le jeune qui avait une gangrène au petit doigt, que j’avais accompagné toute une journée à l’hopital et qui à la fin avait voulu partir par peur de l’opération et risquait du coup de perdre tout son bras (cf le mail "La terre ne tourne pas toujours dans le bon sens" dans mes carnets honduriens) a fini par se faire opérer et travaille désormais en transportant des légumes sur le marché. Les nouvelles sont plutôt bonnes dans l’ensemble.
Un matin, je sors avec un éducateur de rue faire un tour près du marché, une rue où il y a plusieurs adolescentes, dont certaines se prostituent. Il y en a une qui demande qu’on l’accueille à Casa Alianza, elle a un pot de colle dans son soutien gorge mais prétend ne pas être sous effets, on repart en discutant gaiement. A l’entrée du centre, il y a trois petits gamins de 12-13 ans qui veulent aussi qu’on les accueille, et pendant qu’on discute avec eux la fille discute avec un ami qu’elle a croisé, et finalement repart avec lui sans rien nous dire. Tant pis. On rentre avec les gamins, d’après leurs dossiers ils sont déjà entrés et sortis sept fois du centre, parfois l’après-midi-même de leur entrée. Là aussi, ils rigolent tout le temps, demandent des tours de magie pendant que l’éducatrice leur réexplique les règles de la maison, en leur disant aussi que s’ils viennent juste pour un repas et ressortir aussitôt après, qu’ils ne lui fassent pas perdre du temps. L’éducateur leur répète que la vie est dure, qu’il faut travailler dans la vie, pour avoir un boulot, construire quelque chose, il répète d’autres fois que la vie est dure. Ca n’a pas l’air de convaincre les gamins qui continuent à jouer et rigoler sans écouter, mais j’avoue que moi non plus je ne trouve pas ce discours très séduisant...
Je recroise finalement Yasmine, 15 ans, qui revient de l’école de dessin (l’an dernier, je me souviens qu’elle avait abandonné "boulangerie"), elle a pas mal grandi, plus les bras ou les épaules que la taille d’ailleurs, et elle a une coupe qui fait garçon. Elle n’a pas l’air surprise de me revoir, me dit bonjour comme si on s’était vus hier, elle écoute sur son walkman une sorte de rap affreux qui passe à la radio. Un autre gamin lui demande d’essayer, met les écouteurs trente secondes, les lui rend et s’en va. Ce léger mouvement a dû causer un faux contact dans le walkman qui n’est plus tout neuf et ne marche plus. Yasmine est déçue, se met à taper sur l’appareil, tirer des coupes de poing pour le faire marcher, essaie de remettre les piles et de bouger le ressort qui les tient plusieurs fois, à chaque fois elle fait sortir ces piles en tapant dessus violemment. Je me demande comment un appareil peut résister à ça, mais curieusement, au bout de vingt minutes de bidouillages et de coups identiques et inutiles, tout se remet à marcher. Elle n’a pas l’air étonnée, et remet ses écouteurs.
Le dernier jour je consolerai aussi un gamin de 16 ans désespéré qui vient de se faire larguer par sa copine, parce que les amies de celle-ci lui ont raconté qu’il draguait d’autres filles, ce qui n’était pas vrai cette fois mais c’était vrai il y a six mois... Bref, tout ça pour dire que les enfants de rue restent avant tout des enfants, peut-être pas si éloignés des nôtres ici, bien que ça ne paraisse pas évident en premier abord. D’ailleurs, un volontaire français me raconte qu’il a été faire du mail, et qu’un gamin est venu avec lui pour lire le sien, et qu’il s’est ensuite mis à faire du chat sur un forum de discussion !! Je n’arrive pas à imaginer à qui ce gamin pouvait bien écrire des mails...
A part Casa Alianza, j’ai aussi passé pas mal de temps au lycée français, à l’ambiance nettement plus tranquille que le centre ville : les profs font cours portes ouvertes et Valérie peut sortir pendant le cours me dire bonjour lorsqu’elle me voit passer, au CDI la CPE réfléchit aux recettes à la mangue (c’est la saison) qu’elle peut conseiller aux élèves pour la semaine du goût, une bonne et vieille initiative du ministère pour permettre aux enfants de tester ce qu’ils ne testent jamais. Ca me rappelle le chef de ma cantine de mon lycée qui avait fait de la viande cuite dans du chocolat, le tout servi sur des pâtes, mais ça n’avait pas été un succès... Pourtant ici ils vont faire quelquechose de chouette, à condition de se dépêcher un peu car ils ont plusieurs semaines de retard, et ils sont censés faire aussi la semaine de la presse dans pas longtemps. J’ai donné quelques cours de maths et philo aux cinq élèves de terminale qui n’ont que les cours du CNED normalement. Ils sont tous un peu stressés car ils viendront en prépa en France l’an prochain, mais ils bossent énormément. Le soir on a été boire un verre avec eux, on leur a fait goûter pour la première fois le posol, qui est pourtant une délicieuse boisson typiquement hondurienne que l’on trouve partout sur le marché. Je crois que Valérie leur organisera une sortie dans le centre ville, car malheureusement ici les classes moyennes connaissent très peu leur propre pays et spécialités, et restent à tort convaincues que le centre est sâle ou dangereux. Dommage.
Un soir, on a été avec des élèves et des profs du lycée voir une pièce au théâtre, il s’agissait de "La nuit" de Koltès, très beau texte d’un auteur français, l’histoire d’un type perdu le soir dans une rue à la recherche d’un abris, interprêté magistralement par un français et un colombien en version bilingue, c’est-à-dire qu’ils ont réussi la prouesse de dire le texte en français et en espagnol simultanément, les deux versions restant parfaitement intelligibles. La pièce fait actuellement le tour des pays d’Amérique Centrale, entièrement financée par l’Alliance Française qui offre l’entrée aux quelques 400 spectateurs, tous ceux qui veulent rentrer, essentiellement des étudiants. Il faut dire que par ici les pièces sont rares, et c’est vraiment chouette que notre pays s’occupe encore, à fond perdu, de financer de la culture, il n’y en a pas beaucoup qui le font. Par contre, ce qui est dommage, c’est que le public n’étant pas habitué, il reste d’une indiscipline jamais : on entend en continu en fourmillement de voix sur les balcons et dans la salle, à tel point qu’un acteur à deux reprises s’est vu obligé d’adapter le texte pour y inclure en criant un "Mais qui parle ? Taisez-vous là-haut". Au bout d’une heure, il y a une cinquantaine de personnes qui se lèvent et partent dans la salle, en pleine représentation, et c’est vraiment dommage pour les acteurs qui ne méritent pas ça.
C’est la vie. Tout comme c’est la vie de rentrer un jour, en laissant sa princesse là-bas. Le voyage s’est bien passé tout de même, et me revoilà dans ma chambre parisienne, à regarder dehors la pluie du printemps.
Hasta la vista à vous tous, et bien du bonheur
F.