Le froid sur la lagune, l’italien, cinq gringos sur le toit d’un bus, et les cris des cochons


vendredi 2 mai 2003, par Francesco Colonna Romano

Hola tous

merci encore pour les nombreux mails reçus dernierement qui m’ont fait vraiment plaisir. C’est chouette d’avoir plein d’amis quelquepart, et du coup même loin de tout je ne me sens pas seul...

Je vous avais laissés samedi à Quito. Dimanche, il y a eu une journée sans voitures ("venez dans le centre à velo") avec quelques jolis spectacles dans les grandes places du centre, et ça m’a fait un joli prétexte pour rester un jour de plus dans cette ville que j’ai fini par aimer vraiment. Départ lundi, tout à fait en forme puisque mes ganglions ont presque disparu, les ampoules sont propres et cicatrisent à leur rythme et j’ai réussi à faire passer mon rhume en 3 jours à coups de gingembre, de tisanes à l’origan et d’oranges pressées. Première destination, la lagune de Quilotoa, un lac vert-turquoise dans un petit cratère à 3800m, avec un petit village juste à côté. Le paysage environnant est surprenant : de larges vallées arrondies entre des grosses collines ou des petites montagnes, très très verdoyantes, des champs et des prairies carrées qui grimpent les pentes, des villages parsemés, des petits canyons avec des ruissaux et des petites cascades, des moutons et quelques rares lamas ou alpacas qui paissent. On dirait un peu la Suisse ou le centre de la France, avec les pics rocheux et la neige en moins (ici, il n’y en a qu’au-dessus de 6000m, et encore pas toujours, à 4000m il ne neige ou gèle jamais). Que dire, même si c’est touristique, c’est vraiment joli.

Là-bas, j’ai rencontré un italien-sicilien, la soixantaine passée, qui me raconte qu’il avait vendu à Paris dans les années cinquante les premiers manteaux afghans, ouvert trois pizzerias là-bas, fabriqué au Mexique des manteaux en cuir pour Gucci, ouvert une fabrique de boutons en cocco au Nicaragua, de cigares au Honduras jusqu’à ce que ses concurrents lui fassent tirer dessus, découvert des tombes incas en Equateur et revendu à l’étranger des pièces archéologiques, ainsi que des nombreux tableaux, travaillé dans la mode et lancé la mode à Rio des bikinis dessinés en collant du papier-tapisserie sur le modèle. Il aurait aussi vécu je ne sais pas combien d’années à Los Angeles, et puis au Guate puisqu’il a été marié à une femme de là-bas, et j’oublie bien des trucs. Difficile de croire tout ça, mais bon, ce gars avait tout de même quelques références sur les différents pays, et je vérifierai par la suite ses capacités de couturier. Le type était là comme volontaire avec une ONG pour enseigner en une semaine aux locaux qui ne savent que peindre des tableaux naifs de la lagune pour les touristes, de nouvelles formes d’artisanat. Il leur avait offert selon lui 500kg de nourriture, et voulait leur faire produire quelques pulls en laine peints pour les montrer ensuite dans divers réseaux et essayer de les commercialiser. Cependant, il devait terroriser les locaux, qui devaient avoir l’impression que l’italien était en train de les faire travailler gratuitement, et qui en plus ne devaient pas bien comprendre son espagnol mêlé d’italien et de sicilien ! Bref, le gars avait passe 4 jours à attendre que quelqu’un vienne avec de la laine et des aiguilles à tricoter, et à pester contre l’inculture et la paresse de ces gens. Personne ne cooperait, personne ne semblait capable de faire quoi que ce soit, et il a fini par partir furieux, avec un projet du même type en Amazonie, en leur laissant de jolis patrons de pulls et ceintures qu’il avait passé la nuit à decouper dans des sacs de pommes de terre. Aussitôt l’italien parti, tout le monde débarque, toutes les femmes et les gamines se ramenent avec de la laine et crochètent et tricotent fébrilement. Elles portent toutes leurs costumes traditionnels avec chemises et chals rouges, verts ou turquoise sur leur robe noire, et leur chapeau de feutre orné d’une plume. Les hommes se ramènent et jouent de la musique traditionnelle avec flûte, charango (minuscule guitare) et percussions. Tout le monde est extrêmement gentil, on me propose meme de rester comme volontaire pour leur apprendre à faire des bracelets brésiliens. Comme quoi, ça paie d’être gentil et de respecter les gens. En tout cas, merci l’italien pour m’avoir fait rentrer dans ce groupe.

Une fois de plus, j’ai été vraiment triste de partir au bout de deux jours seulement, car j’avais reussi en peu de temps (grâce aussi aux tours de magie) à rentrer dans la petite communauté. Mais bon, il faut continuer, et le grand marché indien du jeudi nous attend. On part avec quatre autres touristes d’abord sur une camionette ouverte qui laisse profiter du paysage verdoyant, et c’est tellement beau qu’on demandera de continuer sur le toit du bus suivant. Une heure de route sur les barres de fer du porte-bagages, il fait un peu froid mais c’est toujours grandiose. Dommage que ce genre de trucs soit interdit chez nous.

Jeudi donc, il y a avait le grand marché indien de Saquisili, au sud de Quito. En fait un marché comme on en voit beaucoup en Amerique Latine, la seule chose qui m’ait marqué vraiment c’etaient le marché aux animaux, avec les moutons qui refusent de suivre leur nouveau patrons, les toreaux énormes enchaînés, probablement prêts pour l’abattoir, qui essaient de tirer un dernier coup, et les cochons qui poussent de terribles cris de désespoir à vous dechirer le coeur. Toutes les bêtes essaient alternativement de s’enfuir et même si leurs patrons les retiennent au bout de leur longe, ce n’est pas rassurant. Plus loin, on voit l’abattoir, les morceaux de tête de vache découpés à la hache, les moutons qui tressautent après avoir été égorgés... Je ne sais pas encore s’il faut ou non être vegetarien, mais je pense qu’avant de choisir, il faudrait que tous connaissent ce qu’il y a derrière le steack bien propre emballé dans du plastique que l’on trouve dans nos supermarchés...

Voilà, hier après-midi encore de la route vers le sud au milieu des vallées super-verdoyantes jusqu’à Cuenca, grosse ville coloniale, avec un centre vraiment joli, ses églises dont les contours et les colonnes sont soulignés la nuit par une guirlande lumineuse, halte d’un jour avant de continuer la descente vers la côte péruvienne. Content de laisser définitivement le froid de la lagune contre lequel je n’etais pas équipé (j’ai dû superposer tous mes vêtements, deux pantalons, deux chemises, deux pulls) et pour la douce chaleur de l’Amazonie, où j’entrerai d’ici une semaine.

Que dire encore ? Je pense a vous, et je vous souhaite plein de bonheur. Je vous écrirai de Ciclayo, sur la côte péruvienne, d’ici 3 ou 4 jours.

Hasta la vista, et Om namah shivaya

F.

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