Le dur métier de prof, ou comment on finit par dire "ta gueule" à un élève


mercredi 28 décembre 2005, par Francesco Colonna Romano

Bonsoir à tous

voici la suite des nouvelles que j’avais promises, un petit bilan de mon expérience de prof en collège, bien que tout cela commence à dater. Je rappelle donc que j’avais la responsabilité d’une classe de 6ème dans un collège du centre d’Amiens, voilà ce que j’y ai appris.

Un gamin est parfois un être humain à part entière à condition d’être seul. On peut discuter avec lui, lui expliquer qu’on a de bonnes raisons de faire ce qu’on fait et on parvient à le raisonner. Il n’est pas méchant, par moment on peut même le trouver sympa.
A l’opposé, il y a l’élève, élément d’un groupe appelé classe, à l’intérieur duquel il a tendance à oublier son bon sens et sa bonne volonté. Il faut rappeler qu’un élève à une capacité de concentration très limitée, et la juxtaposition de ces concentrations limitées produit un phénomène de résonnance qui amplifie la déconcentration. Chacun a pourtant sa spécialité. Certains font preuve d’une ingéniosité remarquable dans le démontage de stylos. V. qui a quelques années d’observation m’a expliqué comment les élèves (et eux seuls) font pour se mettre régulièrement de l’encre sur les mains, la table, les cahiers : il suffit de faire tomber une fois son stylo en jouant avec pour tordre un peu la plume, ce qui justifie ensuite le fait de la redresser et retordre pour qu’elle marche mieux. Ensuite, quand vraiment ça ne marche pas, on peut appuyer sur les cartouches en espérant que la pression face sortir l’encre par la plume, jusqu’à ce que ça gicle et que la cartouche se déboite. Cependant, en faisant cela, on ne peut plus récupérer la bille au fond de la cartouche (que les élèves collectionnent depuis qu’existent les cartouches d’encre), c’est pourquoi d’autres élèves préfèrent démonter les stylos à bille, sculpter leurs crayons papier ou leur gomme, chacun a sa spécialité. V. a des élèves qui démolissent la moitié de leur trousse à chaque cours, donc c’est encore loin devant les miens.
Les élèves moins bricoleurs préfèrent bavarder. Quand on arrive à leur apprendre à chuchoter (ce qui n’est pas facile), ces élèves sont parfois capables de prouesses : j’ai vu (dans le cours de mon tuteur) un élève assis juste devant moi capable de converser avec un autre situé à l’autre bout de la classe sans que je puisse entendre quoi que ce soit ! Mais en sixième, ils n’en sont (hélas) pas là. Par contre, on m’a expliqué qu’ils avaient en CM2 l’habitude de se lever quand ça leur chante, pour aller demander un truc au prof, tailler leur crayon, ou chercher plus confortablement quelque chose dans leur sac. Du coup, j’ai même surpris une gamine qui se balançait en appuis sur les bras entre la table et le dossier de sa chaise, simplement "pour se dégourdir les jambes". Ou aussi de réfléchir en pensant à voix haute ou en articulant avec les lèvres, ce qui est bien pratique quand vous surveillez une interro.

Donc voilà, quand on est prof de collège, notre fonction première c’est de leur apprendre non seulement à tourner leur page quand ils arrivent au bas, mais aussi que ce que j’ai cité plus haut ne se fait pas. C’est là que j’ai compris la vérité profonde de cette phrase du brave soldat Chveik (héros inventé Jaroslav Hasek,imbécile et naif mais d’un optimisme à toute épreuve, dont je recommande de lire les aventures car c’est vraiment drôle) :

Mais, la discipline à la caserne, je ne connais que ça, il en faut, voyez-vous. Notre colonel Makovec nous disait toujours : "La discipline, tas d’abrutis, il la faut, parce que sans elle, vous grimperiez aux arbres comme des singes, mais le service militaire fait de vous, espèces d’andouilles, des membres de la société humaine !" Et c’est vrai ! Imaginez-vous un parc, mettons celui de la place Charles, et sur chaque arbre un soldat sans discipline. C’est toujours ça qui m’a fait le plus peur.

... Et je peux vous garantir qu’une classe agitée que vous allez devoir gérer pendant un an vaut bien les soldats indisciplinés dans les arbres.


Bon, l’autre caractéristique des élèves c’est d’avoir un sens très aigu de la justice formelle. Par exemple, si vous mettez une punition à un élève qui se lève en parlant fort pour emprunter une feuille à un camarade à quatre tables de lui, alors que vous n’en avez pas mis la semaine d’avant à un autre qui avait juste emprunté sa feuille à trois tables de lui, vous aurez des élèves qui n’ont rien à voir là-dedans qui vous font remarquer que c’est injuste, en essayant de lancer un débat. A partir de là, le jeune prof doit faire preuve d’imagination et de talent de juriste pour définir en avance un système de règles claires et de sanctions progressives prévoyant tous les cas possibles. Dans mon cas, c’était une croix par action perturbant le cours (rien pour par exemple un oubli de matériel qui ne perturbe pas), une punition pour trois croix, punition doublée en cas d’oubli (et mot sur le carnet si oubli répété), un mot sur le carnet à partir de la deuxième punition s’il y a circonstances aggravantes, un rond par devoir non présenté et un mot au bout de trois ronds, avec les heures de colle qui tombent au bout de 4 mots, le tout mis au clair dans une charte signée par les parents. Pourtant, même avec cette artillerie lourde, il arrive qu’on se fasse avoir par un cas litigieux. Par exemple pour un élève distrait qui se fait piquer la feuille sur laquelle il rédigeait ses exercices, mais qui du coup proclame lourdement son innocence et n’a pas pris une nouvelle feuille au bout de vingt minutes. Ou un élève gentil qui ne vous à pas géné en prenant la parole sans lever la main. Il y a toujours des cas que l’on n’avait pas prévus, on finit par sanctionner au hasard un gamin qui discutait alors qu’il n’est pas le seul, alors là il ne comprend plus. J’en ai 4 en un mois qui se sont mis à pleurer comme ça en cours, en balançant leur trousse par terre et à refuser de faire quoi que ce soit pendant toute l’heure. Dans ce cas, il y en naturellement des élèves dévoués pour vous répéter "Regardez Monsieur, elle pleure." voir pour faire la comptabilité des gens qui pleurent. Il parait que c’est normal d’avoir ça.


En tout cas, j’ai touché le fond trois semaines environ après la rentrée, une après-midi où les élèves étaient particulièrement pénibles. Chaque fois que je parvenais à ramener le calme et je m’apprêtais à répéter une consigne, un élève, toujours le même, me coupait la parole avec une remarque débile pour faire rire ses copains, si bien que tout était à refaire. Au bout de la troisième fois, je lui ai hurlé dessus "ta gueule", mot qui n’appartient pas à mon vocabulaire ordinaire et que je ne me souviens pas avoir prononcé d’autres fois dans ma vie. Je me demande toujours comment j’ai pu me faire avoir comme ça, car c’est vrai que ça ne sert à rein de s’énerver, et en plus c’est quelque chose de très risqué, on a facilement des parents qui portent plainte. Sur le coup, j’ai collé l’élève en question et deux autres, dont une qui soutenait trop lourdement que je n’avais pas le droit de dire "ta gueule" en classe. Mais cette histoire m’a quand même servi de leçon.

A partir de là, j’ai utilisé les armes lourdes : exercices ou devoirs ramassés et notés à chaque cours pendant dix jours, et surtout un plan de classe. Comme des pions sur un échiquier, j’ai placé les élèves embêtants aux quatre coins de la classe, entourés de filles calmes. J’ai séparé tous les couples d’amis bavards, mis au centre et devant tous les élèves faibles mais motivés et avec une toute petite voix. J’ai mis systématiquement les garçons à côté de filles car en sixième la communication est réduite à ce niveau. Ca a été miraculeux. Du jour au lendemain, encore quelques bavardages mais plus de mauvais esprit ni d’élèves qui jouaient à perturber le cours. En plus, tous les élèves silencieux étant devant, ils pouvaient suivre et ça permettait d’avancer. Ca m’a sidéré le pouvoir que j’avais avec un simple plan de classe. Avec ça, j’ai pris ensuite 4h à la réunion parents-profs pour convaincre chaque parent que j’avais placé son enfant de manière à pouvoir le surveiller et aider au mieux, et que je maîtrisait la situation. J’ai travaillé la com’ avec les élèves sympas à la fin des cours, démarré un atelier théâtre et tout le monde a fini par me croiser le matin quand j’arrivais au collège à roller. Ca m’a permis de reprendre en main la classe. Quant à celui à qui j’ai hurlé "ta gueule", il parait qu’il est rentré à la maison traumatisé, si bien qu’il ne m’a plus jamais embêté, s’est mis à travailler et a gagné 4 points de moyenne du jour au lendemain, ce dont les parents se sont naturellement réjouis. Comme quoi, les méthodes drastiques et interdites sont parfois d’une efficacité redoutable.


Voilà en tout cas le genre de choses qui occupent la vie d’un jeune prof. A côté de cela, la préparation des cours prend du temps, mais ne pose pas trop de problèmes. On est certes censés inventer des activités palpitantes et originales pour que les élèves puissent deviner ou découvrir eux-mêmes ce que l’on est censés leur apprendre, mais tant qu’on ne tient pas sa classe plus que bien, il vaut mieux ne pas prendre de risques : si la situation dégénère, on est obligé de mettre quelques punitions et de gueuler, et l’activité la plus palpitante devient une corvée. Donc cours classiques, qu’il faut minuter en fonction de l’heure à laquelle on les présente : un peu plus ouverts le matin, hyper-directifs ou facile l’après-midi, car à cette heure les élèves sont naturellement agités et ce n’est pas possible de les calmer.

Après avoir compris cela, j’ai eu quelques semaines relativement agréables, où je pouvais avancer le cours, me permettre le luxe de quelques séances moins directives, et voir que certains élèves en difficulté mais qui s’accrochaient avaient bien progressé. C’est le bon côté du métier de prof. Jusqu’au jour où l’on se rend compte que peu à peu les élèves commencent à reprendre du terrain, à bavarder de plus en plus, à me rendre la vie dure. Alors il faut renchérir les punitions, crier de nouveau, imaginer de nouveaux systèmes machiavéliques comme la "note de positivité" : on part de 20 et on perd un point à chaque remarque du prof. Contrairement aux interros surprise qui récompensent les bons élèves dissipés, ceux-ci seront les plus touchés par ce système. Vive le boulot de prof.

C’était donc fin novembre, et je me résignais à reprendre les hostilités quand j’ai reçu un appel d’un Inspecteur Général qui me proposait peut-être un remplacement de cinq mois en prépa à partir de janvier pour un congé maternité. Trois jours après il me rappelle pour me dire que les choses se sont précipitées et qu’il faut que je commence tout de suite (enfin, après le week-end). J’ai un peu flippé, j’ai été triste de quitter soudainement un établissement où je m’entendais bien avec tous les collègues et avec la direction, mais c’était une proposition que je ne pouvais pas refuser. J’ai accepté. Les élèves étaient tellement pénible lors de ma dernière heure de cours (plus une qui s’est mise à pleurer) que je n’ai pas eu à regretter.


Donc voilà. Je suis repassé au collège quelques fois, notamment pour le conseil de classe auquel je me suis présenté avec croissants et patisseries arabes pour tous. J’ai eu quand même le plaisir d’y découvrir que finalement ni les élèves ni les parents n’avaient à se plaindre de mes méthodes, et qu’au contraire ils voyaient que je prenais mon boulot au sérieux. Un des gamins les plus pénibles aurait même passé un week-end entier à chercher un problème que j’avais donné et sur lequel je me souviens avoir séché lors d’une interro du temps où j’étais en 6ème. Chouette. Pour ceux que ça intéresse, c’était : "Pour décorer un parc à l’approche de Noel, un jardinier veut faire 5 rangées de 4 arbres avec seulement 10 arbres. Comment fait-il ?" (J’offrirai un cadeau aux premières solutions...)

En tout cas, c’était mon premier conseil, j’ai découvert que certains collègues qui répètent d’habitude qu’ils n’ont aucun problème se plaignent quand même de l’agitation des élèves. Et que la plupart surnotent pour éviter les problèmes : des moyennes trimestrielles de classe dépassant 16(!) dans plusieurs matières, si bien que le prof principal qualifie de "fragiles" des élèves qui ont 15 de moyenne... En plus, on met les "félicitations" à 18 élèves sur 26, malgré les problèmes de discipline. Comme ça tout va bien et personne ne se plaint. Ca m’a paru bizarre.


Mais bon, c’est la fin de mon expérience du collège, dont on ne peut pas dire qu’elle ait été super-agréable, mais elle m’a beaucoup appris, c’est sûr. Et c’est pour cela que je ne considère pas comme complètement impossible de reprendre UNE classe de collège un jour, à l’étranger. Un temps complet en collège, par contre, c’est du pur suicide, et il faut éviter ça à tout prix. D’autant que je vois la galère que c’est pour V., accueillie par ses élèves d’un "c’est elle, trop d’la balle", qui a des classes où les élèves s’appellent majoritairement Kevin, Dylan et Jennyfer... Sur conseil de la directrice (complètement débordée) elle a été jusqu’à porter plainte au commissariat contre deux élèves de sixième(! !) qui s’insultent pendant le cours, l’ont menacée ("ça ne va pas se passer comme ça..."), insultée et lui ont même mis des coups de sacs à dos. L’un des deux a été interné depuis en HP....

Bref, maintenant que je suis hors de tout ça, il reste les bons souvenirs des gamins, ceux que j’avais en théâtre, ceux qui étaient contents d’être là, celui un peu gamin qui ne peut s’empêcher de faire une bêtise dès qu’il y a un peu d’agitation autour de lui, lance une boulette ou fait tomber sa chaise, mais regrette aussitôt et vient réclamer lui-même sa punition. Un jour il m’a même fait le coup "Monsieur, en passant dans les rangs vous n’avez pas vu que je n’avais pas fait mes devoirs, vous devez me mettre un petit rond, et comme c’est le troisième ça me fait un mot sur le carnet. Le voici, allez-y." J’ai été tellement surpris que je n’ai même pas réussi à trouver une excuse pour le gracier.


Que dire encore ? En quittant le collège j’ai aussi quitté l’IUFM (dont je reparlerai dans mon prochain mail), mes colles en prépa et la classe de terminale S où j’allais observer un autre cours de temps en temps. On peut dire que c’était dépaysant en venant de sixième : pas besoin de faire de discipline à part un petit "concentrez-vous" toutes les demi-heures. Et puis, comme c’est un lycée qui accueille des sportifs de haut niveau, ils ont des crédits monstrueux, qui leur permettent d’acheter des gadgets technologiques à la mode comme les tableaux numériques : un projecteur projette sur le tableau des diapositives du cours en Powerpoint, que le prof fait défiler. Les élèves viennent en cours avec le cours imprimé à l’avance. Avec un stylo spécial, le prof peut rajouter des commentaires au tableau et ceux-ci sont automatiquement enregistrés et accessibles sur le web. Les sujets d’interros sont affichés au tableau en même temps qu’un compte à rebours. Quand il faut un exercice, le prof fait défiler les pages du livre qu’il a scanné, jusqu’à trouver le bon énoncé qu’il découpe et agrandit dans un coin du tableau blanc, en laissant la place pour écrire la correction à côté, qui sera automatiquement mise en ligne elle aussi. Et si on veut, on peut même afficher une calculatrice au tableau, le même modèle que celui des élèves...
C’est vrai, c’est marrant de faire cours avec tout ça. Dommage que ça ne génère qu’un 50% de réussite au bac (eh oui, 12 redoublants dans la classe, bravo la technologie). Ehm...

Ouais, parfois je me dis qu’il y a un encore du boulot à faire dans l’Education Nationale... Il est vrai que je me pose parfois bien des questions, mais bon, j’attends de voir. "Ce soir les cloches sonnent, c’est une nouvelle soirée dans le monde de Dieu, il y a beaucoup de bouches à nourrir. de genoux à fléchir, et dans mon hermine rapiécée, je gravis les marches usées."

Voilà voilà, j’espère avoir dit l’essentiel, et ne pas trop avoir perdu de lecteurs en route... Plein de pensées pour vous en tout cas.

F.

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