Bonjour à tous
voici le troisième mail-co en quelques jours. Ca fait beaucoup, mais je ne sais pas si j’arriverai à en écrire encore dans le mois et demi qui vient, et j’avais pas mal de retard. Cette fois-ci il s’agit de parler de la formation que j’ai suivie jusque là à l’IUFM. Tous les futurs enseignants de collège et lycée doivent passer par là après avoir passé leur concours de recrutement (Capes ou agrégation), comprenant uniquement des épreuves scientifiques. Il s’agit donc cette année de découvrir didactique et pédagogie en prenant une classe en responsabilité pendant 4 à 6 heures hebdomadaire (c’est ce que j’ai fait en 6ème), en observant d’autres profs, et en suivant une formation théorique complémentaire dans un IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres). La réputation des IUFM parmi les enseignants n’est pas à faire, leur nullité totale est universellement reconnue à l’intérieur de l’Education Nationale. Cependant, je ne suis pas sûr qu’en dehors cela se sache. Après tout, cela ne dure qu’un an, c’est un an à passer, et après on s’empresse de l’oublier. Je pense pourtant que l’IUFM concentre en petit tous les problèmes kafkaiens, et c’est donc intéressant de faire savoir ce qui s’y passe. Ca va faire un peu documentaire, mais j’espère que ça intéressera quelqu’un.
Je commencerai par une anecdote qui résume bien l’ensemble. Je rencontre un formateur dans son lycée lors de mon stage de pratique accompagnée. Je demande à son collègue s’il est en train d’essayer de faire l’interro qu’il propose à ses élèves. Le formateur me dit "tu sais, lorsque on est dans notre établissement, on est de vrais profs, on n’applique pas ce qu’on vous recommande à l’IUFM." Aurais-je du lui répondre "vous savez, nous non plus on ne l’applique pas" ? Je lui demande qui s’occupe de définir le contenu de la formation, il explique que ce sont les formateurs, dont lui !!!!!!!!!! Apparemment ça ne le gène pas.
Je vous ai déjà raconté dans mon premier mail-co que les cours ici correspondaient exactement à ce qu’on doit éviter dans nos classes. Pas de contenus, pas de structure, les élèves (nous) bavardent et font autre chose, le prof s’en fout car ça lui fait gagner du temps, aucune évaluation n’est faite des acquis de la formation. Les formateurs sont des planqués qui n’ont plus envie d’enseigner dans des classes (il paraît que les bons formateurs préfèrent s’occuper de la préparation au concours où il y a du contenu à donner), ils sont passés maîtres des techniques pour perdre du temps comme les tours de table qui durent deux heures où chacun se présente, et les groupes de discussion où les stagiaires sont censés partager leurs expériences. De toute façon, on nous a expliqué qu’il n’y a pas de modèle de bon cours ou de prof, donc on se garde bien de nous donner des exemples dont on pourrait s’inspirer. Le but de la formation c’est d’apprendre à qu’il faut se débrouiller seul, mais on nous fait venir pour s’assurer que nous l’avons compris.
On nous garde donc là des journées entières à perdre notre temps alors que nous voudrions tous consacrer ce temps à nos élèves ou à observer des collègues pendant leurs cours, car là on apprend beaucoup plus. Mais non, nous sommes fonctionnaires, donc notre présence à l’IUFM est obligatoire les jours de formation, et celle-ci est vérifiée par des feuilles de présence à signer au début de chaque cours, sachant que nous ne sommes pas assez nombreux pour faire signer un camarade à notre place. Si par hasard un jours le cours se termine 15 minutes avant la fin parce que le prof n’a plus rien à dire, nous sommes tous obligés d’attendre l’heure réglementaire car, nous explique-t-on, en partant avant la fin on n’est plus couverts en cas d’accident en rentrant chez nous ! Une fois où le cours s’est terminé 1h30 en avance car le formateur n’avait rien préparé croyant à tort qu’un élève avait préparé un exposé, il nous a dit de faire ce qu’on voulait, qu’il repasserait à la fin (sous-entendu : voir si on est toujours là). Le sommum ça a été une matinée "permanence" à l’IUFM (ils appelaient ça "travail autonome") un jour où nous étions censés rencontrer nos tuteurs qui avaient préféré nous voir la veille à la sortie du cours. Il n’y avait donc aucun formateur, la secrétaire a mis 40 minutes avant de trouver une salle, la consigne était : "fais ce que voudras", aller à la bibliothèque ou faire du mail, mais interdiction de sortir de l’IUFM. La veille le formateur nous avait expliqué qu’on pourrait certes théoriquement aller travailler au café d’en face mais qu’en traversant un passage clouté on a vite fait de se faire bousculer, et que dans ce cas on n’est pas couverts !!!! Je n’ai pu m’empêcher de lui rire au nez, mais il a juste réagi par un "c’est vrai pourtant, je vous assure". J’étais furieux, garder comme ça 26 adultes en otage pour rien (certains avaient fait 2h de route), et la secrétaire qui menaçait de faire passer une deuxième feuille de présence dans la matinée pour vérifier que nous étions toujours là. J’ai été gueuler à l’administration qui m’ont gentiment proposé une dérogation personnelle, mais bon, c’était un peu tard, et pas question d’autoriser tous les autres qui avaient trop la trouille pour se plaindre.
En effet, et c’est ça le pire, les absences ne sont pas seulement déduite de notre salaire, elles peuvent conduire à la non-validation de toute la formation et donc à la non-titularisation comme professeur. En effet, pour tous les titulaires du Capes (la majorité des stagiaires), ce sont nos formateurs qui décident de leur sort. Comme personne n’est absolument irréprochable (en tant que jeune prof c’est impossible), tout le monde sait que la titularisation dépendra de sa docilité. Il faut donc faire tout ce qu’on demande, baisser la tête, ne rien dire pendant un an, et après on sera profs et on pourra faire ce qu’on veut.
De plus, la concertation tant décriée par la directrice lors de son discours de rentrée est inexistante. Le délégué de classe a été désigné à la pause par le formateur pile le seul jour où j’étais absent, et on m’a ensuite répété que le délégué de toute façon ne servait à rien. Il y aura juste un questionnaire au mois de mai, quand tout est fini et les gens seront trop empressés de tout oublier pour perdre du temps de rédiger leurs critiques dont ils savent qu’elles ne seront pas écoutées.
Etant données les difficultés que j’avais avec ma classe de sixième, ça me rendait malade de perdre mon temps ici, d’autant que le calendrier de formation était construit de manière suffisamment aberrante pour dispenser des informations au moment de l’année où elles servaient le moins et où on avait le plus besoin de faire autre chose. J’ai tout fait, j’ai écrit à l’inspecteur, qui m’a renvoyé au formateur auquel j’ai dit tout ce que je pensais, ce qui ne l’a pas gêné. J’ai aussi proposé de rédiger le mémoire de fin d’année sur la formation à l’IUFM plutôt que sur ma classe de sixième.
Puis un jour, il y a eu un séminaire de présentation des objectifs du mémoire de fin d’année. En apparence c’est ambitieux, on est censés réfléchir longuement au sujet, faire une recherche bibliographique, monter une expérimentation pédagogique pour valider nos hypothèses. Dans la pratique, on se rend compte que le vrai objectif est d’obliger les futurs profs à lire au moins une fois dans leur vie un article parlant de pédagogie, car on pense qu’ils ne le feront plus ensuite. Comme il faut rester raisonnable, la bibliographie est réduite à 3 articles de 15 pages, dont le résumé constitue la moitié du mémoire. Et on se rend compte soudain que les auteurs des mémoire qu’on nous présentait comme modèles, après plusieurs années d’études supérieures de maths, n’ont même pas compris ce qu’est formellement une hypothèse. Une question n’est pas une hypothèse, ni "la différence entre figure et dessin". Comme ils ne savent pas faire d’hypothèse, toute leur grande réflexion est limitée à quelques lignes...
Bref, j’ai compris que le fleuron de notre formation était une rédaction ridicule faisable en deux après-midi !!! A partir de là, j’ai aussi compris que fin novembre, le gros de notre année de formation était déjà derrière nous. De moins en moins de journées de présence, de moins en moins de choses à rendre car on est censés réfléchir à notre mémoire. Tout ceci n’est en fait qu’une vaste farce. Tout ce qu’on nous demande c’est de ne pas le leur faire remarquer, d’être là quand il faut, et de faire semblant de suivre. Peu importe qu’on ne fasse rien de ce qu’on fait semblant de nous demander de faire, l’important c’est juste de ne pas râler car sinon on les obligerait à bosser. Et de toute façon, on nous a embêtés pendant trois mois, mais là c’est pratiquement fini.
Ce fut comme une révélation, j’étais super-content, j’ai écrit au formateur que j’avais compris et que je ne l’aurais plus embêté.
Un jour vers cette époque, pendant une formation passée à regarder par la fenêtre, j’ai aperçu un groupe de jeunes fonctionnaires encadrés par un prof de sport qui jouaient pendant plus d’une heure aux jeux de gamins de 5 ans : traverser un terrain rectangulaire en courant sans se faire attraper par ceux qui sont au centre, le dernier qui reste a gagné. Ils avaient tous 20 ans passés et avaient l’air d’apprendre dans la joie le métier d’instit... J’ai ri, car j’ai senti que nous étions tous sur le même bateau, et que l’IUFM reste égal à lui-même pour tout le monde, sans distinction. Après tout, les futurs profs de maths ne sont pas plus mal lotis que les autres, puisqu’au moins ils sont au chaud...
Ceci dit, quelques journées de formation à la perte de temps ont quand même eu raison de ma patience. Autant que le temps passé ici serve à faire bouger un peu les choses. Comme la cheftaine académique du plus gros syndicat enseignant bossait dans mon collège, elle m’a proposé de me mettre tête de liste pour représenter les stagiaires au Conseil Scientifique de l’IUFM, ce qui devait me permettre au moins de dire ce que je pensais. J’ai toujours eu une forte méfiance par rapport aux syndicats, car j’avais toujours eu affaire à des supérieurs ouverts, compétents et raisonnables, ce qui n’est manifestement pas le cas à l’IUFM. Puisque le syndicat est la seule manière de faire entendre sa voix face à des supérieurs bornés, je me suis syndiqué. Je n’aurais jamais cru que j’en arriverais là. J’ai juste refusé de distribuer des tracts, parce que c’était quand même un peu trop. A l’heure qu’il est, si je n’étais pas parti en prépa, je serais élu. Je crois que certains ont du soupirer de soulagement.
Cependant, avant d’apprendre que je partais, j’avais pensé faire passer un questionnaire anonyme parmi mes camarades. Voici un extrait des questions et des réponses obtenues (pour un total 18 questionnaires remplis), je crois qu’il n’est pas nécessaire de les commenter :
Pendant les formations, quelles phrases conviennent à votre attitude :
- Vous essayez de participer activement aux débats.
Oui 8 - Non 8- Vous écoutez attentivement en prenant beaucoup de notes.
Oui 1 - Non 17- Vous écoutez attentivement en prenant quelques notes.
Oui 7 - Non 11- Vous bavardez en écoutant un peu ce qui se dit.
Oui 14 - Non 4- Vous ne prenez quasiment aucune note.
Oui 12 - Non 6- Vous faites autre chose (feuilletez un manuel, corrigez vos copies...).
Oui 9 - Non 9- Vous attendez que la séance se termine.
Oui 12 - Non 6Vous est-il arrivé, à la fin d’une journée de formation, de vous demander à quoi cela a servi ?
Souvent 11 - Parfois 5 - Jamais 2Quels mots décrivent selon vous la réputation de l’IUFM à l’extérieur (parmi les collègues de votre établissement) ?
Très bonne 0 - Bonne 2 - Mitigée 4
Inutile 9 - Déconnecté de la réalité 6 - Un an à passer 6Considérez-vous que dans l’ensemble la formation dispensée dans les locaux de l’IUFM répond à ces souhaits :
Très bien 0 - Plutôt bien 1
Correctement 4 - De manière insuffisante 13
Quand j’ai su que je quittais l’IUFM, j’ai juste regretté de ne pas pouvoir continuer le travail entrepris. Mais j’ai laissé en cadeau d’adieu les résultats du questionnaire ainsi que trois pages de propositions pour améliorer la formation. Je les ai mailés à tous mes camarades et tous les formateurs, je les ai postés sur le forum de discussion accessible à tous les stagiaires de l’IUFM, et je compte bien trouver un prétexte pour envoyer cela aussi à l’inspecteur. On ne pourra pas dire que je n’ai pas bossé pour la collectivité.
Ceci dit, je ne sais pas les répercussions que ça aura. La journée de formation suivante était censée servir de bilan des trois premiers mois de formation. Le formateur s’est bien gardé de mentionner mon questionnaire et, puisque je n’étais pas là, il n’y a eu aucun stagiaire qui a eu le courage de lancer le débat. Ils étaient donc dans la situation où le formateur savait que la majorité de ceux qu’il avait en face avaient critiqué violemment la formation, et il savait qu’ils connaissaient tous mes résultats, et pourtant tout le monde a fait semblant de rien, dans le pur style des procès staliniens. Oui, c’est bien de cette manière que l’on forme ceux à qui l’on confiera la formation de l’indépendance et de l’esprit critique des nouvelles générations...
Bref, c’est sur un constat plutôt pessimiste que j’ai quitté l’IUFM, où je commençais à ne pas avoir que des amis. Mon seul regret c’est d’abandonner des camarades sympas réduits au silence par ce système pervers, mais bon, j’aurai fait mon possible.
Je me rends-compte que ce mail-co ne doit pas être particulièrement drôle, mais je trouve intéressant de faire savoir ces choses là. Et en plus vous saurez un peu comment j’ai passé les trois premiers mois de l’année, qui s’est révélée beaucoup plus studieuse que prévu. Patience, quelques mois au plus, et vous aurez encore des récits ensoleillés, je fais tout le nécessaire pour m’en donner les moyens.
Entretemps, je vous souhaite à tous de trouver en cette nouvelle année le bonheur et les causes du bonheur. Et tout le reste aussi. J’attends de vos nouvelles.
Hasta la proxima
F.