Toujours samedi, le soir, suite du récit. La meilleure partie voyage, j’espère que vous êtes toujours là.
Départ donc un matin de Mexico, à peu près aussi fatigué que le jour de mon arrivée. Je traverse une dizaine de fois le terminal bien propre et ordonné car il n’y a là que des grandes compagnies et aucune n’est capable de me renseigner sur l’existence éventuelle de bus pour ma destination (renseignement que n’importe qui vous donne dans un vrai terminal chaotique). Bus de première classe pour San Luis Potosi d’où je repartirai aussitôt pour Matehuala. Je comate allongé sur mon fauteuil inclinable et climatisé, les quatres télés passent hélas un film racontant l’histoire du dur entraînement d’une jeune équipe nationale de hockey sur glace américaine qui va affronter la redoutable équipe soviétique lors du championnat du monde. Dur de ne pas être distrait par ce film, dont on peut suivre l’intrigue en regardant une minute toutes les dix. Il y a comment le désir fou que pour une fois ce soient les soviétiques qui gagnent. Heureusement on sera coupés par l’arrivée, donc on échappe au final inéluctable.
Pendant tout ce temps, j’ai essayé de me concentrer plus sur le paysage grandiose qui défilait à l’extérieur : cette large vallée aride bordée de montagnes couvertes de cactus à longue tige qui se ramifient ensuite, de rochers érodés, de volcans, de plateaux plats, et les buissons secs. La Sierra Madre. Je reconnais là les paysages de Castaneda et Artaud, il y a quelque chose de familier, comme si je connaissais déjà tout cela, et j’aime profondément cet endroit. Deux-trois fois on aperçoit au sommet d’une colline la silhouette noire d’un taureau géant, qui est en fait un panneau publicitaire discret, juste le nom d’une marque d’alcool sur le côté qu’on ne voit pas. Le fond de la vallée est couverte de milliers de plantes genre palmiers à petites feuilles au bout d’un tronc, il y en a tellement qu’on se demande si elles sont cultivées. Je demande à plusieurs personnes si ces plantes servent à quelque chose, on me répond que toutes les plantes servent à quelque chose, pour manger, se soigner ou fabriquer de l’artisanat, mais ici ils ne savaient pas à quoi. Ce sont donc des plantes sauvages, sur cette terre qui ne peut probablement produire rien d’autre. Arrivée à Matehuala, bourgade aux rues paisibles et maisons basses et colorées, sans rien de particulier. Un grand nombre de magasins de chapeaux cowboys, ceintures et bottes de cuir, de très vieux pickups Chevrolet énormes, presque une fois et demi plus larges qu’une voiture ordinaire. Et puis quelques bars dont un avait l’ambiance et la porte battante des saloons de western. J’aime passer dans ce genre de villes sans rien, on y trouve toujours de quoi comprendre un peu mieux le pays.
Redépart le lendemain matin, le bus quitte la route au milieu du désert et des cactus pour un chemin de traverse d’une vingtaine de kilomètres entièrement pavé de petites pierres. On traverse un premier village fantôme, anciennement un riche village minier abandonné à moitié, avec des restes de maisons majestueuses aux pierres sculptées, on continue à monter. Un bus plus petit nous fait traverser un très long tunnel creusé dans la roche pour arriver finalement à Real de Catorze, autre village fantôme qui commence à être bien connu des voyageurs qui affluent en grand nombre. Le village est entouré de montagnes complètement désertiques, de la pierre blanche genre craie ou calcaire qui semble noircie, brûlée, par le soleil ou par de la sale poussière noire. Entre noir et blanc sale donc, le soleil qui brûle et le ciel bleu. Puis des maisons en ruines sur les pentes du canion, les briques de terre usées par le vent, une église aux coupoles noires dédiées à Saint François d’Assise, pas loin les mines désaffectées, c’est un paysage hors du temps. Je me rends compte que ça fait des mois que je ne vois pas des pierres, en Amérique Centrale toutes les montagnes sont couvertes de verdure. Ce paysage poussiéreux, vide et desséché, ce désert de pierres me paraît alors comme un pays de cocagne rempli de ce miracle de la création : la roche. Le paradis de pierres, le bonheur.
Mais on ne traîne pas par ici, dans mon bus il y avait deux voyageurs mexicains qui disent repartir aussitôt pour un endroit plus tranquille (Real est quand même un endroit touristique). Il faut faire confiance à ma bonne étoile, ils ont l’air de connaître, je décide de les suivre. Juste un tour rapide pour visiter le village, un petit déjeuner à base de "gorditas", des tortillas farcies de nopales, les pales tendres des figuiers de barbarie, et on est prêts pour repartir. Le véhicule est un vieux 4X4 allemand sans nom, modèle 1955, la carrosserie arrondie, qui ressemble aux voitures que Citroen avait utilisé pour traverser pour la première fois l’Asie vers le début du siècle dernier. On est dans une vallée hors du temps. Le moteur cependant a été remplacé par un moteur Chevrolet un peu plus jeune, du coup tout marche bien et on trouve des pièces de rechange, même si on a du mal à le croire. Comme la voiture est bondée et que tout est trop beau, on s’installe sur le toit avec les deux mexicains. La route vers Estacion Catorze est une pente extrêment raide, entièrement en pierres qui bougent sous notre passage, la voiture est inclinée, mais en cahotant patiemment elle avance sûrement. Juste à notre droite, roches et éboulis descendent à pic sur un canyon avec une minuscule rivière sèche une cinquantaine de mètres plus bas, faut pas avoir le vertige. Le soleil tape, quelques cactus, peut-être quelques chèvres par moments. Le mexicain, une pomme à la main, cite et mélange Nietzsche, Castaneda et le Christ, en m’apprenant que celui-ci ne s’est pas contenté d’aller en Inde pendant ses années dans le désert, mais il est aussi venu par ici étudier chez les sorciers toltèques. C’est un peu loufoque mais le paysage se prête aux délires mystiques. Il me raconte aussi qu’il étudie le nahuat, une des vieilles langues de la région que l’on n’a pas complètement déchiffrée, aux nuances intraduisibles : en effet, les mots prennent des sens différents selon la couleur dans laquelle ils sont écrits, comment faire dans nos langues une différence entre une nuit rouge et une nuit bleue ? Au risque de me répéter, tout autour de nous est d’une rare beauté hors du temps.
On arrive finalement dans la plaine à Estacion Catorze, la route longe ensuite la voie de chemin de fer où passe un train marchandises à la locomotive fumante comme si c’était un train à vapeur. Qu’ont-ils fait du temps par ici ? Arrivée à Wadley, du nom d’un mineur américain, dernier village au fond de la vallée. Effectivement, comme on me l’avait promis, c’est un village tranquille. Il n’y a rien ici, une place poussiéreuse avec quelques arbres, d’autres voitures années cinquante comme celle qui nous a emmenés, des maisons décrépies aux briques usées par les rares pluies et le vent, où des gens continuent à vivre néanmoins. Au loin, en bordure de vallée, toujours les montagnes noires, sèches et grandioses. La place centrale est traversée par les rails où passe lentement toutes les heures un long train de marchandises de ceux où voyageait Kerouac, une centaine de wagons lourds et lents. Il parait que des gens voyagent encore comme cela, mais il vaut mieux n’avoir rien à perdre en montant, car ça craint quand même assez. Quand le train passe, les vieux qui discutaient sur la place s’arrêtent de parler pour attendre que le bruit finisse. Rien ne pousse par ici, même l’eau vient d’ailleurs. Une fois les mines fermées, le village ne vit que des rentes que les jeunes envoient des Etats-Unis, et des revenus des quelques touristes qui arrivent jusque là dans un même but, aller marcher dans le désert.
J’adore ce genre d’endroits car ils sont d’un autre monde, ils réalisent une possibilité humaine complètement différente de tout ce à quoi nous sommes acoûtumés. Je partage avec les deux mexicains une chambre à cinq dollars qui donne sur la place. Don Tomas, le proprio mexicain un peu vieux, au ventre rond, les pantalons qui lui remontent à la moitié du ventre, un petit chapeau (sombrero) de paille crade enfoncé sur la tête et un curieux sourire gentil qui va jusqu’au milieu de ses joues. Il parle d’une voie douce et posée, nous donne des conseils sur le désert, raconte de la fois où il est parti quelques mois travailler aux Etats-Unis parce que là-bas on gagnait mieux, le "coyote" (passeur clandestin) qui l’a emmené de l’autre côté de la frontière, les maisons tout confort à l’intérieur déguisées en maisons décrépites où on l’a caché. C’est des bons souvenirs tout cela, les mexicains sont fiers de leur débrouillardise qui leur permet de s’en sortir en toute situation. Il parait que le sport national du passage clandestin de frontière connaît ici des déclinaisons particulièrement brillantes, depuis la pyramide humaine pour franchir les murs absolument lisses jusqu’aux tunnels de plusieurs centaines de mètres sous la frontière, on en aurait trouvé un équipé d’éclairage électrique tout le long où l’on pouvait passer debout !!! Ici on rigole de tout cela, les gens aiment leur pays et y reviendront toujours, même s’ils sont parfois obligés d’en partir. Du coup, on aime aussi être ici.
Mais il n’y a pas que les villages par ici. C’est une région où depuis des siècles les indiens Huicholes viennent de très loin (quelques centaines de kilomètres je crois) en pèlerinage pour récolter leurs plantes médicinales. Et aujourd’hui on peut aller camper dans la réserve. C’est une expérience unique. On y part le lendemain matin, toujours à bord du 4X4 allemand modèle ’55 qui cahote sur une route caillouteuse au milieu de la pleine couvertes de petits arbustes secs tous identiques. Plusieurs lièvres traversent la route, décidément tout ici me rappelle Castaneda, et les histoire de chasseurs et de proies. On aperçoit aussi un "corre-camino", road-runner en anglais, l’espèce d’autruche poursuivie par le coyote dans les dessins animés, qui est en fait un petit oiseau (une trentaine de centimètres) qui préfère courir plutôt que voler. Village de Margarita, où l’on paie l’entrée du parc, puis la voiture nous dépose près d’une sorte de lagune desséchée ("estanque"). C’est un cercle parfait d’une cinquantaine de mètres de diamètre, avec des bords relevés de quatre ou cinq mètres, était-ce un cratère ? Au milieu du cercle, des chardons vert clair, secs et creux qui tintent comme des clochettes quand on les frole, il parait qu’à certains moment il y a de l’eau là-dedans. Sur les bords du cercle pousse un rangée d’arbres et sur un côté il y a même un petit bosquet où viennent paître quelques vaches, et où sont installés les campements : des cercles de pierres avec au milieu un emplacement pour le feux. Chaque cercle est un peu isolé des autres, on s’y sent tranquille et n’aperçoit pas les autres. Dans l’un d’entre eux il y a encore le campements de quelques Huicholes venus passer la nuit précédente, habillés de leurs vêtements jaune-bleu-violet intense qui contrastent avec le jaune-blanc du désert.
Nous montons rapidement la petite tente des mexicains, ramassons des petites branches et quelques bouses de vache sèches pour le feu du soir et partons aussitôt marcher dans le désert. Pendant ce temps un coyote, ou plus vraisemblablement une vache laissera un grand trou dans la tente pour nous voler un fromage, tant pis. En dehors de notre oasis sec, tout est encore plus sec, des arbustes identiques d’une cinquantaine de centimètres de haut espacés d’un ou deux mètres, à moitié secs, plusieurs avec des épines, s’étendent dans toutes les directions. De temps en temps on l’aperçoit de loin un petit palmier sec. Et aussi des cactus de toutes sortes, des grosses boules couvertes d’épines, des petits ronds et plats sans épines qui poussent quasiment sous terre au pieds des arbustes, des petites boules à épines plus épaisses, des massifs de cactus moyens, quelques uns ovales. Et puis des pierres érodées éparpillées, érodées par vents et pluies, brûlées par le soleil, il y en a énormément de noires qui présentent l’apparence et les nervures du bois, je crois que c’est du bois fossilisé. Il n’y a pas de sentiers, on marche au milieu de tout cela dans n’importe quelle direction, de toute façon on ne va nulle part et on peut s’orienter avec les montagnes. Et puis, on aperçoit toujours de loin les arbres de notre campement. En marchant, on finit irrémédiablement par se piquer, les épines qui restent coincées dans les semelles, celles qui restent dans les chaussettes, sur les mains quand on ne fait pas gaffe, et puis les épines les plus traîtres, à la pointe recourbée, qui refusent de sortir une fois rentrées dans votre mollet. Mais on se fait à tout cela, ça reste supportable et la beauté du paysage vaut tous les sacrifices. Je l’ai déjà dit, ce désert de pierres parait absolument magique à qui comme moi arrive d’un pays où le moindre monticule est couvert de verdure.
Le soir, on allume un feu avec quatre jeunes mexicains de Monterrey qui viennent tous les ans camper quelques jours dans le désert. On fait bouillir longuement une casserole d’eau où infusent des pelures d’orange et des batons de cannelle achetés à Wadley, avec beaucoup de sucre, c’est chaud et bon. Puis je m’assois regarder le coucher de soleil sur le bord du grand cercle de notre lagune, dominant le désert plat. Au loin, un train d’une centaine de wagons traverse la vallée, il ne va pas vite et la vallée est immense, on le voit progresser lentement pendant une bonne dizaine de minutes. De ce paysages se dégage une énergie exceptionnelle, l’énergie d’une terre nouvelle, d’une terre sacrée. Une énergie que je n’avais jamais rencontré dans notre vieille Europe où chaque parcelle de terre a été foulée déjà des millions de fois, transformée, cultivée par l’homme. Ici rien de tout cela, juste la vie clairsemée des lièvres, des arbustes et des cactus. Les hommes qui traversent le désert le font avec crainte et respect pour cet ordre supérieur, tout cela on le sent. Et c’est un bonheur intense et un sentiment de liberté sans égale que l’on a à s’endormir ici, à même le sol poussiéreux, enroulé dans deux couvertures sous les étoiles. La lune éclaire quelques nuages laiteux, au loin les lumières de Wadley, et le silence et le vent du désert. Merci.
Ehm. Je suis resté là plusieurs heures, en sommeillant peut-être quelques minutes, mais décidément il fait froid, et les couvertures ne protègent pas beaucoup, vers une heure du matin je finis par rentrer dans la tente à côté du campement, ce n’est pas possible de dormir dehors. En boule sous la tente, je m’endors vite. Les mexicains me raconteront le lendemain avoir entendu des coyotes se battre tout près du campement pendant le reste de la nuit.
Petit déjeuner dans le désert, pain sans fromage et des oranges, je marche une bonne heure au hasard dans le désert, puis je reviens m’installer à mon emplacement sur le cercle au milieu du désert pour lui dire adieu. Le monde vu d’ici est toujours d’une beauté à couper le souffle, et je me promets de revenir bientôt, avec du temps. Ce genre d’endroit à lui seul justifierait de venir vivre au Mexique quelques années, on verra pour notre prochain poste dans deux ans. Je rêve de vacances scolaires en retraite dans le désert. Patience.
Midi, il faut bien redescendre en ville, se doucher pour enlever la poussière, changer les chaussettes remplies d’épines. Tous les mexicains repartent camper aussitôt dans un autre coin de désert, un autre lieu sacré pour les Huicholes. Mais à grand regret, je ne peux les suivre, il faut que je commence mon long chemin de retour vers le Honduras et la France. Triste de quitter ce lieu magique. Je reviendrai.
Voilà, il est tard, la suite du récit fera l’objet d’un autre mail. Mais si celui-ci ne vous a pas donné envie de Mexique, je ne sais pas ce qu’il vous faut, ou alors ça veut dire qu’il faut que j’arrête les mails-co, car je n’arrive à rien transmettre. Je vous souhaite une bonne nuit entretemps.
F.