Bonjour tout le monde,
désolé pour ce titre à rallonge (il y aurait eu encore bien des trucs à rajouter) et pour l’absence de nouvelles pendant un bout, faute de connexion satisfaisante. Mais bon, je vais tout rattraper.
Je vous avais donc laissés à Puttaparthi. Le voyage de 300km en 3 bus, changements compris, m’a pris 10 heures, mais encore une fois la route était belle, et on s’y habitue. On regarde défiler les petits villages, les prairies, les rochers. Je m’entraîne aussi à identifier des figures dans les nuages, personnages, animaux, et ça n’a plus l’air d’une journée perdue.
J’arrive à Hampi en fin d’après-midi, et là, c’est un paysage à vous couper le souffle. Des grosses collines rocheuses, des gros blocs de pierre arrivés là on ne sait comment, avec aussi des temples et des constructions en ruines sur toutes ces montagnes, et puis les fonds de vallées couverts de cocotiers, bananiers et rizières... Si on veut faire plus mystique, on peut aussi monter sur les rochers au coucher du soleil, quand les singes se posent sur les gros blocs de pierres et le ciel prend ses couleurs.
Cependant, dès qu’il fait noir, les nuages arrivent, et un tempête se prépare : abrite dans ma chambre en dur, j’ai tout le temps pour contempler les éclairs qui se succèdent presque sans pose, le vent qui arrache la petite pergola de la maison en face (et aussi beaucoup de bananiers dans les plantations voisines), les torrents d’eau, et je suis bien content de ne pas être dans une des cabanes en paille que j’aurai par la suite.
Le lendemain, il fait beau de nouveau, je vais réveiller Jean qui comate après sa nuit blanche dans un bus de nuit bondé sur les routes défoncées, je visite bien le village, tout petit, 1500 habitants à peine, contre les 500 000 d’il y a quelques siècles... Essentiellement des petites guest-houses heureusement vides en basse saison, quelques boutiques de souvenirs, et un barbier qui me jette des regards d’espoir à chacun de mes passages (je ne suis pas rasé depuis mon départ, mais je ne compte pas le faire).
On décide donc de se poser quelques jours ici, en dépit des nuages et des pluies un peu à toute heure du jour (la saison a commencé le soir de mon arrivée, et va durer encore pas mal). On passe du temps dans un bar sous un manguier, sur les rochers à l’aube et au coucher, sous la pluie sur la terrasse (ça fait du bien de se prendre une averse tropicale quand on est déjà trempé et qu’on n’a plus rien à perdre), dans les cabanes de l’autre coté du fleuve (avec des voyageurs assez déjantés : un slovène qui cherche a développer une écriture mystique, un vénézuelien habillé en moine...) et finalement on arrive à trouver les sadhous (moines errants) vivant dans le coin.
En effet, vu les énergies de la région, il y a ici beaucoup de terrain qui n’appartient à personne où plusieurs moines se sont installés, ont construit des petits ashrams. Il y a parait-il un anglais qui vit dans les grottes et a fait voeu de silence, un belge et un italien.
C’est Hanuman (c’est le nom du dieu-singe, surnom qui lui correspond parfaitement), un italien de 39 an, ex-dj de Goa dans les années ’80, il bosse actuellement comme maître-nageur à San Remo pendant l’été et passe le reste de l’année en Inde, essentiellement ici à Hampi chez baba Cesare. Baba Cesare, italien de 55 ans environ, mais avec désormais un physique indien, très maigre et un peu voûté, longue barbe et très long dred-locks jaunis par la fumée et les cendres qu’il enroule en turban au dessus de sa tête, vêtu à peine d’un carré de tissus orange autour des anches. Lui aussi a du passer par Goa il y a très longtemps, puis il a suivi d’autres moines errants et des gourous. Il y a 25 ans, il a commencé à se poser sous une pierre qui l’abritait de la pluie, et peu a peu les habitants de la région, avec leurs dons et leur travail on commencé à lui construire son ashram (les moines errants vivent des dons des gens). Actuellement, celui-ci se compose : d’un foyer sous la pierre originelle avec une dalle pour s’asseoir discuter et une bâche pour se protéger, une cuisine où l’on peut manger (une maisonnette en dur), et une autre maisonnette avec un petit temple de Shiva (Cesare est un sanyasi, adepte de Shiva), une minuscule pièce entrepôt et une pergola tout autour. Là se trouve un lit en terre où Cesare dort et où il s’assoit parfois pendant la journée. Les autres s’assoient ou dorment à coté, par terre. Tous les sols sont en terre battue, et la salle de bain c’est les lacs derrière le sommet et les toilettes c’est dans la "jungle" (très important, il faut le prononcer à l’anglaise avec accent français ou italien, ça n’a rien d’une jungle). Grâce à l’aide de Hanuman, les petits conforts arrivent tout de même, l’électricité, une pompe à eau qui casse tous les 6 mois, et une méga-chaîne et des haut-parleurs d’un mètre avec lesquels baba diffuse des bahjans (musique de prière, très envoûtante, le genre qu’on entend dans tous les ashrams) des 5h du matin dans toute la vallée...
L’activité de l’ashram est assez déconcertante au début On se lève à 4h30, on nettoie tout l’ashram, on va se baigner au lac pour être propres, on va ramasser des fleurs pour décorer les autels, et à l’aube (6h) on fait la pouja (offrande). Hanuman se met à souffler dans un coquillage (avec ses gros muscles, ses dreds bruns et son coquillage, c’est le portrait craché du dieu-singe), et nous on tape comme des malades sur des cloches pour faire le plus de boucan possible. Baba porte de l’encens et des fleurs a Shiva, on chante un bhajan, et on se fait un thé. Le reste de la journée se déroule paisiblement, les gens du village viennent bavarder avec baba (il n’y a pas de travail dans les champs en ce moment) pendant que des femmes transportent sur leur tête des briques pour la nouvelle maisonnette. Parfois Hanuman et baba vont faire des courses en ville, parfois baba travaille un peu pour faire la cuisine, recouvrir le sol de terre, faire un ou deux petits objets d’argile. Avant le coucher du soleil, il se lavent tous les deux au lacs et lavent en même temps leurs vêtements au savon, puis on prépare la pouja du soir, on dîne, on discute un peu. Le temps passe vite ici.
Voilà, je ne pensais pas que j’aurais l’occasion de voir quelque chose dans le genre, et c’est très troublant, ça fait beaucoup réfléchir sur ce qu’est la spiritualité, sur ce que peut être un choix de vie.
Ici la spiritualité, ce n’est pas dans un rite, une pratique. La spiritualité c’est l’apaisement de baba, c’est la façon très discrète qu’il a de guider et apaiser Hanuman en lui servant un peu de père, c’est ces rituels qui ne servent à rien mais qu’on exécute quant même (la vraie dévotion à dieu), c’est l’application qu’il a dans chacune de ses très rares activités (cuisine, faire le thé...), qu’il exécute avec un détachement et une maîtrise parfaite.
Tout ceci est troublant, parce que rien qu’à les observer, on n’a plus besoin de poser de questions, on comprend leur parcours, leur vie. Comment ils ont du commencer à arrêter avec un baba pendant quelques jours qui se sont prolongés, comment ils ont du commencer à exécuter les rites pour remercier le baba et ils ont du continuer à les pratiquer pour continuer le travail à la mort du maître, jusqu’à comprendre le sens de tout ça. C’est fascinant, parce que ces deux types, sûrement à l’origine assez paumés, confus, ont trouvé un équilibre qui leur convient. Ce mode de vie est en effet parfaitement stable, plus vous y êtes, moins vous avez envie d’en sortir, car vous y êtes bien, sereins, vous transmettez cette sérénité et ce bonheur à vos voisins... Combien de gens ont trouvé un tel équilibre ?
Voilà, ça c’est un peu ce que j’ai à raconter sur baba Cesare. Bien sur, beaucoup trouveront encore que je ne fais pas preuve de beaucoup de recul, mais c’est justement mon but. Le recul viendra. Je vois aussi très bien leurs limites (simplicité psychologique, dépendance à l’argent, par moments ils ne paraissent pas plus éclairés que n’importe qui), mais je trouve déjà qu’ils ont fait beaucoup de chemin, et que ceci il faut le respecter. Je ne pense pas être fait pour ça pour l’instant (en fait, dans la tradition indienne, c’est plutôt les vieux, quand ils prennent une retraite, qui font ça), mais je pense vraiment que ce type de vie pendant des brèves périodes (un mois ?) ferait le plus grand bien à tous, et je rêve de ma petite cabane en terre dans le centre de la France pour des petites retraites...
Je reprends maintenant la suite du récit. J’ai aussi été voir Meera, une sadhou belge, à peine plus que la quarantaine, elle aussi passée par Goa, elle est restée avec un baba lors de son quatrième voyage en Inde, elle l’a suivi et il s’est occupé d’elle quand elle a fini son argent, a construit un petit temple-cabane qu’elle continue à habiter (sans électricité) depuis la mort de son gourou. Elle aussi parait très sereine, et en plus très lucide. Elle parle de ses petites rivalités avec baba Cesare, de ses activités, du sort du monde. Elle donne le biberon à un petit "jungle animal" (toujours en anglais, elle ponctue sa conversation de mots anglais, surtout ici c’est la "jungle"), un truc entre chien et chat, minuscule, qu’elle a recueilli il y a pas longtemps. Elle parle de sa spiritualité (critique sur les rites trop formels et les grands gourous qui rendent leurs fidèles dépendants), de sa vie ici, explique que cette vie ne rend pas forcément plus heureux, mais seulement beaucoup beaucoup plus forts... Elle aussi a trouvé sa place ici, bien qu’elle reconnaisse que ce n’est pas celle de tout le monde. Au revoir Meera, et merci pour cette sérénité que tu transmet à ceux qui passent.
Voilà. Après tout ça, nous avons fini par partir de Hampi où je suis resté 6 jours mais où j’aurais bien passé un peu plus de temps. Chacun a pris des chemins différents : Jean part vers le Rajasthan au nord-ouest (je le retrouverai dans le nord), moi je pars pour Calcutta à l’est en m’arrêtant à Puri pour un break (autant éviter de faire trois jours de train d’affilée), et Ste rentre a Milan (bonne chance, c’est bête qu’on n’ait pas eu le temps de se dire au revoir). Vous aurez bientôt le récit de nouvelles aventures, je remercie encore tous ceux qui pensent à moi et les autres aussi. A bientôt
Om Namah Shivaya
F.
NB : ce mail est volontairement optimiste, je ne pense pas pour l’instant venir habiter ici...