Hola tous,
voici un de mes derniers mails de Tegus, puisque c’est déjà mon avant-dernière semaine de boulot, et ensuite il ne sera plus question de quelques jours, le temps de laver mon sac-à-dos et dire au-revoir à tout le monde. Aujourd’hui, journée de travail assez triste. On partageais avec les éducateurs les baleadas et frijoles que je leur avais préparé hier soir, quand passe l’infirmière pour nous demander d’emmener un gamin à l’hôpital. C’est un ancien du centre, mais on ne pouvait plus l’accepter parce qu’il a fait plusieurs tentatives de suicide, et en cas de tentative réussie la responsabilité de l’association serait mise en cause. Il s’appelle Dennis, a 17 ans, mais fait plus jeune que son âge. Sa main gauche est en salle état : il s’était blessé en se battant avec un marero (je reparlerai d’eux plus loin) qui était armé de machette, s’était fait soigner par intermittence à l’hopital ou Casa Alianza, mais la vie dans la rue et sa sâleté ne pardonnent pas, il y a un début de gangrène, et il faut amputer immédiatement le petit doigt, sinon sous peu ce sera toute la main.
Coïncidence (c’est la première fois que j’ai affaire à des blessés), on a emmené ici un autre gamin, Marlon, 14 ans, le visage enflé et quelques petites traces de sang dans les oreilles ; il a l’air gentil et un peu simplet. Il a du mal à tenir debout, il s’est fait renverser par une voiture deux jours avant (si j’ai bien compris la voiture s’est enfuie), a été deux fois à l’hopitals mais deux fois il a voulu en sortir parce qu’il n’avait aucune intention d’y perdre du temps. Un éducateur et moi allons l’emmener aussi.
On arrive aux urgences, une grande salle avec peu de chaises (une dizaine), pas mal de médecins et infirmières qui circulent, et font les formalités d’entrée et les premiers soins. Il n’y a rien pour installer confortablement Marlon, on l’oblige à marcher, se relever, bouger, et c’est un peu de même pour tous les blessés qui arrivent. On l’assoit pour attendre sur un petit brancard en fer, sans même un matelas. Dans l’ensemble, c’est pas le luxe, mais ça pourrait être bien pire. Assez rapidement on emmène Marlon pour radios et examens divers, tandis que j’essaie d’occuper Dennis qui s’impatiente et menace de partir, avec des tours de magie, en discutant, en lui fabriquant un bracelet brésilien. Puis une bonne attente de deux heures avec les deux gamins sur les chaises qui font des blagues à haute voix, interpellent quelques docteurs, font des réflexions sur le physique des infirmière ("t’as vu ? elle est grosse celle-ci !"), tout en discutant avec d’autres personnes qui accompagnaient des malades. Il s’entendent bien, l’ambiance est bon-enfant et détendue, et tous essaient d’expliquer aux gamins que pour leur bien, il doivent accepter tous les soins des docteurs, et se laisser interner deux-trois jours si nécessaire, ce qui est fort probable. On leur achète tout de même des chips, Marlon mange avec appétit, parle distinctement et a l’air beaucoup plus en forme, il explique à Dennis "tu vas voir, toi, ils vont te couper la main, à moi ils vont me couper la tête".
Finalement, non. Marlon n’a aucune fracture, juste des bons coups, on lui donne un anti-inflammatoire, et il va sortir. Celui-ci dit qu’il en a marre de la rue et va venir à Casa Alianza, et l’éducateur décide de le ramener et me confie Dennis qui finalement semble accepter l’opération, il faut juste attendre qu’on l’emmène dans une chambre, il sera opéré ce soir. Ce ne sera pas si simple cependant, puisque Dennis refuse la première piqûre et préfère sortir, il soutient qu’à l’hopital les médecins frappent les patients, il a peur des piqûres (lui qui se bat à la machette !), il ne veut pas rester seul. En trois heures de discussions, il oscillera continûment, promet de coopérer, finit par se laisser mettre une perfusion, mais refuse de continuer. Avec les médecins, on essaie de tout pour le convaincre, je lui promets de rester avec lui, de revenir le voir demain avec une éducatrice en lui apportant à manger, on essaie de lui faire comprendre le danger qu’il court (la certitude absolue de perdre sa main sous peu), mais rien à faire. On finit par lui enlever sa perf, je lui paie un ticket de bus pour aller à Casa Allianza où d’ailleurs on ne pourra sans doute rien faire pour lui, et lui dit au revoir. Bonne chance Dennis, c’est vraiment triste qu’on n’ai pas réussi à t’aider, c’est vraiment triste que tu doives perdre ta main, ou peut-être plus encore.
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Autre histoire. Mardi j’étais sorti avec deux éducateurs, et j’ai vécu un joli accident de bus : un autre bus quittait son arrêt et se déportait sur notre voie alors que nous étions en train de dépasser, il frotte sur tout le flanc de notre bus. Nous les passagers avions vu venir le coup, et on a bondi debout, donc aucun blessé. Les bus sont de super qualité comme on n’en fait plus, en métal massif, il y a juste un pare-brise et une portière cassés, de bonnes éraflures et un pare-chocs tordus, rien de plus, la réparation va être bien simple. On joue avec des gamins près de l’aéroport, chacun avec son pot de colle, des flics passent, même pas bonjour, les fouillent vite fait et leur confisquent la colle, mais j’admire l’habileté d’un gamin qui parvient à tout cacher sout son aisselle pendant la fouille. Ce jour-là, nous parviendront à ramener un gamin au centre, et ses copains passeront dans les jours qui suivent. Pendant ce temps, les deux autres éducateurs étaient ailleurs avec une autre volontaire, ils sont rentrés plus tôt et, devant le centre, deux gamins qui traînent en général dans le coin, anciens de la Casa, viennent les saluer affectueusement. Dix minutes plus tard, on leur téléphone dans leur bureau, les gamins sont morts, neufs coups de feu dans le torse pour l’un, un seul pour l’autre. Juste à l’entrée du pont, avec plein de monde à côté, et un flic près de sa moto (qui est tombée sur le portail de Casa Allianza). Les deux assassins se sont enfuis en courant, le flic armé a eu peur et n’a rien fait, et il en a été sans doute de même pour les nombreux autres flics et soldats qui traînent dans le quartier (comme quoi, tous les vigiles armés que l’on voit garder jusqu’aux magasins de chaussures servent simplement de comparses). Bien sûr, personne n’a rien vu. Il s’agissait d’un règlement de comptes entre clans de Mareros (les Maras), la mafia locale, née très récemment grâce aux immigrés honduriens qui ont suivi un apprentissage dans les gangs de Los Angeles, avant de rentrer au pays (en principe,les mareros sont tatoués, certains sur tout le corps, mais c’est une tradition qui se perd pour des raisons évidentes de discrétion). Les deux gamins, si gentils pour tous leurs amis et tous les vendeurs de rue qui les connaissaient bien, étaient rentrés il y a un an dans une Maras.
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En fait, il est désormais vendredi, hier il était trop tard pour terminer mon mail. Ce que j’ai appris de plus ce matin, c’est que Marlon, le gamin qui s’était fait renverser par une voiture et qui paraissait fermement résolu à mettre de l’ordre dans sa vie et s’arrêter à Casa Alianza, et bien il est parti hier soir même du centre. Quant à Dennis, deux éducateurs qui partaient à la recherche de renseignements complémentaires m’ont raconté qu’il se serait pris hier soir une balle quelque part, et que donc on l’aurait ramené à l’hôpital. Bref, la semaine n’aura pas été très gaie.
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Que voulais-je raconter encore ? Il y a notre dernier week-end sur la côte Pacifique au sud du Honduras. C’est ici le coin le plus chaud du pays (un habitant affirme que la température y atteint parfois les 60ºC !), le paysage se compose de collines rocheuses-poussiéreuses avec par moments des arbres desséchés ou une végétation du type garrigue méditerranéenne. En approchant de la côte, par contre, il y a des marécages avec des canaux dans tous les sens, et des forêts qui poussaient sur l’eau (mangroves). Je profite de l’occasion pour passer la frontière salvadorienne pour renouveler mon visa hondurien, au retour on se fait ramener par un routier en camion, ce qui donne tout à fait un autre aspect à la route.
Il y a ici le troisième port du pays, constitué en fait d’un seul grand ponton pouvant recevoir un grand bateau (absent). On voit en tout deux bateaux d’une dizaine de mètres. Mais le mieux, c’est l’île du Tigre, avec au centre un volcan verdoyant, tout comme les îles environnantes. La végétation et le paysage font penser à la Méditerranée, mais en beaucoup plus joli parce qu’ici personne n’a construit de villas privées style californien toutes cloturées. Nous logeons dans un très vieil hôtel en planches, juste en face du ponton, on passe nos journées à l’ombre sur la terrasse à coudre, ou regarder la rue. Ambiance western, toutes les maisons en planche de bois sur des tonalités vert petit-pois ou rose, les gens qui passent, discutent au coin des bars chapeau sur la tête, à plusieurs endroits il y a la musique à fond, le gros du bar d’en face qui en a marre de nous vendre des glaces à l’eau au tamarin quand sa femme n’est pas là, car il a la flemme de se lever pour quelques lempiras, ou même la flemme de se lever tout court. A marée haute on se baigne dans le port (avec une capitanerie et plusieurs employés pour surveiller les trois lanchas à peine, qui font de temps en temps la navette avec le continent), à marée basse on se baigne au bout du ponton. Nous n’allons même pas jusqu’à la vraie plage, où vont plutôt les rares touristes, venus malgré les "déconseils" de tous les guides. Week-end bien tranquille donc, et tout ceci à 4h de Tegus à peine, nous essaierons d’y retourner avant mon départ.
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Pour terminer mon mail, puisque tout le monde parle et écrit de ça (merci Jenny pour ton récit vraiment intéressant, avec plein de jolies anecdotes) je voulais juste émettre moi aussi quelques idées que je n’ai entendu nulle part sur la situation internationale. La télévision, comme pour le 11 septembre (et dans une moindre mesure les élections présidentielles françaises), a recommencé à nous pomper l’air en parlant pendant des heures de la même chose, quels missiles on utilise, quels sont les plans d’actions, les déclarations d’untel pour ou contre la guerre, et bien sûr la curiosité de savoir les derniers commérages renforcée par la conscience de la nécessité de "s’informer" risquent de l’emporter. Stop, soyons un peu pragmatiques. A quoi ça sert d’être pour ou contre la guerre, d’être renseigné en direct-live des les moindres détails, si notre seule action consiste à regarder la télévision, lire des journaux et discuter avec notre voisin qui est d’accord avec nous ? Deux possibilités donc : soit on décide d’agir pour faire entendre notre voix (il n’y a pas de référendums, mais on peut manifester en pourrissant la vie des responsables (c’est pas mal Jenny l’idée d’aller bivouaquer massivement devant la maison du sénateur) ou écrire des tracts ou pamphlets en espérant convertir ceux qui ne sont pas d’accord) ou de s’engager dans un mission concrète, soit on perd notre temps devant la télé, et c’est bien plus judicieux d’attendre une ou deux semaines pour lire une synthèse de ce qui s’est passé. Imaginez toutes les heures que des gens ont passé à revoir l’image de deux tours qui s’effondrent ou les discussions sur la guerre, sans que cela ne leur ait rien apporté (une fois le grand battage médiatique terminé, on passe à autre chose, on oublie). N’auraient-ils pas pu essayer de faire quelque chose de plus épanouissement comme lire un bon roman, ou mieux d’utile, car il y a plein de causes très importantes qui sont soudain oubliées dans le monde parce que tous ne parlent que de la même chose.
Je résume donc mon conseil, essayez de résister à la tentation de vous informer sur les derniers ragots iraquiens et de les répéter à votre entourage, et voyez comment vous pouvez être plus constructifs.
Fin de la parenthèse politique, et je crois que pour moi le débat est clos.
Je vous souhaite une bonne nuit à nous avec plein de beaux rêves, et un réveil encore mieux.
Hasta luego
F.