Vendredi soir, je suis rentré avant-hier de mon excursion au Mexique, à peine plus de deux semaines qui ont été extrêmement denses, j’ai l’impression d’être parti des mois, et là j’ai déjà l’impression d’être rentré depuis longtemps. Ce sont mes derniers jours honduriens, le temps d’arranger les dernières choses, et c’est le retour. Les adieux sont déjà faits, et j’ai hate de vous revoir (qui sera sur Paris le 14 juillet ?). J’espère que tout pour vous se passe toujours pour le mieux.
Voilà pour les préliminaires, c’est le moment de commencer le long récit de voyage que je n’ai pas eu le temps de rédiger avant. Bonne lecture.
Tout a commencé de San Salvador où mes élèves passaient le bac. Je les ai laissés quelques jours avant la fin des épreuves, j’étais déjà sur les starting-blocks depuis un bout, et dès qu’ils n’ont plus senti la nécessité de ma présence je me suis précipité dans le premier bus vers l’ouest. Ca faisait un an que je pensais à ce voyage, j’avais hate d’y être. Tout l’après-midi en bus, nuit dans une ville quelconque après la frontière, répondant au nom de Chiquimulilla. J’y partage ma chambre avec un informaticien guatémaltèque qui ne boit que du coca (il l’appelle "agua"), et qui est capable de descendre une bouteille de deux litres en une nuit quand il se réveille assoiffé. Départ à l’aube, traversée du sud du Guate verdoyant, à midi passage de la frontière, sur un pont, je suis au Mexique. Le temps de changer quelques pesos, de donner un coup d’oeil à la ville de Tapachula accompagné d’un jeune mexicain qui glande alors qu’il fait travailler sa sœur dans son étalage de tacos, il est 13h, les banques et plusieurs magasins ferment, l’heure de la sieste ? Puis je repars, encore un après-midi et une nuit de bus pour arriver au petit matin à Oaxaca. Deux jours de voyage donc, onze bus et minibus différents, deux frontières, El Salvador et le bac sont déjà relégués au passé, rien de tel que la route pour faire une coupe.
Mexique donc. Dès le passage de la frontière, on sent le changement. Rues propres, en bon état, les vendeurs de rues ont des spécialités complètement différentes et les mêmes noms ne désignent pas du tout les mêmes choses. Et puis ces routes rectilignes sur des centaines de kilomètres, en parfait état, au milieu de rien, en l’occurrence des prairies, des collines vertes, mais pas une maison. Un pays qui possède des routes comme celles-ci est un grand pays, pas de doute. Et puis c’est un pays riche, surtout en venant d’Amérique Centrale, un pays puissant. Hélas, et c’est le seul reproche que je ferai au Mexique, il n’y a plus les vieux bus scolaires jaunes, uniquement de gros bus modernes, pour la plupart climatisés, qui bouffent les kilomètres sans qu’on les sente passer. Sur certaines destinations, il n’y a que des bus super-luxe de première, rapides, avec des sièges-lits, avec quatre télés qui vous passent des super-films tels que Anaconda (déjà vu hélas dans un bus péruvien, l’histoire de chercheurs qui se font dévorer par des serpents géants en Afrique), bref bien plus luxueux que les bus français, et cher aussi. Il y a parfois des bus de deuxième, mais au même prix, donc ça ne change rien. Du coup, ici les pauvres n’ont sûrement pas les moyens de voyager, alors qu’au Honduras il suffit de transporter un sac de vêtements ou quelques caisses de tomates pour se payer le voyage). Quant à moi qui aime bien arriver crevé et transpirant au bout d’une journée de voyage sur route poussiéreuse et m’installer dans une chambre sans fenêtres au fond d’une arrière cours d’un hotel miteux, je suis loin du compte. Il parait qu’il existe des bus simples sur de petites distances de deux-trois heures, mais il faut savoir d’où ils partent, où changer, etc, et pas moyen de trouver les renseignements, ce n’est pas à la portée du voyageur lambda. C’est curieux comment en fait, progrès ou pas, nous n’avons jamais le choix de la qualité de ce que nous consommons, celle-ci nous est toujours imposée par les modes de production. Que ce soit à la baisse (alimentation par exemple) ou à la hausse (transport, hotel, tout cela devient un luxe avec le progrès). Dommage.
Oaxaca, grande ville coloniale, mais contrairement aux villes coloniales centraméricaines c’est une vraie ville et pas une petite vitrine pour touristes. Des grands boulevards au milieu des maisons majestueuses, une grande église de pierre grise imposante par son silence et sa sobriété sombre, et le Couvent de Santo Domingo toujours en pierres noires à l’extérieur avec une esplanade très simple de terre rouge plantée d’agaves alignées, rien d’autre, la terre, la pierre et les agaves. Tout par ici suinte grandeur et dignité, c’est impressionnant. Je visiterai tout cela avec une française qui travaille pour Coca Cola et qui aura la semaine prochaine un séminaire de formation à Mexico, et un américain, la quarantaine, graphic-designer qui en a marre du Texas en particulier et de son pays en général, alors il est parti. Quasiment la première fois qu’il est à l’étranger, alors que c’était à deux pas de chez lui, tout l’émerveille, il répète sans cesse "c’est incroyable", mais il est un peu à l’ouest : ne sais pas trop ce qu’il veut faire, se dit qu’il voudrait trouver un travail ici et ne jamais rentrer, ce qui serait peut-être faisable s’il faisait quelques efforts pour apprendre un ou deux mots d’espagnol ("je lui ai appris "combien ça coûte" alors que ça fait trois semaines qu’il est dans le pays…) et s’il avait mis de côté plus que 1300 dollars, qui ici ne permettent pas de vivre des années en attendant un travail.
Visite de marchés plus ordonnés et moins anarchiques que leurs homologues honduriens, des boutiques de chocolat avec des petits moulins où vous mettez des fèves de cacao, du sucre, vous ajoutez ce que vous voulez (amandes, cannelle), et en cinq minutes vous avez votre pâte de chocolat fraîche. Et bien sûr on vous en fait goûter de toutes les sortes dans chaque boutique jusqu’à écœurement. A côté, on trouve les boutiques de mezcal, l’autre spécialité locale, qui est un alcool d’agave aromatisé au choix avec un coeur de maguey (l’agave dont on fait la tequila), au foie de poulet ou dans la version la plus célèbre et la plus exportée, aux vers qui vivent dans les cactus, qui donnent une teinte un peu jaune à la boisson et un goût curieux. Imaginez de laisser macérer votre alcool distillé dans un tonneau rempli de vers… Ici aussi on vous fait goûter généreusement, si bien qu’à dix heures du matin vous vous retrouvez avec cinq verres d’alcool différents et à la fin vous ne savez plus lequel était lequel et alors on vous propose de vous en resservir… Mais il y a plein d’autres spécialités curieuses par ici : les vers à mezcal ou les sauterelles sont servies frites à manger avec des tortillas, il y a des sauces de toutes les couleurs dont une à base de cacao et sésame ("mole negro") à servir sur la viande et riz, des cactus coupés fins en salade, les "nopales", qui sont en fait les jeunes pales des figuiers de barbarie, au goût proche des haricots verts et une consistance légèrement gluante. On m’a expliqué au jardin botanique que par ici, la plupart des cactus qui poussent dans la région et que l’on achète en occident pour la déco, servent d’une manière ou d’une autre pour la cuisine. Par exemple, les grosses boules à épines ("coussins de belle-mère") qui poussent très lentement dans le désert environnant sont menacées car certains utilisent le jus à l’intérieur pour en faire un gâteau. Avec un cactus de 300 ans… Rien à dire, la cuisine mexicaine est autrement plus variée que celle d’Amérique Centrale, la seule constante étant le piment ("chile") que l’on met généreusement partout, y compris dans votre petit déj’, et que les locaux ajoutent ensuite en rab parce qu’il n’y en a jamais assez.
24h à Oaxaca, départ le lendemain matin parce qu’il ne faut pas traîner, route toujours rectiligne au milieu des montagnes semi-arides avec des millions de grands cactus et des plantations d’agaves (pour le mezcal). En six heures on est à Mexico, la Ville. C’est difficile je trouve de se rendre compte que dans ce grand plateau entouré de montagnes est concentrée une population équivalente à la moitié de la France. Vu du neuvième étage de chez mon ami, ça ressemble assez à un Tegucigalpa géant, avec des arbres verts entre les maisons et au loin des quartiers qui grimpent sur les collines, que l’on aperçoit à peine à l’horizon, et il parait que la ville continue derrière. Quelques gratte-ciels vers le centre, des immeubles hauts, mais ce n’est rien comparé à l’étendue horizontale de la ville. Tout est démesuré, pour donner une idée, le "bloc" ou paté de maison, unité de distance dans les villes en échiquier, doit faire dans les 300m. Quand je demande si un endroit est loin, je demande en fait "peut-on y aller à pieds ?". Ici, si l’on vous répond que "c’est tout près", cela veut dire qu’en voiture s’il n’y a pas trop de circulation, il vous faudra vingt minutes environ !!! Or les bouchons sont bien sûr une caractéristique endémique de la ville, que l’on peut heureusement traverser aussi en métro, métro qui ressemble à tous les métros du monde, de Paris à Bombay : mêmes têtes, même état d’esprit, sauf qu’ici à la place des musiciens ambulants on a des vendeurs de CDs pirates. Vous voulez plus de détails ? La vitesse est grande, les arrêts très espacés, mais on finit vite par passer une heure pour chaque déplacement tellement tout est grand.
Ces distances démesurées sont le seul inconvénient de la ville, car pour le reste c’est une ville imposante. Des grandes places où l’on respire un air détendu et de sécurité, des quartiers entiers de marchés spécialisés (composantes électroniques, batteries…), des batiments en pierres sculptées noircies (par la pollution ?), des églises énormes et sombres, le palais présidentiel au balcon duquel tous les ans le président de la république pousse tous les ans le cri "viva Mexico" pour commémorer l’indépendance du pays. Puis l’avenue la plus longue du monde, une cinquantaine de kilomètres je crois (la ville en fait 130 sur sa plus grande longueur), la place Garibaldi où les groupes de mariachis attendent leurs clients et abordent les voitures qui passent. Les mariachis sont les groupes de musique traditionnelle mexicaine, quatre ou cinq chanteurs-musiciens habillés à la cowboy, avec guitares, percussions et suivant la région d’origine trompettes, harpe ou accordéon. Ils restent très populaires ici, et sont payés à la chanson : des petits groupes qui passent, des couples ou des ivrognes demandent aux musiciens de leur chanter leur chanson favorite, à un mètre d’eux, et pour des occasions vraiment spéciales, genre anniversaire ou sérénade, vous pouvez emmener tout le groupe à la maison.
J’ai l’impression qu’en un sens le Mexique ressemble aux Etats-Unis, pour les grands espaces, les villes géantes, la fraîcheur d’un pays neuf et cet air de liberté qui se dégage du territoire, mais avec un peu moins d’argent remplacé par une vraie histoire et culture, tous les avantages sans les inconvénients. D’ailleurs, les Mexicains ne sont pas peu fiers de leur pays. Seul paradoxe : "indio" reste une insulte, alors que justement l’héritage du passé indigène est le seul dont on soit vraiment fier. Les colons espagnols ne sont guère populaires en effet, il faut dire qu’ils étaient pour la plupart des bagnards que l’on embarquait de force ou des aventuriers avides de gain qui ne brillaient pas par le respect ni la bonté d’âme. De la grandiose et immense ville de Tenochtitlan, l’ancienne capitale aztèque, ils n’ont laissé que quelques maigres ruines, à côté et sous la place centrale (appelée Zocalo par ici, à cause du socle aujourd’hui disparu d’une statue qui n’a jamais vu le jour).
Par contre, à une cinquantaine de kilomètres, subsistent les pyramides de Teotihuacan, construites par une civilisation antérieure homonyme et récupérées par les aztèques. La pyramide du soleil, trois millions de tonnes de pierres et décombres entassés sans l’aide d’outil en métal, de roue ni d’animaux de trait… 65m de haut, je ne sais combien de marches, et une vue sur l’avenue des Morts, longue avenue de pierre bordées de gradins et maisons, vue sur l’autre grande pyramide, sur les montagnes arides environnantes, sur tout. Je pense à ce passage de Kerouac (dans "Les anges de la Désolation" je crois) qui raconte que les prêtres tous-puissants de Teotihuacan du haut de leurs pyramides inventaient des mondes nouveaux qu’ils détruisaient ensuite par jeu. Rien à dire, malgré la foule de visiteurs, on sent l’énergie et le pouvoir sacré qui dominaient la ville et le lieu. Tant de pierres qui vont survivre bien au-delà de notre civilisation. Pourquoi ne sommes-nous plus capables de construire quelque chose comme cela ? Ou pourquoi n’en avons-nous plus envie ?
Quatre jours à Mexico pour me faire une idée de la ville, avec pour guide un collègue mexicain connu lors du stage qui a eu lieu à Tegus. L’hospitalité n’a rien à voir avec celle reçue au Salvador, les mexicains ont l’habitude de dire "my casa es tu casa", et ici en particulier on le sentait beaucoup. Il m’a emmené partout, depuis le lycée français où nous serons peut-être d’ici deux ans (oui, je crois que ça en vaut le coup) à je ne sais pas combien de bars dont un petit où ils y avait presque plus de musiciens que de spectateurs, dont un guitariste souriant au bonnet et la barbe du Che dans sa jeunesse. Et puis la fête de la Musique à la maison de France, des centaines de gens qui se bousculent pour rentrer écouter un bon dj-techno français, renversant les barrières et les flics qui voulaient les faire patienter. Rien à dire, il y a l’air d’y avoir plein d’événements culturels par ici, jusqu’à des conférences et tables rondes sur des écrivains français, ce qui veut dire qu’il y a aussi un public pour cela. J’ai connu quelques profs français aussi, jeunes, baroudeurs, qui m’ont donné des conseils pour les promenades dans le désert, j’ai vraiment l’impression qu’il y a une bonne ambiance par ici, à la fois culture et chaleur humaine, ça pourrait être bien d’y habiter, on verra.
Le seul inconvénient de tout cela, c’est qu’en sortant tous les soirs dès le premier jusqu’à pas d’heure, je n’ai même pas réussi à récupérer de la fatigue du voyage et je repars aussi comateux qu’à l’arrivée au bout de quatre ou cinq jours, merci Tizoc ;-)
… Ehm, ça doit être le moment de mettre un point final à ce mail, car le désert du nord en mérite un à part. Si celui-ci ne vous a pas encore donné envie de connaître cet immense et généreux pays qu’est le Mexique, j’espère y parvenir avec le prochain.
Hasta pronto.
F.