La roue du temps, les eaux du Gange et la ville de la fin du monde


dimanche 3 novembre 2002, par Francesco Colonna Romano

Bonsoir tout le monde et aussi joyeux Divali, puisque c’est aujourd’hui et demain, une importante fête hindoue qui commémore je ne sais pas bien quoi. En tout cas, les indiens vont en profiter pour faire des bonnes poujas (retenez ce mot, ça reviendra souvent, ça veut dire prière-offrande), consistant essentiellement à chanter des bhajans, manger des pâtisseries, faire le plus grand boucan possible avec cloches et feus d’artifices, pour le plus grand plaisir de tous les dieux.

Je reprends donc la description de Bénarès. Dans mon dernier mail, emporté par ma veine lyrique, j’ai décrit essentiellement le côté sombre de cette ville, dans laquelle on sent vraiment agir les grandes forces, la vie, la mort, le pouvoir, l’argent, la corruption. Cet aspect est vraiment présent, tous ceux qui sont passés par là l’ont senti, il est vraiment écrasant le soir dans les ruelles, ou si lorsqu’on est un peu fatigué, distrait et qu’on n’arrive pas à se fixer sur les détails et on se laisse emporter par le flot. Parfois il faut faire gaffe tout de même, Jean s’est retrouvé à suivre un gars qui devait lui réparer son bracelet dans des petites ruelles sombres à la tombée du jour, et moi j’ai eu un truc semblable avec un soi-disant guide qui devait m’expliquer comment marchait le crématorium et qui exigeait une donation exorbitante pour acheter du bois pour les pauvres les pauvres, après m’avoir emmené dans un coin isolé. Mais bon, on s’en est bien tirés, et ça sert de leçon pour la prochaine fois...

Bénarès est une ville curieuse tout de même. L’autre rive du fleuve n’est absolument pas construite, juste une grande étendue de sable (que le fleuve couvre pendant la crue) et derrière une forêt : aucune maison, aucune lumière, si bien que si vous la regardez la nuit de votre toit, avec sa nappe de brouillard, vous avez vraiment l’impression être assis sur le bord du monde. Il y a ce fleuve omniprésent aussi, il sert à laver les quais et emporter les ordures que les gens laissent dans un coin, il sert de toilettes à une bonne partie des pèlerins, il emporte les cendres des morts. Pourtant, tout ceci n’empêche pas des centaines de pèlerins de s’y baigner chaque jour, de s’y laver eux et leurs vêtements, et même, je vous le jure, de s’y brosser les dents ! Vont-ils jusqu’à boire cette eau ? La clef, je l’ai déjà dit, c’est de se convaincre que l’eau n’est pas sale, c’est seulement la saleté à l’intérieur qui l’est. Je suis d’accord, c’est dur à expliquer scientifiquement, mais ça a l’air de marcher...

On est restés des heures à observer les gens qui passent, les pèlerins, les sadhous (moines) qui attendent patiemment sur des petites terrasses sur pilotis que des fidèles viennent leur offrir à manger ou écouter leurs enseignements ou faire des poujas en chantant. Même les chiens ici ont une façon de vous regarder droit dans les yeux à vous arracher le coeur. Ça c’est un des trucs dur en Inde, à chaque fois que vous mangez une bouchée, même si vous vous dites que c’est des protéines indispensables pour tenir le coup en voyage, vous aurez le sentiment de prendre cette nourriture à quelqu’un. Sur le court terme, on devient plus dur, et on tient le coup, mais tôt ou tard il faudra bien trouver une réponse au pourquoi de tout ça. Et il y a aussi quelques enfants qui vous suivent en vous demandant la banane que vous gardiez pour les vitamines du soir...

Il y a aussi du religieux à tout moment dans cette ville, des grandes offrandes du feux tous les soirs avec tambours et danseurs, à la petite pouja sur le toit d’une guest house où on dînait, a 22h : il y avait là un petit temple, deux gars avec un tambourin et un autre instrument, et un gamin avec une cloche, pourtant ils faisaient autant de boucan qu’une fanfare de 15 personnes, de quoi empêcher de dormir tout le quartier, qu’ils avaient réveillé le matin-même avec leur pouja de 5h du mat. Ou alors, tout a coup, on voit deux types monter sur un bateau avec deux statues de 1m, toutes décorées, s’éloigner à peine de la rive et les balancer à l’eau, sans plus de cérémonies que ça.

Ici on a l’impression que chacun trouve sa place, on pourrait se balader déguisés en extraterrestres, les gens ne nous regarderaient pas différemment. Un jour, on faisait une promenade silencieuse le long des quais. Les curieux ou rabatteurs usuels nous abordent. Ils comprennent vite qu’on ne peut pas parler, ce qui ne les empêche pas de tenter leur coup ("me massage, you no speak, only pay five rupees"). Un type nous a même suivis en nous expliquant pendant dix minutes les bienfaits du silence. Rien ne pourrait les étonner. Un autre jour, on a décidé d’imiter les vendeurs ambulants qui nous harcelaient en essayant de leur vendre deux cartes postales de Paris qui traînaient dans mon sac, il y a tout de suite un gars qui flaire le business et nous propose de les échanger...

Voilà. Que dire encore ? On a passé une semaine vraiment agréable avec Jean et Delphine à comparer nos perceptions de cette ville. Je n’ai pas beaucoup parlé aussi du coté lumineux de Bénarès : pendant la journée, c’est paisible, on dirait les quais de la Seine, il fait beau, on a presque envie de s’y baigner. Les levers de soleil sur les toits en écoutant Bob Dylan valent le voyage, comme on dit. Et puis la musique a été moins omniprésente que dans les premiers jours (ils arrêtaient en général la nuit), donc ça laisse le temps de souffler, de retrouver un équilibre normal...

On s’est dit au revoir le sixième jour : nous avions prévu une super-pouja d’adieu à l’aube avec beaucoup d’offrandes (des bananes, des yaourts, des beignets), mais ça a mal tourné car nous avons été assiégés par les singes qui voulaient partager notre petit-déjeuner. On s’est réfugiés pour tout finir dans la chambre, mais ils auront tout de même réussi à nous voler toutes nos bananes... Delphine est alors partie pour Bodhgaya, pour une retraite bouddhiste de 1 mois (elle sortait d’une retraite de 10 jours que je ferai aussi), et nous sommes partis pour Rishikesh. Encore 24h de train, voyage assez épuisant parce que nous étions vraiment fatigués et malades (moi ma crève d’avant qui reprenait un peu, et Jean une petite gastro), mais bon, on a fini par arriver.

Voilà, il est tard, l’internet-café va fermer bientôt, je vous raconterai la suite un autre jour. Bonne nuit à tous, faites de beaux rêves et, comme le répétait tout le temps le prof de yoga de ce matin : "be happy"...

Sai Ram

F.

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