La rivière, les villages des enfants, et les multiples variétés de boue

Laos : Rivière Nam Ou - Nong Khiew, Muang Noi Neau, Muang Khoua


lundi 17 août 2009, par Francesco Colonna Romano

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4. Laos - Rivière Nam Ou - Passagers descendant du bateau

Bonsoir à tous

Me voilà à Oudom Xai, après un aller-retour à Luang Prabang pour accompagner Alex qui part pour Bangkok et rentre en France. Quant à moi, il me reste deux semaines et demies par ici. Pour l’instant je continue ma route vers le nord, après on verra.

Je reprends le récit la où je l’avais laissé, à Luang Prabang. Nous en sommes partis un matin sur un bateau en bois long, fin et coloré qui remontait le Mékong. Un capitaine manchot, son jeune assistant et quatre passagers : Alex, moi, Alfred et Clotilde. Pendant que Clotilde se tape le chargement de leurs multiples paquets de souvenirs (genre des étuis de posters, des paniers, etc), Alfred la laisse seule pour chercher une bouteille d’eau car il n’avait pas pensé que cela pourrait servir pour 5h de navigation. Quand Alex manque de glisser sur la pente de boue qui mene au bateau, Alfred rigole. Quand le bateau démarre, Alfred crie au capitaine, "vas-y, mets le turbo !", avant de se rendre compte que celui-ci ne peut le comprendre, même après traduction dans un anglais approximatif. Heureusement, nous sommes installes à l’avant, et le bruit du moteur aidant, nous n’entendront plus Alfred de tout le voyage.

Le bateau remonte lentement le Mékong jusqu’aux grottes de Pak Ou, où il bifurque sur la rivière Nam Ou que nous suivrons par étapes. Le fleuve est marron couleur boue, il serpente entre des collines rocheuses et escarpées recouvertes entièrement de forêts de bambous, quasiment impénétrables. Quelques petits villages compacts se sont installés sur les rives, aux rares endroits où les pentes se font moins raides, à l’embouchure de petits ruisseaux.

Au milieu de toute cette forêt, on aperçoit à peine quelques plantations de teks et les gros feuillages des bananiers. Première escale à Nong Khiew, où la route qui longeait le fleuve tourne vers l’est après un pont tout neuf. Village paisible, deux rues à peine, nous nous y installons dans un petit bungalow avec hamac en terrasse et vue à pic sur le fleuve, c’est toujours aussi beau.

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11. Laos - Nong Khiew - Vue sur les rizières depuis la grotte

Le matin visite d’une grotte dans la vallée étroite derrière le village. En bordure de rizières, aux pieds d’une paroi rocheuse couverte de verdure on aperçoit un escalier en bois qui monte d’une dizaine de mètres. A l’intérieur, une énorme salle longiligne au plafond haut, pouvant abriter des centaines de personnes, avec une terrasse cachée parfaitement par la végétation permettant de surveiller toute la vallée. J’ai soudain compris pourquoi toute la puissance américaine n’a pu venir a bout des résistants lao-vietnamiens à l’époque : de telles grottes, éparpillées partout dans le nord du Laos tout le long de la frontière, sont totalement invisibles depuis le sol, et a fortiori depuis le ciel. Elles résistent aux bombardements, et certaines possèdent au fond des sources d’eau potable, fort utiles lorsque les rivières étaient empoisonnées. Seuls les habitants du coin devaient connaitre leur existence, et elles restent facilement dissimulables. Alors, quelle technologie pourrait en venir à bout ? Il doit y avoir de telles grottes en Afghanistan, avec en plus des bunkers souterrains creusés à même la pierre, avec des stocks de nourriture pour tenir des années de siège... Petite parenthèse historique : j’ai lu que le Laos possède le triste record du nombre de bombes par habitant (0,5 tonnes !) alors qu’il n’était pas officiellement en guerre, plus de bombes auraient été lancées sur son petit territoire que pendant toute la deuxième guerre mondiale. J’ose a peine imaginer la vie de ces villages entiers contraints pendant plus de dix ans à vivre dans des grottes, à travailler leurs rizières la nuit à la lumière de torches...

Le village suivant s’appelle Muang Noi Neua et n’est accessible par aucune route autre que le bon vieux fleuve. Il est constitue d’une rue unique toute droite, en terre battue, bordée de maisons basses, de palmiers et d’arbres bien verts. Déjà c’est joli, très joli, mais en plus il s’y passe en permanence quelque chose : les petits enfants jouent à la marelle ou au lancer de tongs, se courent après pendant que les parents discutent sur leur pallier ou devant leur épicerie, une petite vieille revient du marché, un petit kiosque vend nouilles et beignets, les chiennes allaitent leurs chiots minuscules, poules et poussins picorent tandis que les canetons restent aux côtés de leur mère.

En cherchant un guide pour un "trek" dans les villages voisins, nous rencontrons Manolo, un espagnol qui pour ses deux mois d’été a choisi de voyager, dans cet ordre, en Islande, Corée, Laos et Turquie, itinéraire qu’il justifie avec une logique toute personnelle. Il hésitait à partir en trek seul avec un guide jeunot qui l’avait invite à boire du lao lao (l’alcool de riz local) et manger des brochettes de chien, et qui avait passé le reste de l’après-midi à se bourrer la gueule tout en veillant sa sœur malade dans l’attente du "spirit doctor" du village. Nous le convainquons sans peine à se joindre à nous et Vita, notre guide qui lui préfère passer ses soirées à jouer à la pétanque (jeu hérité des Français, le Laos en est champion en Asie) plutôt qu’a boire, et qui a été moine pendant quatre ans alors qu’il étudiait.

Nous partimes donc tous les trois, équipés de bottes en caoutchouc sur un chemin un peu boueux que les habitants des villages environnants parcourent pieds nus, chargés de pousses de bambous et autres marchandises à vendre au marché. On traverses des rizières (avec des crabes dedans !), un premier village, quelques ruisseaux, puis le sentier commence à monter au milieu des forêts de bambous. Hélas, peu de temps de regarder la forêt, car en pente, la boue commence à se faire sentir. Comme les esquimaux distinguent maintes variétés de neige, pendant les trois heures de montée, nous apprenons à connaitre les divers types de boue. En gros, il y a la boue qui glisse dès qu’on pose un pied, et la boue dans laquelle on s’enfonce, parfois jusqu’à mi-mollet, parfois plus, et où les bottes restent coincées. Mais il y a aussi la boue qui pue parce que mêlée de manière indiscernable aux bouses des troupeaux de buffles qui transitent par ici, les marres de boue dans lesquelles lesdits buffles se roulent ou baignent. Parfois les bonnes boues, celle mélangée aux feuilles mortes et aux racines ou celle à moitié seiche sur laquelle on peut poser le pieds avec un peu moins de crainte. J’ai lu sur un guide que les américains avaient entre autre essayé de balancer du savon liquide pour entraver l’avancée des troupes vietnamiennes, en ce moment cela parait tellement dérisoire...

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32. Laos - Muang Noi Neua - Trek - Les pieds d’Alex

A part notre guide qui la traverse immaculé, avec ses petites tennis, son t-shirt blanc et son chapeau conique et les buffles, une seule créature se sent à l’aise dans toute cette boue : la sangsue. C’est une sorte de ver de film d’horreur, qui avance comme une chenille rapide, en s’appuyant sur la tête et ramenant la queue. Elle peut se laisser tomber d’une branche, ou alors remonter rapidement le long des bottes. Dès qu’elle sent de la chair animale, elle y colle son visage plat en ventouse et plante son petit crochet de manière discrète, pour commencer à sucer. Si tout va bien, quand elle s’est gorgée de sang et gonflée, elle s’en ira comme elle est venue (laissant une coulée rouge moche mais indolore). Nous nous en sortons relativement bien, une seule pour Alex, quatre pour moi, qui suis pourtant quasiment glissé\tombé à plat dans la boue. Et à chaque fois, on s’en est aperçu vite, un pschitt d’anti-moustique suffit à les tuer, et il ne reste plus sur la peau qu’une petite cicatrice d’où suintent quelques gouttes de sang épais.
Une Française nous a raconté d’une sangsue géante, d’une dizaine de centimètres, de celles qui sucent le sang des buffles, et qui a gicle dans tous les sens lorsque son guide l’a écrabouillée.

(( Au fait, une question pour mes amis biologistes : les probabilités pour qu’une sangsue ou un moustique vivant dans cette jungle rencontre une buffle ou un touriste pour leur sucer le sang me paraissent dérisoires. De quoi ces animaux charmants se nourrissent-ils le reste du temps ? C’est une question qui me tracasse... ))

Bref, dans cette nature à la fois paradisiaque et infernale, et où nous avons pourtant eu la chance incroyable d’échapper à la pluie, j’imagine bien l’horreur qu’on du vivre les soldats, embourbes là, au milieu des moustiques et des sangsues pendant des mois, dans la crainte perpétuelle d’un guet-apens. Ont-ils seulement pu apprécier la récompense, en arrivant au sommet, de la vue dégagée sur ces collines de jungle verdoyante qui s’étendent à perte de vue, identiques et toujours plus loin.

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45. Laos - Muang Noi Neua - Trek - Village

Puis enfin le village khamu (une des ethnies laotiennes), perché sur un col étroit, avec ses cabanes en bambous tressés ou en bois, les unes à côté des autres. On y pénètre en escaladant une barrière qui empêche de rentrer cochons et buffles, les enfants jouent au foot dans la lumière jaune du coucher de soleil, les femmes en sarong et les hommes en slip se lavent à la vue de tous aux robinets d’où gicle l’eau claire des torrents alentour. Quelques maisons possèdent un peu d’électricité grace à des dynamos chinoises installées sur les ruisseaux, et on aperçoit deux grandes paraboles. Le village est d’une propreté impeccable, les maisons bien entretenues, il y a une petite école. La vie n’y est probablement pas facile, il faut cultiver la terre et en porter les fruits au marché, sur son dos, sur ce long sentier boueux, mais les gens ont l’air de s’y être bien adaptés.

Dès l’aube, activité frénétique, les femmes cuisinent et nourrissent leurs enfants, les enfants donnent du riz aux poules, tout le monde se douche, des petites discussions banales, des rires. Puis tous les adultes partent aux champs, et seuls restent au village les vieux qui tissent des paniers ou des tissus, et les enfants de moins de dix ans, incroyablement nombreux (d’ailleurs, jamais vu autant de femmes enceintes qu’ici), qui en ce temps de vacances scolaires deviennent les rois du village. Ils sont étrangement murs par ici, on voit les gamins de 3-4 ans laver leur propre linge, ceux de 6-7 ans portent sur leur dos le petit frère. Ils passent leurs journées à se baigner dans fleuves et rivières. Il y en a un qui joue avec un gros couteau de cuisine, s’en sert pour se curer les dents, menace son copain qui n’y croit pas trop, personne ne s’en inquiète. Et nous, nous descendons sur Muang Noi les pieds dans la rivière, entourés de papillons orange, jaunes, bleus, rouges ou verts, et quelques chenilles poilues. Je garderai une bonne semaine le souvenir de l’une d’elle tombée sur mon cou.

Le lendemain, départ pour Muang Khoua, 5h de bateau en amont, avec ses ruelles et petits passages étroits qui grimpent sur la colline, ses maisons salies par la pluie, cette étroite passerelle en fer tremblante pour traverser jusqu’au village à côté, ce petit marché où l’air de rien on vous présente des saladiers de scarabées noirs vivants ou cuits en brochettes, à moins que vous ne préfériez acheter une chauve-souris séchée. La grande terrasse de notre hôtel sur pilotis donne à pic sur l’activité du port, le bac et les petits bateaux qui portent piétons, marchandises et véhicule sur l’autre rive, où commence la route boueuse et pleine d’ornières qui mène à la frontière vietnamienne de Dien Bien Phu. Les enfants d’ici ont inventé un nouveau jeu : à chaque nouveau départ, ils nagent en direction du bac, grimpent dessus et plongent en salto juste derrière l’hélice pour se laisser emporter dans les remous de la trainée. Le reste du temps ils pêchent au filet et se baignent dans les tourbillons qui naissent au coin du pontons et suivent le courant comme des petites tornades, et le soir il jouent sur les échafaudages d’une maison en construction. Personne ne s’inquiète pour eux, et eux non plus.

J’aime beaucoup l’ambiance de cette ville, à la fois port et ville frontière, pas trop propre mais pas trop sale. Le soir voir par les fenêtres les femmes faire au crochet des sacs moches aux couleurs criardes, les gens devant leur télé avec clips musicaux et karaokés. Et si un jour l’envie me prenais de dévaliser une banque, c’est ici que je commencerais : les liasses de billets sont gardées dans une armoire en bois fermées par un petit cadenas, dans un pièce donnant sur la rue, avec deux petites grilles légères aux fenêtres qu’on pourrait arracher sans peine avec n’importe quelle moto. Peut-être la prochaine fois...

Pour l’instant, il est temps de repartir, un guide qui s’apprête a s’embarquer avec ses touristes nous offre un passage en voiture privée pour Luang Prabang avec son chauffeur. Encore une nuit et Alex repart pour Ventiane et Bangkok, puis la France. Et moi... vous le saurez bientôt...

... ... ...

Je termine enfin ce mail, commencé à Oudom Xai il y a dix jours, poursuivi à Luang Nam Tha jusqu’à une coupure de courant dans toute la ville, et enfin terminé à Chang Mai en Thailande, où je viens d’arriver...

Je pense à vous

F.

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