Mercredi soir, un peu tard. Finalement un moment pour me remettre à écrire. J’espère que tout se passe bien pour vous. Ca ne fait pas une manière très originale de commencer un mail-co, mais bon, ça me parait toujours important quand même de commencer par là.
Bon, depuis la dernière fois, les choses ont un peu avancé par ici. Côté boulot, ça marche bien, ça m’amuse toujours. J’ai perdu au passage un élève, le "futur président", parce qu’il a été démotivé par le travail à fournir. Je me suis posé quelques questions au début, d’autant qu’une autre élève m’a dit qu’elle était super-angoissée, et une autre est venue un matin les larmes aux yeux me raconter qu’elle avait passé la nuit pour lire son chapitre de philo et qu’elle n’avait pas réussi à faire sa dissert d’histoire. Du coup j’ai dû trouver des discours rassurants pour leur montrer qu’ils n’auront jamais beaucoup à travailler une fois qu’ils auront acquis la bonne méthode de travail, et puis j’ai pensé aussi à comment les distraire un peu : je leur organiserai un cours de sport dès que le gymnase sera fini, on va essayer de monter une adaptation théâtrale des fables de La Fontaine au programme de français pour la passer devant les petits, avec une réécriture des fables les plus connues en version moderne, certains vont participer à mon atelier magie qui commence la semaine prochaine, et j’essaie aussi de leur conseiller des bons romans à lire. Il faut dire que la vie des jeunes honduriens de classe moyenne est plutôt triste, limitée à maison - école - centre commercial. Tiens, je viens de me dire que je pourrais aussi organiser une classe verte une semaine quelque part, éventuellement maquillée sous un prétexte du genre on va réviser l’oral de français au bord de la mer. On va voir.
Dans tous les cas, on peut dire qu’on commence à prendre un bon rythme. J’ai fait installer quatre tableaux dans ma classe, ce qui me permet de faire travailler en simultané plein d’élèves au tableau sur le modèle des colles de prépa : 4 élèves avec un bout de tableau, et 15 minutes pour faire un commentaire de français ou un exo de maths, et puis on compare ou on passe à la suite. J’ai l’impression qu’ils ont tous pris goût à cette manière d’apprendre. Côté productivité, il y a certes des excuses bidons du genre je n’ai pas fait mes devoirs du week-end parce que ma grand-mère m’a demandé de l’aider dans le jardin (ou j’ai été à l’anniversaire de ma tante), mais dans l’ensemble j’ai des chouettes élèves et cette semaine on a battu tous les records de devoirs envoyés au CNED (34, pour 11 élèves). Et pour mon élève de terminale S incapable de faire un calcul de niveau 4ème, j’essaie de mettre en place un suivi perso, tous les jours je lui fais faire les mêmes exos au tableau jusqu’à ce qu’il comprenne. Et j’ai réussir à lui faire lire la moitié d’un vrai livre, "Meilleur des mondes", et il a même aimé. Si ça ne finit pas par marcher, je ne sais pas ce qu’il faut. Ah si, on m’a dit qu’il passe son temps au CDI à lire des BDs…
Voilà. Ces derniers temps, après philo, maths, histoire et français, j’ai eu l’occasion de m’improviser prof de physique pour littéraires, et j’étais particulièrement amusé par l’idée d’aller chercher au labo du matériel pour leur montrer des expériences (du genre reconnaître au toucher des lentilles convergentes et divergentes, et essayer de concentrer avec la lumière du soleil en un point). J’ai pu ainsi découvrir le cours et le manuel de sciences des premières L qui est particulièrement surprenant :
Ca commence avec un chapitre sur l’œil avec en exercice des questions du type "que veulent dire les expressions se mettre un doigt dans l’œil ou avoir un œil sur quelqu’un" ou faire remarquer que l’expression "jeter un coup d’œil" est physiquement inexacte car la lumière vient vers l’œil et ce n’est pas le contraire. Après ça il y a une page d’activités complémentaires consacrée aux drogues hallucinogènes avec tous les noms, puis une description précise des effets visuels et non, et la photo de la molécule de LSD parce qu’il faut bien une illustration sur chaque page pour donner aux élèves l’envie d’apprendre. C’est curieux ce qu’on apprend de nos jours tout de même. Puis une explication de ce qu’est un appareil photo numérique qui précise que ceux du futur seront dotés d’un système de repérage par GPS et de reconnaissance des visages qui permettra de joindre automatiquement à l’image les informations sur le lieu de la prise de vue et sur les personnes présentes. Ehm, je viens de relire 1984 et ça ne me rassure pas tout ça… Il y a d’autres chapitres bien sûr, un sur la cuisine où l’on explique qu’en faisant bouillir ou en surgelant des aliments ça produit des changements d’états, un topo sur la cuisson au micro-onde, à quoi servent les agents tensio-actifs des lessives, et une photo d’un pot de Nescafé pour évoquer les changements d’état. Il y a enfin un chapitre sur l’alimentation équilibrée et le régime, puis la reproduction et la contraception, parce que ça ne fait pas de mal d’en savoir un peu là-dessus.
Coté maths, après de l’abstraction en seconde avec des études de fonction et de la géométrie, on revient aussi à quelque chose de plus pragmatique : les pourcentages, comme ça on est prêts pour les soldes. D’ailleurs Jacobo du temps où il était là vient un jour me voir pour une question du genre : il y a un taux d’abstention de 20% à une élection, où l’on compte 1500 votants, quel est le nombre d’inscrits sur la liste ?
- Monsieur, je connais la réponse mais je ne sais pas la justifier.
- Comment c’est possible ?
- J’ai travaillé un mois dans un magasin de vêtements et on m’a expliqué qu’il faut appuyer sur cette touche de la machine à calculer puis celle-ci et enfin celle-là.
Effectivement, il savait appuyer très vite, mais dommage que cette fois on ne lui demandait pas de calculer 20% de réduction sur un pantalon, du coup ça n’a rien à voir…
Voilà, je dis tout cela d’un air un peu amusé, et ne sais pas trop qu’en penser. D’un côté, c’est bien un peu de concret dans l’enseignement. De l’autre, je me demande pourquoi on n’a pas ça dans les autres sections, et j’ai un peu l’impression que les sciences en premières L devraient s’appeler "sciences de la ménagère" : comment cuisiner, consommer des produits technologiques, faire les soldes, faire un régime, des enfants. Et c’est curieux la chute de niveau par rapport à la classe de seconde, comme si on partait du présupposé que la plupart des littéraires n’ont rien retenu de leur programme de sciences d’avant, alors on leur fait des cours qu’un élève de 5ème pourrait comprendre. Ceci dit, c’est peut-être juste, vraiment je n’ai pas d’avis.
Tout ça pour dire qu’on ne s’ennuie pas au lycée. Quand j’ai du temps, on a en plus une bibliothèque sympa, suffisamment petite pour avoir l’impression d’une bibliothèque perso, avec plein de livres, dont certains que j’ai fait commander sur vos conseils, et il y a comme une envie soudaine de tout lire. En regardant la liste des nouveaux arrivages, on a eu cependant une surprise : nos bibliothécaires voulant avoir quelquechose de représentatif de la littérature française, ils se sont chargés de commander tous les chefs d’oeuvre que personne de nous n’avait jamais lu : Fénelon, Bossuet, Agrippa d’Aubigné, Joinville, les mémoires de l’abbé de Retz et surtout les deux tomes de Port-Royal de Sainte Beuve (à 65 euros !!! quand on aime, on ne compte pas), et bien d’autres encore, autant de livres qui resteront probablement immaculés pendant un bout, étant donné que c’est le genre d’auteurs que personne n’a lus mais dont tout le monde sait que c’est super lourd (à moins que des gens sur cette liste ne me contredisent…). Valérie était tellement outrée, que Sainte-Beuve est devenu la nouvelle blague du lycée, avec un mémorable numéro en salle des profs de Julien qui a expliqué que c’était son auteur préféré, son livre de chevet et qu’il en a même fait des guirlandes dans son salon pour pouvoir le lire tout le temps, etc. Du coup, Sainte-Beuve est désormais le livre le plus connu de la bibliothèque, et tout le monde finira peut-être par y jeter un coup d’œil pour en tirer des remarquables citations, et ça deviendra le livre le plus lu…
Avec cette anecdote se termine le côté travail de ce mail, mais rassurez-vous, il n’y a pas que ça par ici. Il y a eu les trois soirées mondaines qu’on a séchées, les films du mercredi soir à l’Alliance Française qui passe en ce moment un cycle Truffaut, trois concerts offerts par les ambassades dans le grand théâtre de la ville (la France a envoyé un pianiste classique, les gringos un trio de jazz, et l’Espagne une chanteuse lyrique accompagnée d’un pianiste), ce qui permet de sortir un peu aussi. Mais puisque en plus lundi c’était férié à cause de l’anniversaire de la découverte de l’Amérique, on en a profité pour partir trois jours sur la côte pacifique, à Amapala, sur l’île du Tigre.
On se retrouve dans un vieux bus sur la panaméricaine au milieu des montagnes verdoyantes jusqu’au sommet, sans rochers apparents comme en Europe, puis une sorte de savane dans la plaine, qui se termine en mangroves entre les marécages que l’on aperçoit à l’horizon. Dans le deuxième bus, on est debout car c’est plutôt bondé. Cinq minutes après le départ, il y a un type qui me colle étrangement, en dirigeant son bras enfoui dans son sac vers ma poche, je m’éloigne un peu en me disant que je suis peut-être un peu parano quand même, le type descend. Peu après viennent me voir deux espagnoles d’un groupe de neuf installé au fond du bus, qui me demandent si j’ai sur moi le numéro pour faire opposition sur une carte bleue, car le type les a volées toutes les deux. Ehm, c’est vrai que c’était pas très prudent de garder ça dans son sac à main ou sa poche, mais c’est maintenant un peu trop tard pour s’en rendre compte.
Le bateau nous attend à la descente du bus, et en un moment on retrouve notre hotel juste en face du ponton. C’est un vieil hotel en bois, d une bonne centaine d’années, tel qu’on le voit dessiné sur les billets de deux lempiras. Au rez de chaussée une salle avec un coin cuisine, deux tables, des murs vert-petit-pois et un plafond rose, des chips et bonbons sur présentoirs où suspendus au plafond, une perruche dans une petite cage, un rideau à carreaux écossais, et une télé avec quelques bancs où la nombreuse famille et l’oncle attardé restent scotchés pour voir des feuilletons américains pour gamins. Cette salle donne sur une salle à manger rose couverte de posters d’équipes de foot du dernier championnat du monde au milieu desquelles trône une reproduction de la Cène de Leonard de Vinci, c’est vrai qu’il y a là-dedans de quoi composer une équipe complète, avec le Christ en position d’arbitre. Puis tout ceci donne sur une cour intérieure avec un puits, un vrai, avec seau et poulie qui grince, d’où on remonte l’eau pour le lavoir et pour la douche, constituée d’un bidon bleu et d’une bassine dans une petite pièce toujours en bois. C’est là aussi qu’on lave la vaisselle et qu’on étend le linge. A l’étage, nous avons une énorme chambre d’une cinquantaine de mètres carrés, toujours en bois et murs verts, meublée juste d’un lit, une petite table, deux chaises, et un ventilateur qui me rappelle la sonnette de Huis-Clos par son fonctionnement aléatoire, jusqu’à ce que le proprio nous explique qu’il faut littéralement tordre la prise pour bien établir le contact. On a aussi plein de fenêtres et un balcon juste en face du ponton, à l’ombre, vue sur la mer, l’île en face et le petit port. Le voisin du dessous diffuse de la musique romantique-populaire américaine ou latino à fond, pour mettre l’ambiance, car sinon ce serait le silence complet de l’après-midi tropicale que n’aurait perturbé que le but à la quatre-vingt-dixième minute marqué par l’équipe hondurienne contre celle du Canada dans sa tentative désespérée de se qualifier pour la prochaine coupe du monde.
En face de l’hotel il y a un gros bonhomme avec sa petite cabane qui vend des glaces à l’eau maison lait-coco ou tamarin, on doit presque en consommer une dizaine par jour, que nous remontons sur notre balcon tellement il fait chaud. Deux fois par jour on va se baigner au bout du ponton et pas devant l’hotel car un gamin nous à expliqué qu’il fallait faire attention aux raies, et Valérie qui a vu les Bronzés était particulièrement peu rassurée ("Dans le film, le gars est en train de crier "hip, hip, hip" et coule soudainement mort à cause d’une piqûre de raie sans même le temps de rajouter "hourrah". S’ils montrent que l’on meurt sur le coup, ça doit être vrai.") Et le soir on se ballade dans le village, larges rues avec maisons basses en bois, avec de vastes cours intérieures, qui ne doivent pas servir beaucoup car les gens préfèrent glander sur le pas de la porte par petits groupes pour observer ceux qui passent, tout en vendant quelques petits gâteaux, quand ils ne regardent pas là télé. Il ne doivent pas avoir grand-chose à faire par ici, à part regarder le temps passer et respirer dans ces rues l’atmosphère paisible et nostalgique des restes d’un âge d’or d’avant le canal de Panama qui laisse des traces dans les constructions du village, mais s’efface chaque jour un petit peu plus avec le fer qui rouille et le bois qui vieillit. Pas grand chose donc, une église blanche et bleue, un petit marché ouvert le matin, un parc avec un ex-casino en pierre du début du siècle et un gamin à vélo qui nous demande : "vous êtes français ? alors vous connaissez Zidane." Ouais, c’est quand même curieux que ce type soit le français le plus connu au monde, même là où on n’a jamais entendu parler de la tour Eiffel, de Paris, ou de la révolution française.
C’était donc l’endroit idéal pour trois jours de repos paisible sur la terrasse à lire, il fait bien trop chaud pour aller visiter la plage ou tenter de grimper sur le volcan derrière le village. On reprend le bateau en fin de matinée, l’avant du bus du retour est particulièrement décoré, avec simultanément des autocollants représentant des silhouettes de filles nues, un dessin du Christ avec sa couronne d’épines, Un bonhomme de l’Olimpia qui pisse sur le symbole de Motagua, la deuxième équipe du pays, un petit Spiderman, un chien qui tire sur le maillot de bain d’une fille en position suggestive, un crucifix avec une prière, un message avec petites fleurs du genre "parfois on est malheureux, mais après le bonheur revient", une photo de bus (le précédent ?), deux nounours en peluche et un dernier autocollant "Dieu bénisse ce bus et ses passagers". Si l’on ajoute la musique omniprésente, on a un concentré d’Amérique Latine dans chacun de ces bus.
Voilà. On est bien rentrés, encore une semaine de cours tranquille, aujourd’hui vendredi c’était l’anniversaire de Valérie alors chacune de ses classes lui à offert un gâteau, de ces énormes gâteaux à l’américaine recouverts de blanc d’oeuf battu et colorés de couleurs vives, et aussi plein d’autres cadeaux, les élèves ici sont particulièrement affectueux faut dire, et l’ambiance est toujours aussi bonne.
Je vous souhaite toujours autant de bonheur, et vous laisse pour conclure ce mail un extrait des "Chemins de Katmandou de Barjavel que j’ai bien aimé, parce que ça fait vrai, ça rappelle des souvenirs, et ça pourra inspirer ceux qui ont la chance de partir bientôt par là-bas.
Olivier s’approcha d’un des véhicules, et demanda à voix très haute, en désignant le car :
- Katmandou ?
Tous les voyageurs qui l’entendirent lui firent de grands sourires et le signe "non" de la tête. Il obtint le même résultat avec l’autre car. De toute façon, il eût hésité à monter dans l’un ou dans l’autre, déjà trop pleins d’une foule d’individus dont il s’était rendu compte en s’approchant qu’ils étaient d’une débordante bonne humeur, mais d’une étonnante saleté.
Ce qu’il ignorait encore, c’est que le signe de tête qu’ils lui avaient fait avec un tel ensemble et qui pour lui signifiait "non", pour eux voulait dire "oui". Ni l’un ni l’autre car, cependant, n’allait à Katmandou. Mais personne, parmi ces gens aimables, n’avait voulu faire de peine à un étranger en lui répondant non.
C’est tout. Hasta la vista.
F.