Là où tout le monde va, les poulets de Taroudant, quinze litres d’eau

Maroc : Marrakesh, Essaouira, Taroudant, Ouarzazate


lundi 20 août 2007, par Francesco Colonna Romano

Je débarque à MARRAKECH un jeudi en début d’après-midi. Hôtel CTM, juste sur la place DJamaa El Fna. Attraction phare de la ville, cette place a gardé un peu de vie et d’animation de cours de miracles de jadis. A toute heure, on y trouve des charmeurs de serpents, des danseurs en costume, des kiosques d’oranges pressées, des étalages de plantes médicinales, des tatoueurs au henné, des faux dentistes traditionnels, avec leurs pinces et leurs boîtes de dents arrachées. Tout le monde pose pour la photo. Je commande un couscous au coin de la place, je me retrouve à la table d’un hippy madrilène, qui me fera visiter la ville. Il ne parle pas un mot de français, et une dizaine à peine en arabe et berbère. A chaque fois que quelqu’un l’aborde pourtant, au lieu de le repousser, il lui serre la main jovialement, comme les berbères il la pose ensuite sur le cœur, en s’accompagnant avec un « salam couya » (salut mon pote), puis répond « wakha » (d’accord) ou « saha » (merci, en berbère) à toutes les questions que d’ailleurs il ne comprend pas. Sa prononciation est parfaite et il a l’air si sincère que tous commencent à lui parler arabe, jusqu’à se rendre compte qu’en fait il ne sait dire que cela. Alors il répond « la flouss » (pas de sous, ce qui est vrai) et salue par « bessalama », avant de se faire aborder trois mètres plus loin par un autre gars. Ce type est spectaculaire.

Ludovico arrive le soir, il est un peu surpris au début par le « luxe » de l’hôtel que j’avais choisi pour lui, disposant même une salle de bain dans la chambre, avec sa céramique jaunie et son odeur caractéristique d’égout qui remonte de temps en temps. Il se méfie de mon eau du robinet que je filtre, de l’apparente saleté des cuisines des restaurants, mais tout cela ne durera pas plus d’un jour. Je ne connais personne qui ne prenne rapidement goût à cette manière de voyager.

La différence entre Marrakech et Fès, c’est que toute la médina de Marrakech est en pierre rouge vif, elle est plane et ses rues sont plutôt larges et droites. D’innombrables cigognes font leurs nids sur les tours, les toits, les palais. Tout est relativement propre et probablement plus conforme au goût occidental. Le soir, tout se concentre autour de la place Djamaa El Fna, où des conteurs et des saltimbanques viennent rejoindre les charmeurs de serpents. Des kiosques à grillades s’installent, exposant fièrement viandes et légumes, les fumées des barbecues se mêlent aux centaines de lumières, à la foule, à la musique, pour créer une atmosphère magique.

Dommage pourtant que tout ceci soit devenu toc. En y regardant de plus près, aux kiosques à grillades ne sont assis que des centaines de touristes occidentaux. Dès qu’on se rapproche d’un saltimbanque, celui-ci interrompt son spectacle et vient vous demander de payer. Quand vous donner un dirham à un mendiant, celui-ci se plaint parfois que ce n’est pas assez, on l’a habitué à plus. Et puis, quand vous parcourez places et ruelles, vous entendez continuellement un petit chuchotement caractéristique : « haschich ». Ce n’est pas qu’il y ait des milliers de dealers dans cette ville, c’est surtout qu’en passant à côté d’un touriste, tout le monde essaie, il y a moyen de récupérer une commission.

A côté de ça, oui, il y a beaucoup de marocains qui se promènent et regardent les saltimbanques, ils profitent aussi de cette animation, qui n’est pas complètement fausse. Marrakech garde encore quelque chose de magique. Alors si vous passez par là, arrêtez-vous une bonne journée, ça en vaut le coup, avant que la magie ne retombe.


Après Marrakech, c’est le tour d’ESSAOUIRA, autre destination touristique majeure. En arrivant à la gare, une femme se propose de nous montrer son hôtel, en nous racontant qu’il est dans la vieille ville. Ce n’est pas vrai, il est moche et cher, nous essayons de nous débrouiller seuls, mais cette femme ne nous lâche plus. Elle veut nous faire voir je ne sais pas combien d’hôtels de prétendues cousines et tantes, où elle espère en fait recevoir des commissions. Elle continue à nous suivre en répétant que l’hôtel est bien, alors que nous feignons de l’ignorer. Pendant que nous marchons, un vendeur de maroquineries, un serveur de café commencent aussi à nous suivre en nous promettant un hôtel pas cher avec vue sur la mer. Les hôtels devaient être vides et les commissions suffisamment élevées pour que tout le monde décide d’abandonner son travail pour nous suivre. Nous les semons avec grande difficulté, mais nous les recroisons par mégarde et la femme continue à nous parler de l’hôtel de sa cousine en nous barrant le chemin. Plutôt crever que d’y aller, c’est un cauchemar. Plus tard après avoir trouvé une chambre seuls et déposé nos sacs à dos, les rabatteurs de la ville se mettrons à chuchoter « haschich »...
C’est dommage que tous les restaus un peu jolis soient bondés de touristes, c’est le meilleur prétexte pour se rabattre sur les petites échoppes glauques que j’affectionne particulièrement, où une grosse femme prépare à longueur de journée des galettes de semoule servies avec du miel et du thé à la menthe.

A part tout ce côté touristique, la ville est jolie, c’est un village perché sur les rochers, avec ses remparts balayés par les vents et les vagues, ses canons, ses bateaux de pêcheurs et ses centaines de goélands. Puis les ruelles aux murs légèrement décrépits, juste ce qu’il faut de négligé. Une jolie plage à l’eau glacée comme un torrent de montagne que seuls les kyte-surfeurs osent affronter. Non, rien à redire, c’est joli.


Avec Marrakech et Essaouira, nous avions vu le concentré touristique, il était temps désormais de repartir pour ces terres aventureuses que n’osent parcourir que les routards (nombreux) ou les courageux ayant préféré une voiture de location aux minibus des agences. Autour de Marrakech, la plaine est sèche et aride, la terre rouge complètement nue, et je me demande si chèvres et moutons qui paissent de temps en temps y trouvent autre chose que des pierres. Pourtant ce sont des terrains cultivés, probablement que ce désert devient tout vert au printemps, j’aimerais y être pour voir le spectacle. Mais entre temps, on passe à des collines sèches couvertes d’arbres d’argan (une baie dont on fait de l’huile), parsemées de maisons en boue tellement sèches et poussiéreuses qu’elles paraissent abandonnées. Des gens seuls se promènent au milieu de tout cela. Puis, en approchant d’Agadir, la route rejoint la mer, les collines se transforment en dunes de sable rouge ou jaune parsemées d’arbustes, tombant à pic sur le bleu de l’océan. Par ici la mer est calme et des marocains pique-niquent sur le rivage. Sur les plages plus fréquentées des stations balnéaires on remarque des dromadaires couverts de tissus bariolés promenant les gamins pour quelques dirhams.

À Agadir, grosse ville bétonnée pas très attrayante, nous remontons aussitôt sur notre premier « grand taxi » (taxi collectif beige long courrier), expérience traumatisante s’il en est. Nous sommes quatre sur la banquette arrière, Ludo et moi coincés entre deux énormes femmes qui prennent toute la place. L’une, voilée, a planté son coude dans le dos de Ludo, alors que ma voisine pose nonchalamment un bras gros comme ma cuisse sur mon épaule et me tapote dans le dos en rigolant, elle a l’air de bien se marrer. Ludo et moi, écrasés, courbaturés, au chaud et les fourmis aux jambes, rigolons moins.


TAROUDANT ressemble à une petite Marrakech en moins spectaculaire, avec ses remparts rouges, sa petite kasbah, son petit souk, sa petite tannerie. Et ses jardins à l’extérieur de la médina remplis de marocains en promenade du soir. Notre hôtel donne sur la place centrale, on peut monter sur le toit et apprécier des débris de chaises empilés sur les autres toits désaffectés. Le gars immobile à la fenêtre de la chambre voisine nous regarde fixement. Notre salle de bain sent mauvais, il n’y a pas d’eau dans le lavabo, l’endroit est d’un glauque parfait, j’aime beaucoup. J’aime beaucoup dans le fond ce genre d’endroits, ces villes de passage sans attractions particulières, presque sans voyageurs, où il n’y a rien à voir si ce n’est la vie des gens ordinaires. Une petite promenade avant de se coucher tôt, et tôt le lendemain reprendre la route.
J’apprendrai que Taroudant, cette ville paumée où l’on a du mal à imaginer un touriste est curieusement un des lieux de vacance préférés de notre ex-président, que fait-il par ici ? On raconte que sa mère y est née. Cependant, si je dois garder une image de cette ville, ce sera plutôt celle de la nudité de deux poulets, suspendus dans une boîte en verre à l’entrée d’une boucherie, éclairés de près par des néons blafards. Il faisait nuit, la rue était déserte et mal éclairée, il n’y avait personne, cette nudité immobile sous la lumière froide avait quelque chose d’absolument irréel et parfait.


La route de Taroudant à Ouarzazate est des plus spectaculaires. On commence par traverser le village poussiéreux de Talaouine, dans une vallée avec un fleuve (« oued ») timide, qui verdoie la vallée et fait pousser des arbres au milieu de montagnes plissées par les forces géologiques et émoussées par le vent. Tout est sec et poussiéreux au milieu des plis de la pierre, les maisons paraissent sans âge, les plaines cultivées sont arides. Le bus fonce, sans aucune pause, il monte, traverse les hauts plateaux de l’Atlas et redescend de l’autre côté.

OUARZAZATE : son splendide palais (« kasbah ») en boue séchée mêlée de paille avec des petites pièces et des escaliers dans tous les sens, toutes les pièces sont à des hauteurs différentes, on s’y perd. Seul un architecte malade aurait pu concevoir cela, ou le temps qui patiemment a agrandi le palais en couches irrégulières. La médina toujours en boue séchée avec ses faux guide qui comme partout dans le pays vous répètent : « non, ce n’est pas par là ». L’un m’a même expliqué : « en marchant seuls, vous n’avez rien vu ». Tant pis. Curieuse idée tout de même que cette ville qui pourrait fondre par grosse pluie comme une glace au soleil.
Par ici il y a aussi des studios de cinéma avec temples égyptiens en bois et carton pâte, le marché aux esclaves du gladiateur, quelques maisons de Jérusalem un peu plus loin, tout cela au milieu d’une plaine désertique. A l’arrière du décor on voit les temples somptueux soutenus par des échafaudages rouillés, la fausse pierre des piliers gondolée comme le bois bon marché, la peinture qui imite le marbre s’écaille. Les français qui visitaient avec nous connaissaient par cœur les scènes de Astérix et Cléopâtre ou de Gladiateur tournées ici, moi non.
De Ouarzazate je retiendrai aussi notre première nuit vraiment chaude : le thermomètre à l’intérieur de l’hôtel descend à 39 degrés à dix heures du soir, la fenêtre de la chambre donne sur un mur juste à côté, et la moustiquaire ne laisse pas passer un souffle d’air. A deux, en 24h, nous boirons quinze litres d’eau, je n’exagère pas.


Voilà tout pour aujourd’hui, plein de vœux de bonheur à ceux qui ont lu jusque là, et à bientôt pour la suite du récit.

Bessalama

F.

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