Berlin-Est en été, ses larges rues ensoleillées, peu de voitures, peu de magasins, mais beaucoup de parcs, d’arbres, des maisons encore un peu délabrées et un air de liberté. Hors du temps. Les cours des immeubles taguées, les petits cafés bons marchés où les gens viennent trainer, les jeunes aux vetements colorés et aux nombreux piercings, jusqu’aux punks à l’air gentil. On respire un air détendu, de liberté, que l’on retrouve jusque dans le regard des gens, ce qui les rend particulièrement beaux.
Et puis la tour de la télé sur l’Alexanderplatz, sorte de grosse antenne spatiale soviétique avec une boule au milieu que l’on aperçoit de toute la ville, les tilleuls du boulevard Unter Den Linden où je chercherai le resto que m’a conseillé ma grand-mère : "quand je suis passée à Berlin [il y a 65 ans...], c’était vraiment bien, je suis sure que ça te plaira." Ehm, je crois que la ville a changé un peu dans les 65 dernières années, depuis ton dernier passage..." Les premiers tanks qui ont libéré la ville devant lesquels, au milieu de la nuit, S. m’a demandé de jouer de l’harmonica, les constructions étranges et ultra-modernes avec leurs passerelles sur la Spree et aucun humain en vue, à part quatre jeunes qui dévalent les escaliers à vélo, font quelques acrobaties et disparaissent aussitot, les rues commerciales de l’Ouest, les bancs du TierGarten où je me suis endormis cet après-midi. Et surtout les longues promenades la nuit dans les rues désertes ou les parcs paisibles.
En quelque sorte une nouvelle vie ici, plus de contraintes de temps, de déplacement, plus besoin d’organiser. Juste marcher un peu dans la journée, trainer au soleil dans un parc ou regarder les gens depuis la table d’un café. Petit déj’ à midi, diner après 3h du mat, sorties le soir. La fatigue rend euphorique, léger, et tout ce que je vois me parait beau, incroyablement beau, depuis les voies de chemin de fer de banlieue jusqu’aux gratte-ciels de la Potsdamer Platz, en passant par les centres commerciaux du Kurfursterdamm. Envie de remercier le monde entier d’etre si beau.
Que dire encore à propos d’ici ? Par moments ça me parait aussi loin de la France que l’Amérique Latine. Dans l’autre sens. Parfois ça manque d’anarchie, ici, les piétons attendent le vert meme quand il n’y a personne en vue (malgré mes efforts pour donner le mauvais exemple), et quand on traverse n’importe comment on sent que les gens auraient envie de vous écraser pour vous montrer qu’ils sont dans leur bon droit. Par contre, il y a ici très peu de publicité, pas de tourniquets dans les métros, pas de violence dans la rue (une fille seule peut se balader sans problèmes dans les parcs la nuit), et on peut meme assister à des scènes hallucinantes, comme lorsque ce jeune aux longs dread-locks, habillé de toutes les couleurs, ramasse un par un les morceaux de la bouteille de bière qu’il a laissée tomber par mégarde sur le trottoir, pour tout mettre dans la poubelle... Donc un mélange exceptionnel de rigueur dans les règles du savoir-vivre, et de liberté, comme celle de marcher sur les pelouses et s’asseoir à coté des fleurs. Oui, s’allonger sur la pelouse juste à coté des belles plates-bandes... Je trouve que ça rend bien la différence d’état d’esprit, et nous avons tous quelquechose à apprendre ici aussi...
Me voilà donc à Berlin... C’est curieux où la vie nous mène, mais c’est peut-etre l’endroit idéal pour mettre un point final à mes récits de voyage, un point final qui n’en est pas vraiment un car il ne s’agit surtout pas de tout abandonner pour passer à autre chose, les "choses sérieuses" comme diraient certains. Non, c’était déjà sérieux maintenant, et ce n’était pas une parenthèse dans ma vie, ce voyage s’inscrit dans une continuité. Réaliser un reve formulé il y a deux ans dans un bus de nuit en Bolivie, devenu une étape dans mes recherches de ... Et puis, il fallait partir bien loin pour comprendre que le voyage continue toujours, où que l’on soit, dans ma petite chambre d’internat à Paris comme sur les toits de Bénarès à regarder le coucher de soleil sur l’autre rive du Gange. Comprendre que le seul, l’ultime voyage, c’est la vie, la Vie. Bien sur, au passage, j’aurai vu beaucoup d’autres choses, quelques moments difficiles certes, mais beaucoup de bonheur que j’ai essayé de partager avec vous du mieux que je l’ai pu, avec le secret espoir de donner à quelqu’un au moins un peu d’envie et courage de persévérer un peu plus dans la poursuite de ses reves, surtout quand ça ne parait pas raisonnable, surtout quand ça ne parait pas facile...
Mais bon, la route continue, il faut faire de nouveaux projets. J’ai senti un soir au Brésil que j’avais finalement terminé un cycle, répondu pour l’instant à toutes les questions spiritualo-politico-économiques qui me harcelaient ces deux dernières années, et du coup je pourrai revenir à la poésie, la photo, la danse, le théàtre, un peu comme il y a quatre ans. Je sens vraiment qu’il y a quelquechose à apprendre du coté de l’art, et ça correspond à ma nouvelle sensibilité, celle d’autrefois. D’ailleurs, je me suis souvenu que cette fameuse nuit, dans un bus bolivien, Yoav m’a demandé comment je voyais l’existence. "Comme un livre, le livre qu’on voudrait lire, un livre que l’on écrirait au jour le jour tout en s’efforçant de le rendre le plus beau possible." Je suis revenu à cette conception dernièrement et j’ai des projets d’écriture, on verra où tout cela va mener...
Avenir ouvert donc, il y a un nombre de chemins impressionnant devant moi, et je suis curieux de voir ce que la vie me rèserve. Mais je reste confiant. Ai revu ma princesse à Paris, c’était comme un instant de grace, et j’ai compris que l’amour ne meurt pas si facilement, il est toujours là, il continuera toujours, toujours, meme si l’on ne peut prévoir la forme qu’il prendra. Je la reverrai encore pas mal cet été. Que demander de plus ? Surtout pas des certitudes pour l’avenir, car au fond, vraiment au fond, nous n’en voulons pas...
Berlin donc. C’est mon premier soir, il est presque trois heures du matin au Trésor, une boite techno chargée d’histoire, à coté d’un terrain vague et des gratte-ciels illuminés de la Potsdamer Platz. Souterrains glauques, dépouillés, musique hardcore violente, une piste de danse où l’on aperçoit des silhouettes étranges s’agitant au milieu de la fumée et des flashs du stroboscope. Je suis assis à une table avec Anne et Stéphane, nous observons une fille très maigre qui répétera mécaniquement toute la soirée les memes pas de danse, très rapides et très purs à la fois, beaux et sales. Un type vient nous proposer des amphètes, non merci. Le boum-boum martelant des basses se fait sentir dans tout le corps, sur chaque muscle. S. roule un joint, Anne est déjà dans ses pensées, elle m’expliquera plus tard qu’elle était partie dans un trip d’anthroplogie : avais-je le meme regard sur ce milieu que sur un rituel hindou ou une communauté andine ? Oui je crois. Le voyage est partout, tout est relié, tout est connecté et la magie est partout. Ici en particulier. ICI...
Voilà donc, merci vraiment à tous ceux qui m’ont suivi jusque là. Je vous souhaite de trouver tout le bonheur que vous cherchez, et j’espère vraiment que nous aurons l’occasion de partager d’autres bouts de route.
Bientot.
Om Namah Shivaya
F.