Vendredi après-midi
finalement installé dans notre appart madrilène, soleil dehors. Après plus d’une semaine en mouvement, ce besoin de se sentir un peu chez soi. Valérie est à l’école pour sa pré-renrée. J’ai finalement un peu de temps pour me poser et raconter ces dix derniers jours.
Le voyage en bus depuis Nice est agréable. D’abord les longs plateaux blancs et calcaires du Var, couverts d’arbustes et de pins. Puis les tours un peu grises de la banlieue de Marseille, des cités avec vue sur la mer, l’une porte une fresque avec cette phrase de Ferré : "Nous donnons l’alarme avec des cris d’oiseaux." Au loin, toujours la mer.
Les murailles de la ville d’Avignon. Trois heures à peine de route, le temps paraît un peu long. Il fait nuit quand on s’arrête à la gare de Perpignan, lumière plutôt rouge. Vers deux heures du matin c’est Barcelone, mais je ne sais plus ce que j’en retiens. Je suis en Espagne. Le chauffeur a passé un film adapté d’un jeu vidéo (Mortal Kombat 2) qui ne m’impressionne pas par la complexité de son scénario, je comate un peu voire m’endors carrément.
A l’aube, je suis toujours à ma place, mais par la fenêtre je vois défiler des plateaux arides et des champs secs de blés coupés. Tout est blanc, jaune, marron et rocheux, brûlé par le soleil. Les paysages et les gigantesques silhouettes de taureaux noirs (qui est je crois le logo d’un certain alcool) au sommet des crêtes me rappellent le Mexique, et c’est d’une rare beauté. Tantôt les contours s’adoucissent, les collines portent des champs de tournesols en fleur, des oliviers, tout brille dans la lumière du matin, Joaquin Sabina chante dans mon walkman :
Que el corazon no se pase de moda,
Que los otoños te doren la piel,
Que cada noche sea noche de boda.
Que no se ponga la luna de miel.
(Que chaque nuit soit nuit de noces...)
19h de route et on voudrait ne pas être arrivé.
Mais à 50km de Madrid c’est fini, la route est bordée de hangars et d’industries diverses, il est temps de descendre. Je dépose mes affaires à l’auberge, enfile mes rollers, et c’est parti.
Toute la journée j’ai tourné dans le centre, c’est assez déroutant d’avoir autant à découvrir avec le besoin de tout enregistrer pour se faire une idée au plus vite. L’architecture est assez particulière, essentiellement des immeubles de 4-5 étages, adjacents, avec un toit peu pentu, des fenêtres avec des persiennes en bois donnant sur des balcons en fer très étroits. Les couleurs dominantes sont le jaune pâle, le beige, l’ocre. C’est difficile de décrire ce qui fait la spécificité de cette architecture, et comme je n’y suis pas encore habitué j’ai du mal à faire la différence entre les quartiers riches et populaires. Mais j’aime tout d’emblée.
Madrid est une ville qui monte et descend dans tous les sens (et encore plus quand on roule au hasard et qu’on finit par tourner en rond). Les madrilènes ont su inventer de nombreux revêtements de trottoir ayant tous la caractéristique de bloquer les roues des rollers autant que les pires pavés parisiens, mais c’est plus varié : de la pierre rouge avec des petits carrés aux rainures profondes, aux plastiques avec des petits taquets ronds anti-glissants à chaque croisement sur les trottoirs. Heureusement la ville est quasi déserte au mois d’août, on roule au milieu de la chaussée, où l’on veut.
Ce qui surprend tout de suite c’est la quantité de chantiers et de travaux de rénovation. Une ligne de métro entièrement fermée, plusieurs autres perturbées, toutes les autres stations paraissent comme neuves. Dans de nombreux coins, sur chaque place importante, des échafaudages, des barrières, façades en ravalement, chaussée en réfection, les trottoirs. En sortant de Madrid, à une vingtaine de kilomètres, on voit des terrains énormes aplanis et modelés par des buldozers, pour préparer la terre à des nouveaux quartiers ou villages, les grues poussent de partout comme des fleurs au printemps.
Dans les rues, on lit partout des petites annonces (comme on en trouve parfois chez nous pour du babysitting ou du ménage) mises par des peintres en batiment plus ou moins improvisés et qui promettent de tout refaire à neuf pour pas cher. D’ailleurs, tous les apparts à louer que nous avons visités avaient la peinture refaite très récemment, des meubles quasi-neufs. Dans la rue nous avons aperçu un nombre certain de matelas, souvent en bon état, dont les gens se débarrassent.
L’explication qu’on m’a donnée explique tout. Vous avez tous entendu parler du dynamisme de l’économie espagnole qui connaît depuis des années une croissance au-dessus de trois pour cent. En y réfléchissant bien, on peut imaginer que cette croissance n’est pas due à des grandes innovations de l’industrie espagnole (ni aux pots de fromage blanc Dia que j’achetais en grand nombre à Paris). Donc je n’ai pas du tout été étonné d’apprendre que le gros de la croissance espagnole est fondée sur la construction et la spéculation immobilière. J’ai l’impression que du coup c’est très fragile. On démolit, on construit, au passage on fait des erreurs qui dégradent le pays, on importe de l’énergie et des matières premières et on fait du déficit commercial. Pour compenser ce déficit on fait appel au capitaux étrangers, à qui l’on vend peu à peu le pays. C’est peut-être anecdotique, mais le gros des épiceries du centre, ainsi qu’un certain nombre de call-centers, est déjà aux mains des chinois, c’est frappant. Vous pouvez aussi imaginer comme moi des étrangers qui achètent des résidences secondaires, et les prix qui montent. Mon raisonnement économique est peut-être un peu léger, ce n’est qu’une intuition, mais tout ceci me paraît fragile, et risqué.
Avec les chantiers, l’autre spécialité de Madrid c’est les bars, il y a des quartiers où l’on en voit cinq-six côte à côte. En général, ils ont du caractère, on en voit des splentides mêlant bois foncé et carrelages mauresques blancs et bleus. On nous a expliqué que les gens ont l’habitude de se retrouver ici plutôt que chez eux, et c’est vrai que le soir il y a du monde dans la plupart, et une franche atmosphère de gaité. Le deuxième jour, en cherchant un café vers 9h du matin, on tombe sur ce qui semplait un petit bar de quartier lambda : il y avait encore des gens qui buvaient et dansaient entre les tables.
Parmi les lieux communs que l’on entend partout sur l’Espagne, il y a celui des horaires tardifs de repas, etc. Une partie de ce "décalage" horaire s’explique par le fait qu’administrativement il n’y a justement pas de décalage avec la France alors que nous sommes bien plus à l’ouest et que le jour est décalé. Ceci dit, ça va bien quand même au-delà. Entre 14h et 17h, beaucoup de petits magasins ferment, tout est calme, et c’est d’autant plus vrai au mois d’août. Le soir, on voit à 22h dans les squares les mamans qui bavardent pendant que leurs gamins de 6-7 ans jouent sur le toboggan. Vers minuit il y a en terrasse beaucoup de monde en train de dîner, les places sont pleines de jeunes qui discutent, l’heure à laquelle il est "tard" pour une fille seule de marcher dans la rue dans certains quartiers est 3h du matin ! En effet, avant, il devrait toujours y avoir du monde, beaucoup de monde. Tout ceci est encore à vérifier, car pour l’instant la nuit nous étions en général fatigués par nos vadrouilles diurnes, et parce qu’au mois d’août les madrilènes sont tous partis, et beaucoup d’endroits ferment.
L’autre raison pour ne pas sortir le soir, c’est que le jour il fallait trouver un appartement, et nous étions un peu inquiets. Au début, j’étais parti pour Lavapiès, un quartier ancien et très central, animé et coloré, avec une très forte concentration d’immigrants. A cause de cela, la réputation du coin est très contrastée. Entre ceux qui vous disent que la nuit il y a beaucoup de délinquance, mais dont on comprend que justement à cause de cela ils n’y ont pas mis les pieds, et ceux qui le trouvent parfaitement sûr, il faut faire la part des choses. Le jour, aucun problème, c’est très joli, tout le monde est d’accord. Le soir, j’ai été voir, dans certains coins, il y a effectivement des groupes de blacks ou beurs, plus ou moins jeunes, assis sur des bancs en trains de bavarder ou de boire une bière. Sur la place principale, il y a bien un certain nombre de dealers qui essaient de vendre à tous ceux qui n’ont pas l’air du quartier, mais ailleurs rien. Je me suis donc retrouvé lors du premier soir à Madrid, en attendant d’aller chercher V. à l’aéroport, à arrrêter les filles seules ou en couples pour leur demander si elles avaient peur, si elles se baladaient seules à n’importe quelle heure, etc.
Toutes ont expliqué qu’il n’y avait pas de problème, qu’en plus pendant l’année jusqu’à 3h du matin c’est tout le temps animé, etc. Ceci dit, comme V. travaille à 30km de Madrid, on a commencé à chercher dans le quartier Arguellas-Moncloa, plus près des bus pour son lycée, qui est plutôt du genre XVIème arrondissement parisien, pour enfin choisir un compromis. Tous les apparts visités étaient refaits récemment ou en travaux. Et en général meublés, ce qui est plus logique qu’en France, car après tout, si on ne possède pas de maison, pourquoi devrait-on posséder des meubles qu’on trimballe d’appart en appart ? Les immeubles madrilènes ont apparemment beaucoup de minuscules cours intérieures, si bien que beaucoup d’appartements ne donnent que sur celles-ci, avec un vis-à-vis à 3m à peine et quasiment pas de lumière. En ce qui concerne la déco, nous avons pu remarquer que ce qui va de soi en France et en Italie (qui sont les pays de la mode et du design) ne l’est pas partout ailleurs. D’après nos observations très limitées (et donc soumises à caution), les espagnols semblent apprécier les murs imitation crépit dans la tonalité jaune pâle avec des bordures blanches, et des meubles en bois foncé aux formes imitation rustique. En écrivant cela, j’ai l’impression que c’est un peu la transposition au milieu citadin d’un style de village de campagne des années ’70, mais le tout produit à la chaîne et acheté maintenant en grande surface. Je ne parle pas seulement de notre hotel de la rue San Bernardino, avec notre chambre entièrement refaite (le reste de l’hotel étant en travaux) avec murs rose, verts et blancs, tout ceci pour la même chambre, et deux gravures représentant l’une Notre-Dame, l’autre le Sacré-Cœur. Je parle des propriétaires d’un appart à louer dans un quartier chic, qui sont assez aisés pour posséder deux logements.
Nous avons passé une journée de coups de fils et visites, en précisant aux moindres concierges que nous avions au téléphone que "somos funcionarios", ce qui constitue, il est vrai, un statut encore plus privilégié par ici où les contrats sont précaires et les salaires plus bas. Le soir, nous avions un appart qui nous plaisait et un dernier à visiter, que nous avons pris finalement, tout a été beaucoup plus facile que prévu. D’ailleurs, visiter des appartements s’est révélé une manière intéressante de découvrir la ville, d’apprendre des noms de rues, et ça mériterait presque d’être refait de temps en temps, pour le plaisir.
L’appart que nous avons choisi est petit mais sympa, avec un balcon sur la rue, à 50m de la place d’Espagne où nous pique-niquions tous les jours (ainsi que de nombreux espagnols qui profitent du beau temps lors de leur pause déjeuner), à la fois près des bus de Valérie mais aussi de tout le centre historique de la ville (en vingt minutes à pieds on est n’importe où). Le quartier est vraiment sympa, on n’a pas la movida en dessous de chez nous (ce qui est mieux), mais en quelques minutes on devrait y être en plein dedans. Il y a de bons cinés en plus de bons cinés juste à côté où nous avons pu constater qu’un Godard de ’62 ("Vivre sa vie", superbe) attire plus de monde qu’à Amiens. Tout s’annonce bien.
Le jour où l’ancien locataire est parti, sans même demander notre avis, le propriétaire a fait jeter plus de la moitié des meubles de l’appart (qui étaient certes de goût douteux, mais en relativement bon état) pour nous en commander d’autres dont je craignais qu’ils seraient tout à fait égaux aux précédents. Il a balancé deux matelas en bon état pour nous en commander un double, des oreillers, la table, les chaises (que les voisins ont récupérés). En France personne ne l’aurait fait, c’est peut-être pour cela qu’ils ont tant de croissance économique. En tout cas, on a profité de l’occasion pour se débarrasser aussi d’un vieux tableau de paysage campagnard, la reproduction en céramique mate de deux colombes grandeur nature en train de se bécoter sur une branche fleurie, et les têtes de lit en bois foncé qu’ils avaient accrochées au mur, surélevées pour qu’on les voit bien. Au final, les meubles qui ont été achetés sont sympas, les murs blancs seront bientôt décorés à notre façon et l’ensemble est plus qu’agréable. Nous avons même réussi à garder deux petits matelas pour ceux qui viendront nous voir dont j’espère qu’ils seront plus nombreux qu’à Amiens...
Voilà, je crois avoir fini avec mes premières impressions de l’Espagne je rappelle que ce ne sont que des premières impressions, et qu’elles seront sans doute affinées par la suite. Je me plais cependant à découvrir à quel point chaque pays européen possède des spécificités très marquées, avec des avantages et des inconvénients, et qu’il y a donc en Europe une réelle multitude de visions du monde (qui rendent hélas les accords difficiles).
Un jour s’est écoulé depuis le début de ce mail, V. est revenue du lycée avec un emploi du temps sur juste trois jours (ce qui doit être le rêve du prof en France) et pas mal de travail car ici il y a quand même plus de pression et d’exigences. Quant à moi, j’ai des projets, on va voir ce qui en ressort.
J’espère que votre été s’est bien passé, je pense à vous et vous souhaite un excellent automne aussi ensoleillé qu’ici.
Hasta la proxima
F.