Dimanche soir
voici pour les lecteurs fidèles qui sont arrivés jusque là la troisième et dernière partie du carnet de voyage mexicain. J’en étais au retour à Wadley après le désert, je pensais rester là un dernier soir mais tous mes amis mexicains repartent dans le désert, ça n’aurait pas de sens de rester seul. Je suis encore fatigué, je me douche, faillis m’endormir, prends finalement le bus de 16h pour Matehuala, d’où j’enchaîne pour San Luis Potosi, où j’ai la flemme de chercher un hotel. Je suis fatigué, j’ai plusieurs jours de bus devant moi, pas trop envie d’en rajouter, j’abandonne l’itinéraire alternatif que j’avais prévu en faisant une boucle par l’état de Veracruz où j’aurais bien aimé voir les voladores de El Tajin : quatre danseurs en costumes colorés et clochettes attachés par les pieds enroulent leur corde autour du sommet d’une poutre de trente mètres et se jettent dans le vide, descendant lentement en faisant 52 tours autour de la poutre, pendant qu’un cinquième danseur resté en haut joue de la flute et du tambourin. Tant pis. Je remonte sur un bus de nuit pour Mexico où j’arrive vers 4h du matin. Premier métro bondé et ses têtes fatiguées vers 6h pour changer de terminal, de là je découvre qu’il y a un bus direct pour un petit village dans la montagne de Oaxaca, je renonce finalement à la grande ville coloniale de Veracruz et je modifie une fois de plus mon itinéraire. Encore une journée de voyage, heureusement que j’ai sur moi un fromage de chèvres du désert acheté à Margarita et du pain de la veille qui me servira pour tous les repas. Il y a en effet rarement des vendeurs ambulants dans les bus mexicains, mieux vaut prendre ses précautions.
Sortie de la Ville dans les bouchons, puis toujours déserts bordés de cactus, rochers, plantations d’agaves, puis on commence à monter en altitude, il y a de la forêt de conifères très verte, de la pluie puis une nappe de brouillard ou de nuages bas qui couvre les villages. Huautla de Jimenez, village humide où vivent les indiens Mazatèques, petits, gringalets. Le village est constamment dans un nuage depuis des semaines, il ne fait pas chaud le jour et froid la nuit, mais surtout il pleut régulièrement et abondamment, et entre deux pluies l’humidité reste, si bien que tout en permanence est trempé, il est impossible de faire sécher quelque chose par ici. Les maisons en béton du village sont perchées sur la pente verte, il y a des escaliers partout pour passer d’une rue à l’autre et le dimanche les ruelles sont envahies par un grand marché avec tout ce qu’on peut souhaiter de fruits, de légumes, de fromages et surtout de boissons chaudes, café, riz au lait ou atol (à base de maïs).
Je rencontre ici aussi un couple de mexicains de Sonora qui voyagent dans le coin,la fille de 17 ans partira bientôt en France pour un championnat du monde d’échec. Ils m’emmènent à l’auberge de Don Casimir. Comme les chambres ne sont pas encore libres, on nous fait patienter dans la salle qui sert d’habitude de cabinet à la tante guérisseuse. C’est une petite vieille très maigre, peut-être 1m50 de haut, vêtements grisâtres et serrés avec un petit tablier, elle ne parle que quelques mots d’espagnol. La salle a un toit en taule et un sol en terre, un lit rudimentaire sans matelas, une ampoule suspendue pas bien haut, et surtout une grande table-autel avec une vingtaine de sculptures et statues représentant le Christ (certaines mesurent une cinquantaine de centimètres), la vierge et quelques autres saints, et aussi une photo du pape Jean Paul II lors de son voyage au Mexique. Flotte aussi un légère odeur de copal, résine qui sert d’encens par ici. C’est dans cette salle même que, à peine arrivé, les femmes de la famille se précipitent pour nous vendre des petits objets d’artisanat local, des bracelets brésiliens, des chemises et des porte-monnaie brodés de fleurs, de petits champignons et d’animaux. Désolé, mais non. Les indiens par ici ont une conduite un peu ambivalente : d’un côté ils voudraient protéger leur culture et se protéger du tourisme qui arrive désormais ici aussi, de l’autre ils essaient de profiter de cette manne et de rafler un maximum d’argent, ce n’est pas toujours très agréable, mais c’est vrai qu’avec un seul jour à disposition et tant de route à faire, c’est difficile de trouver un coin tranquille et incontaminé. Mais c’est déjà très intéressant de comprendre comment le climat de ce village, le brouillard et l’humidité permanente ont façonné ces gens, les ont repliés sur eux-mêmes, leur ont donné une culture fondée sur le mystère, le silence, la pudeur. Le seul point commun avec le désert où j’étais 24h auparavant est peut-être le respect que les indiens semblent porter à leur terre et aux éléments.
Je sors faire un tour, dans le village en oubliant mon imper, il se met à pleuvoir, j’essaie de rentrer vite, je me plante de chemin, je suis déjà trempé. Heureusement que j’ai des sandales en plastique pour remplacer mes chaussures qui ne sècheront pas avant mon retour au Honduras, mais je n’ai qu’un pantalon de rechange, qu’un pull, il ne faut absolument plus rien mouiller. Finalement les chambres se libèrent, au premier étage. Sol en béton grossier avec pierres, on dirait de la terre, avec une bout de moquette rouge et sale de quelques mètres qui sert peut-être de matelas quand plusieurs personnes partagent la chambre. Les murs sont en parpaings humide, avec un espace d’une trentaine de centimètres entre eux et la taule du toit, si bien que le vent passe librement. Une fenêtre en fer avec des vraies vitres, et une couverture suspendue tant bien que mal de travers pour servir de rideau (et limiter les courants d’air ?). Au milieu, une ampoule pendouille du plafond, comme il n’y a pas d’interrupteur on la dévisse pour l’éteindre. Des voyageurs inspirés ont laissé sur la porte des petits dessins, des poèmes spirituels ou des phrases éparses genre "Seigneur, si celui-ci doit être mon dernier voyage, qu’il soit vers toi." ou "Amor, libertad, morir, vivir, remorir, existencia." Contre un mur, il y a le seul lit de la pièce, un lit d’enfant, 1m60 de long avec une planche en bois pour tout matelas. C’est là que je dormirai en boule avec tous mes vêtements secs sur moi, emmitouflé dans trois couvertures. C’est la pire position pour dormir sur du bois, car ça finit par faire mal et on doit se retourner sans cesse, mais il fait trop froid pour dormir allongé, tout est humide, y compris les couvertures, pas le choix. Il fait nuit, il pleut à verse, je ne vais pas sortir manger, je dîne avec mon dernier bout de pain et fromage avant de me coucher fatigué.
Réveil tôt le matin. Pour ne pas risquer de mouiller mes seuls vêtements secs et chauds je suis obligé de remettre mes chaussettes mouillées de la veille, les pantalons humides que je n’ai pu laver depuis trois semaines, et sortir sans pull avec le polo poussiéreux avec lequel j’ai dormi dans le désert. Heureusement qu’on trouve facilement un riz au lait bouillant dans le marché que je savoure juste à côté des fourneaux, ça donne plein de forces et de courage pour bien commencer la journée. Il fait humide désormais, mais pas froid.
Vous vous demanderez peut-être pourquoi je prends tant de plaisir à passer dans ce genre d’endroits glauques et ensuite à les décrire en détail. Ce n’est pas pour faire de l’autobiographie tauromachique à la Leiris, non, je ne crois pas à cela. C’est plutôt parce que j’ai l’impression que la connaissance du glauque, l’expérience de la saleté permet d’une part de mieux apprécier plus tard le luxe d’une douche chaude (au fait, il n’y a pas de douche dans l’hotel, mais je doute que quelqu’un en ait envie), de vêtements propres ou d’un matelas. D’autre part, c’est une pratique spirituelle intéressante pour se détacher des contraintes matérielles, apprendre à ne plus en tenir compte lorsqu’on choisit de faire quelque chose d’intéressant, aller quelque part, etc. On se sent plus libre après, l’humeur n’est plus affectée par l’absence de confort ou la fatigue, du coup on peut se concentrer sur ce qui est beau et nouveau dans chaque situation. Je ne sais pas si beaucoup partagent cette conception du voyage, mais il me parait important que tout voyage soit aussi intérieur, qu’on puisse en revenir différent. Sinon, il ne reste que le tourisme, partir pour se reposer ou se divertir et revenir inchangé, et ça me parait moyennement intéressant…
Cadeau bonus, voici quelques beaux couplets d’une chanson de Gérard Manset intitulée "Chambres d’Asie" (merci Laurent de me l’avoir fait connaître). Apparemment quelqu’un qui partage la même vision des choses.
Chevelures des fenêtres fermées des chambres d’Asie Papier des murs des chambres des hôtels moisis Chevelures des rideaux déchirés, des néons tristes Et plus rien d’autre pour te prouver que tu existes Non plus rien d’autre pour te prouver que tu existes
Chevelures des fenêtres fermées des chambres d’Asie Papier des murs des chambres des hôtels moisis Chevelure immobile et chaude des longues nuits Draps mouillés de tous les cris des odeurs du temps qui fuit.
Chambres d’Asie, retournes-y, la nuit le jour Murs moisis, peau de velours.
Chevelure des rideaux tirés des fenêtres closes Reflet dans les murs, des corps qui reposent Bruit des clés des verrous des barreaux des portes de fer Et couloir allumé le jour et la nuit comme en enfer.
Ceci dit, je commence à fatiguer un peu, et enchaîner quatre jours de bus les vêtements trempés après une autre nuit humide me réjouit à moitié, d’autant que je commence à avoir hate de rentrer chez moi retrouver ma princesse. En hésitant un peu, je prendrai finalement un bus de nuit pour Oaxaca avec une italienne et son copain mexicain. J’ai fait les provisions de pain (on fait par ici des gros pains d’épices ou pains à la cannelles tout ronds et moelleux) et de délicieux fromage de Oaxaca (un long ruban de fromage filamenteux de 5cm de côté enroulé comme une pelode de laine), j’ai de quoi tenir encore 24h de route. Arrivée au petit matin pour Oaxaca, je remonte sur un bus pour Tuxla où je trouve un bus pour San Cristobal de Las Casas, au Chiapas, région du Mexique proche de la frontière guatémaltèque où j’arrive vers 18h. Il vient de commencer à pleuvoir à verse, les rues sont inondées, 10cm d’eau, de véritables ruisseaux rapides que l’on est bien forcé de traverser en remontant les jambes des pantalons, et ça va continuer toute la nuit… Je trouve une auberge de voyageurs, toujours sous la pluie, mais mon poncho me protège bien. Douche chaude et finalement, pour la première fois depuis Mexico, il y a même un miroir pour me raser. Diner de tacos, on ne peut pas se promener tellement tout est inondé, donc dodo tôt, c’est mérité. Réveil tôt le lendemain matin, la ville est très semblable à Antigua au Guatemala en un peu plus grand, avec ses petites rues et ses maisons colorées, et les beaux batiments coloniaux. Petit déj de riz au lait et tamalès de maïs chez une femme indigène qui vend dans la rue. Toutes les indigènes portent leurs vêtements traditionnels tissés et colorés, d’origine maya, et souvent leur gosse en bandoulière. Je pars de San Cristobal à 9h30, une heure après il recommence à pleuvoir, deux heures après je passe la frontière. Le douanier mexicain prétend me faire payer une taxe d’une vingtaine de dollars, ça m’étonne mais je paie tout de même. Quand je demande un reçu il me rend l’argent et dit que dans ce cas il faut payer la taxe à la banque. Il n’y avait pas de taxe en fait, mais je ne fais pas de scandale car les officiers de douane corrompus ont peut-être des appuis, et je ne peux me permettre de perdre des heures ici.
De l’autre côté de la frontière je retrouve avec plaisir les vieux bus scolaires colorés et bondés typiquement centraméricains. On est à trois sur une banquette pour deux, on sent les cahots de la route, mais c’est un plaisir de voyager comme ça, au milieu des indigènes habillés de toutes les couleurs et des montagnes couvertes de verdure, on se sent voyager. Huehuetenango, autre bus, arrivée la nuit dans la capitale du Guate, il a plu sur une bonne partie de la route, diner, dodo, je vais essayer de faire le dernier bout de route jusqu’à Tegus d’une seule traite, je commence à être impatient et une sérieuse envie d’arriver, si bien que je me réveille le lendemain matin dès 4h30. Bus à l’aube jusqu’à la frontière, un douanier lent me fait rater la correspondance, je suis furieux, 1h30 de perdue, mais je vais prendre le bus suivant. Depuis que je suis au Honduras le ciel est bleu, encore 9h de voyage jusqu’à Tegus, avec le dernier bus du jour, je finis par arriver, youpi.
Me voilà donc revenu, plutôt fatigué par le sommeil irrégulier et les pique-niques dans le bus, mes pantalons sont devenus trop larges et tous mes vêtements sont crades parce que je n’aurais jamais eu le temps de les faire sécher après le lavage, et un vêtement humide dans un sac à dos pue la moisissure en quelques heures à peine. Des huit jours entre mon départ de Mexico et l’arrivée à Tegus, j’en ai passé cinq dans le bus, plus deux nuits (auxquelles il faut rajouter les trois jours et une nuit entre San Salvador et Mexico) et je n’ai pas touché aux Frères Karamazov de tout mon voyage, faute de temps. Mais je referais tout cela dix fois tellement ça en valait la peine. Jadis je ne comprenais pas comment Kerouac pouvait faire des jours et des jours de route pour s’arrêter quelques jours à peine et repartir aussitôt. Je fais pareil maintenant, avec l’impression que la vitesse permet de saisir quelque chose de l’essence des lieux qu’on traverse, comme si on les survolait. Et le Mexique est un grand pays, un grand pays merveilleux pour le peu que j’ai pu en apercevoir, comment accepter de se cantonner à une parcelle microscopique ?
C’est donc la fin de mes carnets mexicains, je ne sais pas combien ont lu jusque là, mais il me semblait important de fixer les choses, j’ai l’impression qu’en les écrivant je retiens beaucoup mieux les détails. Il me reste la dernière semaine à Tegus, en Amérique Centrale, mais les adieux sont déjà faits. J’écrirai sans doute encore un ou deux mails-co, mais peut-être vous reverrai-je avant. J’en serai heureux. Je vous enverrai bientôt mes heures et date d’arrivée pour retrouver ce qui peuvent pour un pique-nique sur les quais de la Seine. Entretemps, portez-vous bien et soyez heureux, c’est la meilleure chose à faire.
Hasta la vista
F.