Hola tous, bonne semaine, bon tout
voilà une autre semaine de passée, des nouveaux petits détails à raconter, avec un merci spécial à ceux qui ont partagé un peu des leurs.
Je voulais commencer ce mail en parlant de la vue de la terrasse de la maison, en attendant de mettre en ligne des photos. J’ai mis une semaine avant de grimper à l’échelle qui monte sur notre toit plat, au-dessus de la terrasse. Et j’ai mis du temps à comprendre ce paysage curieux. En fait, si on prend une partie quelconque du paysage, on peut difficilement la trouver belle, des arbres, des routes avec des voitures et des petites maisons basses, rien de bien palpitant, pas de belles architectures, une ville grandie un peu vite, et ceci est vrai partout. Pourtant, ces tableaux pas très intéressants constituent, pris dans leur ensemble, quelquechose d’extrêmement particulier et unique. On est comme dans un vaste cratère entouré de hautes montagnes vertes jusqu’au sommet, avec à l’intérieur des collines dans tous les sens qui interdisent rigoureusement le plan en échiquier que l’on trouve dans la plupart des villes du nouveau monde, au profit d’un étalement anarchique. Depuis notre toit donc, vue dégagée à des kilomètres à la ronde et ce paysage me fait penser à la fois au désert et à la lune, même si pour ce qui est de la verdure c’est tout le contraire. Pas de parcs comme dans une ville européenne, mais le vert est répandu partout, des arbres le long de toutes les rues, entre les maisons, sur quelques terrains vagues et surtout sur les pentes raides et les creux entre les collines. Un désert vert rempli de maisons qui grimpent dans tous les sens. Un vert qui pousserait presque de lui-même entre les architectures bétonnées qui semblent au contraire ne pas lui faire de place, ne rien prévoir pour lui. Un vert qui apparaît plus que jamais quand on prend du recul, comme ici sur un coin de toit au coucher de soleil, entre deux citernes à eau en plastique noir. C’est la première fois que je perçois une telle beauté dans cette ville, et me dis soudain que pour rien je n’échangerais la vue de notre terrasse…
D’ailleurs, maintenant on ne pourrait plus trop. Le proprio cette semaine nous a fait signer un pur contrat de trois pages précisant tous les devoirs du locataire (nous) et tout ce dont le proprio n’est pas responsable. Il précise que l’appartement est pourvu d’encadrements de porte, de fenêtres en verre et métal, de prises électriques, de carrelage espagnol et de meubles américains (des meubles bon marché en contreplaqué), des fois qu’on aurait envie de tout embarquer. A la fin, après la signature, il a même fait rajouter une note précisant que nous devons faire attention à ne pas laisser de graisse ou des restes de nourriture dans le micro-ondes, le four, l’évier ou le frigo pour ne pas les abimer. Vous vous demanderez comment le proprio peut vérifier tout ça. Rien de plus simple, les femmes de ménage qui passent obligatoirement tous les matins donner un coup de serpillère symbolique et inutile, lui font ensuite un rapport, et l’an dernier Valérie en rentrant plus tôt de l’école l’a surpris en personne en visite d’inspection à l’intérieur de son appart. Le proprio est un type bizarre faut dire. Il travaille dans une banque et possède une agence de voyage, aurait les moyens de faire une vie sympa, mais il passe son temps à travailler et dans son temps libre il vient tous les jours avec son énorme 4x4 voir si son petit immeuble marche, et ouvrir la porte du bas aux femmes de ménage auxquelles il refuse de confier la clef parce qu’il ne leur fait pas confiance. Rien d’autre. Tant pis pour lui.
Bon, après la maison, l’école, qui m’a pris encore pas mal de temps cette semaine, en attendant d’organiser d’autres choses à côté. Globalement tout se passe bien, la chose plus difficile étant d’appeler Valérie Valérie dans l’enceinte du lycée et non "Princesse", ce que je comprends un peu, parce que ça fait pas très sérieux, mais bon, c’est dur. Tout le reste suit.
Comme les fascicules CNED ne sont toujours pas arrivés, on se débrouille encore comme on peut, sans trop définir d’emploi du temps. Les élèves sont sympas, j’ai réussi a apprendre leurs prénoms ce qui n’était pas gagné, ils ont l’air assez motivés en premier abord et capables de se débrouiller un peu seuls. J’ai aussi compris depuis mon dernier mail que vérifier si un objet est "une patate" ou toute autre démarche un tant soit peu rationnelle qui parait tout à fait évidente à tout être sensé ne va pas de soit même pour des élèves à l’air aussi adultes que des terminales, donc mine de rien ce qu’on enseigne en vérité ce n’est pas trois pauvres théorèmes noyés dans un fatras de descriptions inutiles, mais tout bonnement la pensée, le raisonnement, comprendre ce qu’est une consigne, ce qu’est une donnée à accepter et ce qui par contre dépend de notre jugement. Ceci parait tellement important qu’on se demande si c’est vraiment possible de le transmettre vraiment, et pourtant c’est fascinant de se rentre compte que, peu à peu, on avance. Mes élèves de première savent désormais reconnaître une patate, et après un certain nombre d’autres légumes on pourra peut-être passer au niveau d’abstraction supérieur ;-)
Entretemps, il y a aussi d’autres matières. Le bon côté de mon poste de cette année c’est que je peux agir sur toutes les ficelles de la formation en même temps, en cherchant de choisir la plus appropriée. Basiquement, j’essaie de leur faire exposer au tableau ce qu’ils ont retenu des cours qu’ils lisent, mais comme c’est assez confus en général je me retrouve à leur faire cours, et ça va de faire un tableau récapitulatif de la littérature française depuis le moyen âge au métier de l’écrivain à la période classique, à leur faire une synthèse sur la révolution industrielle et la crise de ’29, en leur donnant au passage la définition de capitalisme, libéralisme, inflation, etc. Pour agrémenter le tout je leur passerai aussi après "Les Temps Modernes", parce que je pense que mon rôle est de leur montrer qu’on peut apprendre en ne faisant que des choses agréables, ou presque. A ce titre, je compte leur passer souvent des films, et aussi essayer de leur présenter régulièrement des livres pour leur donner envie de les lire.
Quant aux terminales, je leur ai fait un beau dessin en coupe de la caverne de Platon pour qu’ils comprennent bien, et ça a l’air de passer, même si je ne me souvenais pas bien si à la fin de l’histoire le type qui revient dans sa grotte se fait buter ou non par ses compères. C’est amusant car je ne me serais jamais vu prof d’histoire ou de philo, et pourtant… J’ai parfois quelques scrupules à leur simplifier la pensée de Descartes ou Aristote en trois lignes sans pouvoir leur en dire plus, mais bon, pour compléter ils sont censés avoir leur cours, et s’ils ne retiennent que ces trois lignes ça pourrait leur suffire pour avoir 15 au bac. Et ça suffit aussi pour faire des blagues vaseuses à Vicente, mon bon élève qui n’a rien fait l’an dernier en première et qui essaie de lire ses feuilles de philo sur la terrasse au soleil, avec les gamins qui hurlent en bas. Il s’arrête au bout de deux pages et me dit j’en ai marre, j’ai du mal à me concentrer. "Ouais, c’est comme chez Platon, la connaissance et le travail éblouissent celui qui les approche en premier abord, mais après quand on a l’habitude, ça va mieux, tu vas voir ;-)"
Bon, ce que j’aime bien ici c’est l’idée de réfléchir à comment rendre le travail des autres efficace et agréable, sans avoir moi à fournir un vrai travail, comme préparer un cours (ce que je ne fais pas par principe) ou être présent tout le temps. Au fond, seule m’intéresse en ce moment la méthode, et je voudrais leur prouver que si on l’acquiert, on n’a pas besoin d’apprendre par coeur bêtement, il y a très peu à savoir, même dans les matières littéraires. Ne dit-on pas que la culture c’est ce qui reste quand on a tout oublié ? Voilà.
La première semaine de cours s’est donc passée tranquillement, à peine mouvementée par des petits événements comme la visite le premier lundi de deux sénateurs français, partis en voyage pour comprendre comment marchent les institutions nationales à l’étranger, mais sans doute aussi pour visiter les ruines mayas du pays et faire un peu de tourisme. Il serrent la main à tout le monde, le directeur sur son trente-et-un leur fait visiter ma salle de classe et leur présente Jacobo, mon élève et futur président de la république. On apprend que le sénateur a décidé à cinq ans qu’il aurait fait de la politique. Chouette. Digression sur Jacobo : le lendemain, en arrivant en classe, je le vois à côté de la fenêtre en train de lire son cours d’histoire, un walkman sur les oreilles, avec une feuille affichée sur la vitre à côté de lui : "Ne dérangez pas Jacobo entre 8h30 et 12h30". Sinon, quand tout est tranquille et les élèves travaillent, je me mets à lire paisiblement sur la terrasse au soleil.
Ehm. Les choses ont cependant un peu changé lorsque je me suis aperçu que les après-midi, en revenant, je trouvais toujours deux élèves en train de faire du chat sur l’ordinateur, les autres plus ou moins debout dans la classe, à moins qu’il ne soient rentrés chez eux, et curieusement tout le monde se remettait alors rapidement à bosser sans que j’aie à dire le moindre mot. Louche. Mardi c’était le jour du premier envoi des devoirs qu’ils sont censés rendre au CNED, et j’ai une élève qui n’en a rendu qu’un parce qu’elle avait la grippe le week-end, et un autre qui m’a expliqué que la veille il s’était rendu-compte qu’il n’avait pas de copies pour recopier le tout, alors il en fait un vite fait juste avant l’heure limite, et me rendra le lendemain un devoir de maths aux trois-quarts faux. Ce même élève a de sérieuses difficultés même sur du calcul relevant du programme de 4ème, et en plus il ne fait rien. Je me dis alors qu’il faudra quant même que je trouve une manière de les faire bosser sérieusement, parce que là ça craint. C’est dommage de devoir gueuler, mais bon, c’est peut-être normal. Je me pose souvent la question sur pourquoi contraindre pour éduquer, alors qu’après tout chacun devrait être libre de choisir de travailler ou pas, et je me contente pour l’instant de la réponse : "Au fond c’est eux qui me l’ont demandé lorsqu’il m’ont expliqué leurs projets d’études futures. S’il m’avaient dit clairement qu’ils n’avaient aucune ambition et s’en foutaient, je ne leur aurais plus jamais rien dit."
Voilà. A part ça la vie continue en dehors du boulot. Je descends toujours deux fois par semaine faire mon marché en ville avec Julien, assez inquiet parce que la fille avec qui il avait depuis peu des projets de mariage pour la faire venir en France a cessé soudainement de répondre à ses coups de fils, et seulement les siens, depuis deux semaines. En allant le voir j’ai vu l’ancien proprio sur le pas de la porte, avec une prothèse à la jambe depuis un an, souriant avec des gants chirurgicaux ensanglantés aux mains. Il est véto, et il me propose de rentrer voir le chien qu’il vient d’opérer, endormi sur une table alors que l’assistante finissait de le recoudre, et insiste fièrement pour me montrer aussi la tumeur qu’il vient d’enlever. Puis avec Julien on prend le bus entre deux averses de l’après-midi, qui sont aussi abondantes qu’on pourrait l’attendre d’une averse tropicale, mais heureusement aussi brèves. Digression : au fait, c’est la saison des pluies en ce moment, ce qui veut dire qu’il fait super-beau tous les matins jusqu’à 14h, puis ça commence à se couvrir et on a presque tous les jours 2-3 bonnes averses d’une demi-heure à vous tremper sous votre poncho si vous avez le malheur d’abandonner un instant votre abris. On fait le tour des légumiers de 1 ou 2 marchés pour retrouver nos fournisseurs habituels avant d’aller boire une bière (pour lui) et un chocolat chaud (pour moi) au Duncan Mayan, le plus vieux café de Tegus.
Le Duncan Mayan est un café bizarre : il y a une petite salle donnant sur la rue au vieux carrelage de céramique style chateau, avec sur les murs deux beaux tableaux à l’huile (une nature morte aux bouteilles et deux amazones devant une ruine maya) dont la toile est trouée en maints endroits. Donnant sur cette petite salle il y a une autre salle six fois plus grande et carrée, lino par terre, un comptoir au fond, l’ambiance me fait penser à un restau de gare. A une table, à cinq heures de l’après’m, il y a déjà deux femmes, la quarantaine, avec un pichet de 2l de bière. Les autres clients aussi ont pas mal de bouteilles vides sur leur table. C’est un endroit marrant ici, et le vendredi à 17h il y a souvent des karaokes, que je viendrai sûrement voir un jour car j’en savoure à l’avance la finesse et le bon goût.
Entretemps, pendant que je sirote mon chocolat chaud au vrai goût de chocolat et que Ju déguste son morceau de poulet frit que la maison offre en apéro avec chaque bière, débarque un quebecquois qu’il connaissait, ex-tenancier de bar, avec un français et un américain. Depuis le temps ils ont pris l’air hondurien et le regard, et le sourire, et la peau, on a mal à reconnaître leurs origines. Le français commence à dire : je vais vous donner un conseil, même si vous n’en voulez pas, partez de ce pays. Il raconte ensuite qu’il était militaire en France, en avait marre, a voulu partir dans la légion, pas en Afrique car il n’aime pas les femmes noires ni la nourriture locale, il a demandé le Liban mais personne ne voulait l’envoyer, alors il a travaillé comme mercenaire au Nicaragua pendant la guerre civile, payé par le Nica lorsqu’il recevait des fonds de la CIA, pas toujours, d’ailleurs la CIA lui doit 10000 dollars. Puis la guerre est finie, dommage car "il s’amusait bien", alors il est venu au Honduras où il a une femme et trois enfants, et il s’est recyclé comme gardien de mines, pour lequel l’américain est prospecteur. Il avait l’air gentil pourtant ce type, avant qu’il ne commence à se la jouer Rambo. Mieux vaut rentrer pour ce soir…
Voilà, c’est un mail un peu dans tous les sens, mais je voulais donner des nouvelles. Si vous avez le temps de m’écrire pour me raconter ce que vous faites, ce que vous pensez, ou alors simplement m’expliquer si le type revenu dans la caverne a été guillotiné par ses confrères des ombres ou non, c’est bienvenu. Dans tous les cas je vous souhaite une bonne semaine.
Hasta la proxima
F.