La grenouille qui croassait des gouttes d’eau, les iènes sur le rocher noir et les lendemains parfaits


mardi 3 juin 2003, par Francesco Colonna Romano

Re-hola, me revoilà comme promis pour la suite de mon récit, j’espère terminer maintenant. Ce matin j’ai essayé de résumer toutes les infos que j’ai recueillies sur le chamanisme, ou du moins une bonne partie, j’ai l’impression d’avoir été un peu technique et froid, mais bon, ça me paraissait intéressant et je voulais aussi montrer que je savais bien ce que je faisais. Voilà. Il reste à raconter l’expérience que j’ai eue avec l’ayahuasca, ça me paraissait important de ne pas en rester à la théorie, et de comprendre un peu mieux cela de l’intérieur.

J’ai décidé de boire la première fois au retour de notre campement sur le fleuve, à un moment où j’étais serein, en forme. Bien sûr, un peu d’émotion parce que je ne sais pas bien ce qui m’attend, mais bon, je suis bien préparé, j’ai mangé légèrement, je me suis recouvert d’anti-moustique jusque sur les oreilles, pas de raisons que ça se passe mal, je fais quelques étirements et exercices de respiration, me détend en pensant à ceux que j’aime. A 19h30 on commence, le chamane me verse, comme je le lui avais demandé précédemment, la moitie de la dose usuelle, un demi petit verre de la potion marron-vert, avec ça je suis assuré de ne pas être déstabilisé par les effets. Je bois d’une traite, le gout amer-doux me fait penser à de la sauce tomate rance, c’est pas bon, et il vaut mieux l’oublier au plus vite. Il y a des chances que je recrâche tout plus tard, inutile d’accelérer les choses. Voila, les jeux sont faits, il ne reste plus qu’à attendre, le chamane éteint la bougie, nous sommes sur la plateforme-maison de doña Alicia qui est déjà sous moustiquaire, le guide veille à côté de moi.

Le chamane fume une cigarette, il fait noir, on entrevoit la silhouette des arbres, et on entend toujours les bruits de la jungle. Le produit monte lentement, au bout de 40min environs, et je ressens un léger engourdissement du corps, qui paraît plus loin, mais sur l’instant, ça n’a pas d’importance. Simultanément un petit ralentissement de la pensée (comme quand on a un peu bu), un certain détachement par rapport aux choses et un rétrécissement de l’espace extérieur : le monde se reduit à la plateforme autour de moi, à la silhouette des arbres, aux petits bruits. Il y a bien sur la censure usuelle qui dit c’est pas bien, tu n’es pas dans ta pleine conscience. Je suis d’accord, mais je sais que c’est juste une expérience, et qu’il y aura bien le temps pour la pleine conscience. Autant vivre le présent, d’autant que tous ses chamboulement ne sont pas bien pénibles.

Rapidement, l’espace intérieur revient à sa place et on retrouve une pensée à vitesse normale, mais un peu décalée, comme si on voyait les choses sous un autre angle, plus contemplatif. Il y a bien sûr à tout instant pleine conscience de ce qui se passe, et de ce que l’on aurait pensé en etat normal. L’intérêt, c’est au contraire de lâcher prise. Le corps est bien sûr toujours engourdi, mais il n’y a nul besoin de bouger, la pensée est libre d’aller où elle veut. Je recopie ci-dessous des notes que j’ai prises le lendemain :


"Dehors il y avait toujours les bruits de la jungle, les criquets, d’autres insectes, difficile de savoir, dans la jungle ce sont les petites bêtes qui font le plus de bruit, des milliers de moustiques aussi, des grenouilles et, assez loin, une grenouille différente, seule, qui poussait un cri régulier que je comparerais au son d’une goutte d’eau qui tombe, puis une autre, et une autre encore, comme un robinet. Ce son est plus fort que tous les autres, je l’entendrai distinctement pendant toute la séance. J’essaie d’imaginer une grosse goutte bleu-violet qui tombe et les petites rides qui se propagent à la surface de l’eau, c’est chouette, même si je ne pense pas que le produit ait amélioré mes capacités à former des images mentales. Par contre, en me concentrant sur le son, je sentais ces vibrations qui traversaient mon corps, c’était assez agréable.

Une heure est demie déjà de passée depuis le début, toujours pas de visions, je n’en aurai pas cette fois, mais bon, ce n’est pas grave, je me sens bien, je peux parler, marcher d’un pas hésitant (mais à quoi bon ?), et surtout je profite de mon mode de pensée altéré qui me laisse l’impression de penser clairement tout en percevant des nouvelles idées, en voyant les choses sous un autre angle.

Je me concentre d’abord sur Juan le chamane, assis en face de moi, il a mis une cassette où il a enregistré des chansons (assez répétitives et grésillantes, mais simples et finalement pas trop désagréables), et par moments il chante aussi. Ou sinon il fume une clope, secoue un peu son bouquet de feuilles qui fait un bruit sec de maracas, ou sifflote des motifs très simples et gais, c’est doux et joli. Je peux ressentir sa présence rassurante et protectrice tout autour de moi, c’est mon compagnon de voyage, il ressent ce que je ressens, il est partout autour de moi et il voit en moi. Serein, il veille à ce que tout se passe bien. J’avais lu que ce genre de produit permettait de voir les gens tels qu’ils sont, dans leur fond. Probablement vrai, et tout ce que je perçois confirme que c’est une bonne personne et que j’ai bien raison de lui faire confiance.

Je me rappelle ensuite que l’ayahuasca est censée faire disparaître l’égo (au sens bouddhiste), ce que j’essaie de vérifier. Effectivement il y a un toujours ce détachement par rapport à mon propre corps et je pense avec beaucoup d’amour à tous les gens que je peux imaginer. Mais bon, je peux ressentir ça en état normal en me concentrant un petit peu, l’expérience n’est pas concluante.

Puis, soudain, je réalise que la grenouille qui croassait des gouttes d’eau avait une et une seule interlocutrice, beaucoup plus loin, qui lui répondait plus faiblement dans la distance. J’ai compris que ce chant des gouttes d’eau était un chant d’amour, de deux êtres qui voulaient se retrouver, qui s’appelaient de loin. Moi j’étais cette grenouille, et j’ai senti comment nous sommes tous reliés, tous, avec vous tous qui êtes encore si loin, l’espace d’un mois. Et j’ai ri, j’étais content, j’avais trouvé le message qu’il me fallait.

Voilà voilà. Je suis resté assis encore un peu pour profiter des bruits, puis à 22h30 je me suis couché et endormi. J’étais bien fatigué (habitué à dormir a 18h), et en plus l’attente se faisait un peu longue, j’avais vu ce qu’il fallait. J’étais en ce moment parfaitement maître de mes mouvements, la tête un peu dans le coton. Réveil ce matin en forme, légèrement fatigué car j’ai peu dormi, mais tout va bien. Il faudra tenter une autre session avec un peu plus, mais il y a le temps. Pour l’instant je me sens clair, léger, fluide ... et affamé."


Voici donc la fin de mes notes sur ma première séance, j’ai essayé de rendre le detail des sensations, qui ne sont jamais tres fortes, car la dose était vraiment légère. Beaucoup de ces sensations auraient pu être relevées sans l’aide du produit. Je reste donc un peu sur ma soif et, confiant, je décide de tenter un deuxième essai, deux jours après. Toujours aussi tranquille, il est 20h40 environ, le chamane me verse trois quarts de verre (ce qui n’est pas très fort, je le sais), je bois d’une traite (toujours le même goût immonde qui donne la nausée). Il sert la même quantité aux deux filles du village qui boivent pour la première fois. Il éteint la lumière. Suite des notes :


"Le produit monte en 25 minutes environ, j’entends un grésillement continu pendant que je sens mon corps s’affaiblir. Je suis assis en tailleur contre un pilier, bien droit et résolu à ne pas bouger (il faut éviter de s’allonger, car on peut s’endormir et tout rater). L’effet est plus fort que la dernière fois, je sens distinctement tout mon corps pénétré par la plante (si je voulais bouger j’aurais du mal), et une certaine angoisse de l’esprit qui sent que le corps n’est pas à l’aise, qui se demande si la quantité n’était pas trop forte, s’il n’aurait pas mieux fait d’être peinard en train de faire autre chose. Je savais très bien qu’il fallait passer par cette étape, c’est curieux de constater que les choses se passent toujours de cette manière pour tout le monde. Je sais très bien que rien ne peut m’arriver et que dans pas longtemps toutes ces angoisses et ces regrets auront disparu. Je pense à ceux que j’aime, et je les remercie de me donner la force et l’équilibre pour voyager, pour être si loin en ce moment de tout ce que je connaissais avant, de tenter de telles expériences. Confiance.

Pendant ce temps, l’obscurité se déforme un peu, je vois passer une tâche floue qui traverse mon le champ visuel, un peu à la manière d’une tâche sur le verre de mes lunettes (ou un objectif d’appareil photo), le noir autour de moi n’est plus tout à fait uniforme mais on devine quelques reflets colorés, on peut à un moment imaginer l’espace d’un instant quelques silhouettes humaines. Les arbres dont j’aperçois la silhouette par la fenêtre bougent un peu (par gros blocs). A un moment donné, un de ces gros blocs ressemble à un rocher noir et j’ai l’impression de voir quatre ou cinq loups gris se glisser dessus en rampant, lentement, pour descendre de l’autre cote. Voilà, cette vision dure quelques secondes, et toute cette étape aura duré en tout 10 à 15 minutes (mais comme on n’a pas conscience du temps, celui-ci paraît tantôt long, tantot rapide, plutot rapide dans le cas présent), et ce sera tout pour les effets visuels. Pendant tout ce temps, les pensées usuelles n’ont jamais cessé, quelle heure est-il, est-ce que ça va encore monter, comment je vais raconter tout ça. J’essaie de stopper ce flot de pensées par des techniques de méditation (en ramenant mon attention sur mon soufle et tentant de visualiser une image, ici le portrait de ma princesse), mais bon, ça ne marche qu’un peu. J’envie le calme intérieur que doivent avoir les gens qui ont passe des mois dans la forêt alentour.

Le chamane commence alors à chanter alors que l’une des deux filles vomit bruyamment, son corps essaiera à plusieurs reprises de rejeter ce qui ne veut pas sortir, elle a l’air de souffrir, mais le guide qui a toujours été assis à nos côtés l’aide un peu, la console, la rassure. Tout ceci est normal, il ne faut pas oublier que c’est un rituel de purification, et le corps doit évacuer ses peurs, ses inquiétudes. Le chamane l’appelle à côté de lui, lui fait poser sa tête sur ses genoux et l’apaise en chantant. L’autre fille aussi vomit un petit peu, n’a pas l’air très bien, elle s’allonge et s’endort assez vite. Quant à moi, je suis stone, incapable de bouger, mais je vais pas trop mal, même pas envie de vomir. Juste un peu de fatigue et l’envie de m’allonger, mais je me force à rester assis bien droit, pas question de rater quelquechose. J’éprouve de la compassion pour les deux filles, mais je ne peux pas trop les aider. Il faut être patient. De temps en temps le chamane me demande si ça va, si je ressens l’effet. Je reponds oui, c’est bien comme cela, mais je n’ai pas tres envie de parler.

J’attends donc patiemment que l’ivresse diminue en écoutant le chamane chanter, il chante beaucoup plus fort cette fois, et c’est bien plus agréable que l’enregistrement. Toujours les pensées usuelles et la fatigue qui monte, le temps commence à se faire long. Vers minuit je me lève, marche d’un pas hésitant jusqu’à ma moustiquaire et me couche. Réveil à 1h30, enfile mon pyjama, tout va bien, et je me rendors.

Re-réveil au matin encore fatigue mais serein et léger. Les deux filles ont complètement récupéré, l’une est rentrée chez elle tôt le matin, celle qui paraissait la plus mal en point me raconte ses visions (des animaux qui venaient contre elle, et à un moment une scène de mariage, elle est présente et observe clairement les gens, tout ce qu’il s’y passe), elle n’est pas du tout traumatisée par son expérience.

Après le déjeuner, nous partons en pirogue pour le lac où nous aurions dû aller l’avant-veille, il fait beau et je m’allonge dans la pirogue pendant que le guide rame gentiment, je regarde les nuages passer, et les arbres, je me sens léger, libre, il y a autour de moi la perfection de la création, tout est parfait et je pense à ceux que j’aime que je reverrai bientôt. Que souhaiter de plus ? C’est bientôt le moment de rentrer, pas de problème, j’ai trouvé ici ce que je cherchais, la jungle ne me fait plus peur je pourrais rester, ce qui veut dire que je peux finalement partir.

Le voyage se passe tranquillement. Je mange une papaye en m’en mettant plein la barbe, mais ca m’est égal, on a vu de gros perroquets au loin sur un arbre, une anaconda, des singes, plein de singes dont l’un est venu tout près, et le soir nous sommes sortis chercher des caimans sur la lagune à la lueur de la lampe de poche. Plein plein d’étoiles, et les bruits de la jungle. Encore une fois, que vouloir de plus ?"


Voilà donc, j’espère que cette description n’est pas trop lourde, j’ai l’impression parfois de donner trop de détails, d’employer des périphrases. J’espère quand même d’avoir rendu quelque chose de cette expérience qui a été vraiment forte, et j’espère que ça vous a plu.

Ah oui, certains me demanderont ce que j’ai appris cette fois-ci, quelle a été la leçon du jour. Elle est arrivée le lendemain, je crois que c’est le mieux, et le plus important, et c’est un sentiment qui dure toujours maintenant en y songeant un moment, ce sentiment de liberté et de perfection des choses, d’apaisement. La plante libère, tout simplement, et il n’y a plus besoin d’elle après. Le chamane m’a proposé une autre séance pour le dernier jour. Mais à quoi bon ? Non, ça va. C’est ainsi que nous sommes partis passer les deux derniers jours dans un campement au milieu de rien, c’est ce que j’avais cherché non ?

Voilà, une pensée de bonheur pour vous tous avant d’entamer la descente des 230 m de dénivelé qui me séparent de la mer et du retour (et les 3000 ou plus km que cela représente). Je vous souhaite tout le bien du monde.

Om namah shivaya

F.

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