La forêt inondée, les voyages en pirogue, le jaguar, la cuisine sans graisse, le ricanement des moustiques : tu voulais tout voir ?


lundi 2 juin 2003, par Francesco Colonna Romano

Hola tous de nouveau

me revoilà donc de retour, un peu fatigué certes mais propre depuis ce matin et en parfaite santé. J’espère que pour vous ces deux semaines ont été heureuses et pleines de ... Merci en tout cas a tous ceux qui m’ont écrit, ça fait vraiment plaisir de trouver vos messages ce matin. De mon côté, plein de trucs à raconter, j’ai deux mails-co tous prêts dans la tête que je vais essayer de terminer aujourd’hui, à côté de tout ce que j’ai à faire (banque, récupérer mes affaires, dire au revoir à mes amis les artisans, prendre des photos du quartier flottant,...), car il se peut que je sois plus ou moins obligé de partir demain matin-même pour le Brésil, à cause de l’actualité péruvienne. Il y a en effet ici une bonne grève des profs réclamant un doublement de leur salaire depuis 3 semaines, qui commence à être suivie par d’autres catégories. En particulier, il y a eu une grève générale des transports pendant deux jours la semaine dernière (je n’ai pas été touché, car les pirogues à rames pouvaient circuler librement sur les canaux de l’Amazonie), mais qui pourrait reprendre cette semaine si rien ne s’arrange. Comme je n’ai pas envie d’etre coincé longtemps à Iquitos, je vais me dépécher d’arriver à la frontière. Voilà. Pour la petite histoire, le président péruvien a aussi déclaré il y a cinq jours l’état d’urgence, demandant l’appui de l’armée pour gouverner, mais personne ne comprend pourquoi parce qu’il n’y avait après tout qu’une grève pacifique. Mais bon, la vie continue ici comme avant, ne vous inquiétez pas.

Je commence finalement mon récit. Nous sommes partis donc lundi soir d’Iquitos, 4 jours plus tard que prévu à cause de ma conjonctivite. Curieusement, avant le premier départ, je ressentais une grande peur indéfinie, sans explications, comme un pressentiment mauvais, et le véto du docteur a été presque un soulagement. La maladie, était-ce un coup de mon ange gardien ? En tout cas, ces 4 jours ont fait passer les peurs et m’ont permis de connaître un peu le guide, je ne pars plus avec un inconnu, ce qui est bien plus rassurant. Le bateau est deux fois plus petit que celui de Yurimagua, mais trois fois plus rempli de passagers (350 ?), il y a des hamacs dans tous les sens, serrés les uns contre les autres, au-dessus des bagages, des poules, des régimes de bananes usuels que les locaux transportent pour payer leur voyage, qu’on viendra leur acheter directement à l’arrivée du bateau. On descend à 4h du mat dans le village de Libertad, plusieurs maisons en planches et toit de palme sur la rive, montées sur pilotis. Le fleuve est en crue, du coup tout le village est inondé, même le ponton, les gens circulent uniquement en pirogue. Il n’y a pas d’électricité ici, juste la lueur de quelques lampes de poches, et la lune très claire ce soir. Deux pirogues nous attendent, nous montons dessus et c’est parti, une demi-heure de trajet sur un canal plus étroit, entouré de buissons noirs et des bruits de la jungle, oiseaux, grenouilles, criquets et toute sorte d’insectes qui ne se taisent jamais, surtout pas la nuit. Pas un mot, j’apprendrai le lendemain que c’est le chamane qui, assis devant moi, rame en silence. Nous dormons quelques heures dans la maison de l’assistant du guide, dans le village de Puerto Miguel, dernier village de la région. A partir de là, en remontant le fleuve, il n’y a plus rien, plus personne, si ce n’est les chasseurs-pêcheurs du village qui font des petites expéditions.

Comme ici tout le village est inondé (il faut une pirogue même pour aller aux toilettes), on va s’installer deux-trois jours tranquillement dans la maison isolée de doña Alicia, dans un coin émergé en remontant le fleuve une petite demi-heure. Plus exactement, il s’agit d’une plateforme sur pilotis avec un toit, où vit cette femme avec son fils et sa petite fille qui les aides comme elle peut, tout en surveillant d’un œil attentif la rivière où elle se précipite au moindre frémissement de l’eau pour lancer son harpon et ramener du poisson presqu’à tous les coups. Le chamane vit normalement à Iquitos dans une maison flottante, mais il passe dans la pratique une tres grosse partie de son temps ici pour pêcher (c’est je crois sa principale source de revenu). Je reparlerai longuement de lui dans mon prochain mail-co.

Voilà donc, quelques jours tranquilles ici, je me repose un peu tout en vérifiant que mon oeil poursuit sa guérison escomptée, je m’essaie un peu à la pirogue, ramasse des graines pour mes travaux d’artisanat, regarde les gens passer sur le fleuve, qui est ici la route locale, le lieu de promenade. On voit passer très souvent des gens, le harpon à la main, et tous se saluent jovialement, font semblant d’être surpris de se rencontrer ici et se demandent réciproquement ce qu’ils font ici. Bien sûr, ils pêchent, à moins qu’ils n’aillent plus haut dans la forêt chercher des fruits ou des feuilles de palmier pour le toit de leur maison. On se ballade un peu dans la forêt environnante, essentiellement inondée, mais pas toute. Retrouvailles avec les nids géants de fourmis mangeuses de toile, celles qui peuvent en une heure découper en confettis la tente en plastique dans laquelle vous êtes en train de dormir, et avec plein d’autres plantes que j’avais rencontrées en Bolivie, dont la uña de gato, une liane (racine aérienne) que l’on découpe, incline et, o surprise, un filet d’eau potable en sort. Pratique. Si vous voulez en savoir un peu plus sur les premiers trucs qu’on voit par ici et ce qu’on peut y faire (pêcher des piranha, nager avec les dauphins, etc), je vous renvoie au mail que j’avais écrit à l’époque, accessible depuis ma page web.

On part ensuite en pirogue pour remonter le fleuve, une pour moi et le guide, une pour l’assistant et les sacs. Le fleuve ne ressemble pas aux fleuves de chez nous, comme il n’y a pas de dénivelé (Iquitos est a 235m d’altitude, alors qu’il est a 2400 km de la mer !) le fleuve serpente, dans tous les sens. Comme en plus c’est la saison de crue, il y a de l’eau partout, meme dans la forêt entre les coudes du fleuve, et il n’y a pas de courant. L’assistant connaît la région comme ses poches, il nous emmène dans les plus petits passages entre les arbres pour couper les boucles du fleuve. On passe donc 6h sur la pirogue dans une forêt dense, entre les arbres et les lianes, en se baissant parfois pour pouvoir passer dessous. Je rame un petit peu, mais je gène plus qu’autre chose (je rame plus fort d’un côté que de l’autre), et en plus je me sens un peu fatigué, faible et lourd d’estomac (est-ce a cause des antibios, ou alors du régime à base de poisson bouilli avec des bananes vertes qui ne suffit pas à me remonter). Donc la plupart du temps je me repose, profite du paysage, de toute façon mes deux accompagnateurs sont habitués à ramer des heures. De temps en temps, toujours notre assistant qui doit avoir un radar intégré repère un tout petit serpent dans un coin, un singe dans un arbre au loin, un gars qui rame bien devant nous à la recherche de petits poissons bleus pour les aquariums. C’est au cours de ces voyages en pirogue que l’on apercevra le plus d’animaux : des gros papillons bleu très vif, des chauves-souris, des singes, un paresseux, un toucan, des martins-pêcheurs, des gros perroquets colorés, des petites araignées qui tombent dans la pirogue.

Le premier soir on s’arrête donc sur le bord d’un petit affluent du Yarapa que nous avons commencé à remonter, en une demi-heure mes deux accompagnateurs ont nettoyé un carré de forêt de toutes ses pousses et monté un campement (une bache de plastique au sol, une au-dessus, et les moustiquaires à l’intérieur) et allumé un feu. L’assistant part une demi-heure pêcher avec un hameçon et ramène trois poissons que nous faisons bouillir avec des bananes vertes et du riz. Nous sommes au milieu de rien, personne à des km à part le pêcheur solitaire de poissons bleus, que souhaiter de plus ? Pourtant jusqu’à ce jour je n’apprécie pas trop, fatigué (le sol chez le chamane était particulièrement dur, et je m’entêtais à dormir sur le côté pour ne pas toucher la moustiquaire, ce qui fait qu’on ne dort pas bien), chaleur, sâleté, et surtout les moustiques qui jusque la dépassent tout ce qu’on peut imaginer : impossible de sortir de la moustiquaire entre 17h30 (le coucher est a 18h) et 7h du mat (1h après le lever), ce qui fait tout de même beaucoup. Par moments j’ai l’impression de m’être attaqué à trop dur pour moi, je compte les jours qui me restent (beaucoup) en me disant il faut que je tienne, tout en songeant à demander au guide d’abréger les deux semaines.

Le lendemain pourtant, c’est le jour du changement. Au réveil la pirogue de l’assistant contient 6 gros poissons-chat, qu’il a harponnés pendant la nuit en repérant leurs yeux à la lampe de poche, et nous préparons une soupe de poisson avec du manioc et des bananes-plantains, que j’essaie d’éviter pour rester léger. Ca marche, je me sens bien, plus de lourdeur, j’apprécie vraiment le voyage en pirogue, les branches et les lianes qui défilent, le chant des oiseaux et des insectes (pendant la journée, il n’y a pas de moustiques), le silence, et à la fin je me mets aussi à ramer, ce qui me décoince un peu. On rebrousse chemin car notre petit affluent n’avait plus assez d’eau pour continuer (il fallait souvent descendre pour passer un tronc, ou couper des branches à la machette), et on en remonte un autre, le YanaYaku à l’eau noire noire à cause d’un pigment libéré par les racines. Là où nous campons ce soir, il y a moins de moustiques, je me lave tranquillement à l’eau du fleuve, et dort du sommeil du juste. Heureux finalement d’être là, et finalement je sais pourquoi j’ai fait tout ça.

Le matin au reveil, nous attendons le retour de l’assistant qui est parti toute la nuit pour chasser un sanglier ou je ne sais quoi. Il rentre à 8h bredouille, du coup il repart en une demi-heure attraper 3 poissons-chat à bouillir avec du riz pour le petit-déj. En face du campement, il y a de la forêt "haute", c’est-à-dire celle qui n’est jamais inondée, et on part marcher six heures là-dedans. Je suis tranquillement mes deux guides qui tracent le chemin à la machette, la forêt est dense mais pas trop, mais contrairement a il y a deux ans, je ne cherche plus à voire le pire, je me contente de là où on est. D’autant que c’est vraiment beau, des grands arbres, des grands palmiers de toute sortes aux graines curieuses, des lianes qui descendent, des petits coins innondés. Ce sont vraiment les palmiers et les lianes qui caractérisent la forêt ici, contrairement à l’Asie où ils sont remplacés par des bambous. Au bout d’un certain temps, nous apercevons deux oiseaux noirs au cous déplumés, et en un instant l’assistant les abat d’un coup de fusil (ça fait 20 ans qu’ils sont arrives ici et qu’on ne chasse plus à l’arc ou à la sarbacane au flèches imprégnées de curare). C’est rapide, les oiseaux tombent de manière fort peu solennelle et les deux compères se dépêchent de les plumer tout en se réjouissant à l’idée de la soupe du soir. C’est donc comme ça la chasse ? Le reste de la marche je me répète que je ne pourrai pas être chasseur, quoiqu’en dise Castaneda, et je me promets de devenir végétarien d’ici peu (en fait j’ai une idée plus compliquée, mais bon, il s’agit de ne manger de la viande que très rarement et en ayant pleine conscience de ce que cela veut dire). Le soir je mange tout de même ma soupe d’oiseau, tout en pensant a lui. Fort bonne pourtant, et je sens que chaque bouchée me redonne un peu de forces. Curieux tout de même que le meurtre ait si bon goût.

Quand on se couche, j’ecoute avec inquiétude les bruits de la forêt. Je pense aux serpents dont le venin tue en 5 min (rares certes, et peureux, mais...) et guette le moindre bruit sans trop pouvoir dormir. C’est là que j’entends un bruit de pas léger sur les feuilles mortes, et ensuite un sifflement fort de l’assistant, de ceux qu’il a coutume d’émettre pour imiter des animaux. Je me dis que ça doit être ses pas à lui, donne tout de même un coup d’oeil dehors avec ma lampe, et m’endors. Plus tard, quand nous sortons faire un tour en pirogue de nuit avec le guide (pour pêcher, et chercher des caimans), celui-ci m’explique qu’il s’agissait en fait d’un jaguar, venu se promener à une dizaine de mètres du campement. En principe, ils n’attaquent pas, et en plus mes accompagnateurs ne sont pas du genre à se laisser intimider, mais bon, je dors sur le côté du campement, du côté de la forêt... Pas le choix. Pendant ce temps l’assistant, à qui j’ai demandé de ne pas chasser ce soir, dort du sommeil du juste.

Le lendemain matin, il commence à pleuvoir à verse entre 6h du mat et 1h de l’aprèm. Le guide prépare un abri de bambou et un feu pour faire bouillir le poisson de la nuit, et il reste encore un peu d’oiseau. Je tisse sous ma moustiquaire et lit l’Évangile en attendant patiemment, le moral est bon. L’assistant part couper deux palmier de dix metres de hauts pour en prendre le cœur et me préparer une délicieuse salade de la jungle (c’est les mêmes palmiers qui contiennent la quinine dans leur racine, célèbre médicament anti-palu) et à 15h il part chasser sur sa pirogue, en remontant très loin le fleuve. Il ne pleut plus, mais le fleuve a monté de 30cm, s’approchant pas mal de notre campement. Nous partons marcher un peu avec le guide avant la pluie du soir.

Réveil le jour suivant, l’eau est à 50cm de ma couche, heureusement que nous avions préparé une table surélevée pour poser toutes nos affaires, d’ici quelques heures elle aura inondé le campement. Il y a déjà de l’eau partout dans la forêt environnante, on n’a même plus de bois sec pour faire un feu. Nous attendons jusqu’à huit heures du mat l’assistant qui a passé la nuit à ramer et chasser. En vain, quand il pleut, les animaux ne sortent pas, et il est prêt à partir aussitôt et ramer encore 5h. Nous n’avons plus beaucoup de vivres, il est temps de redescendre à la maison du chamane. On s’arrête juste en route pour un déjeuner avec ce qu’on a : du riz bouilli au sucre (ça s’appelle mazamorra et c’est particulièrement bon et simple, comment ne pas y avoir pensé plus tôt ?), et puis le guide trouve une vieille banane durcie, dont il se sert comme appât pour pêcher un premier poisson, qui servira à son tour d’appat pour un énorme piranha de 30cm qui finira delicieusement grillé au feu de bois. Prêt pour continuer la route.

On s’arrête donc un soir à la maison du chamane, je reparlerai de ça dans mon prochain mail-co. Le lendemain matin, nous attendons en vain l’assistant qui était rentré chez lui, puis nous partons le chercher pour le trouver en train de boire avec ses copains du village. D’après le guide, il a une bouteille de rhum entière dans les veines, et pourtant il tient encore bien debout, parle correctement. Il paraît que les hommes d’ici se font deux-trois beuveries tous les mois, et peuvent boire en deux jours d’affilée jusqu’à quatre bouteilles de rhum par personne ! Mais bon, on ne peut pas partir comme cela, on va juste se promener avec le guide sur une petite lagune avec des énormes nénuphars, et encore des animaux, dont des très grosses tarentules qui ne sortent que le soir, et ne vivent que sur certains palmiers, donc en principe pas de risque. Suit encore un jour tranquille pour une soirée avec le chamane (cf prochain mail), et nous repartons le lendemain, je tiens à passer les deux derniers soirs dans un campement dans la foret. Il suffisait de demander, on remonte un autre fleuve tout en apercevant un anaconda sur un arbre et un fourmilier juste au-dessus de nous, jusqu’à une lagune partiellement recouverte de végétation flottante, avec ses curieux gros oiseaux acquatiques qui poussent des cris de singe, et les vautours qui rodent. L’assistant pêche toujours au harpon, nous partons faire un tour en pirogue la nuit à la recherche de caimans (à un moment donné on aperçoit deux yeux, mais ce n’est qu’une seconde, le caiman s’en va). Je suis content d’être là, j’ai fini par m’habituer aux conditions de la jungle, et je n’ai plus peur des moustiques, puisque je suis devenu un tueur-pro : à mains nues ou à coups de spirales insecticides, j’ai en un instant nettoyé ma moustiquaire, et si je veux sortir la nuit, il suffit de s’enduire tout le corps de répellent et d’utiliser des habits imprégnés. C’est pas si terrible, et contrairement à celles des mouches des sables, les piqûres ne demangent pas trop. A la fin, je commence même à ressentir de la compassion, et j’en gracie quelques uns. Ils me manqueront bientôt, et eux aussi feront partie des bons souvenirs.

Voilà, il ne reste plus qu’un jour pour redescendre au village, travailler un peu les graines récoltées (j’ai commencé à les tailler) et apprendre à préparer du fil à partir de fibres naturelles de palmier que la femme de l’assistant avait coupées et teintes. 2h de boulot rien que pour tresser 5m de fil, et il reste ensuite à en faire quelquechose... Fatigue, content de rentrer mais nostalgique déjà, car j’aurai vraiment aimé cette étape du voyage que j’avais tant attendue, et je ne suis pas déçu. Vous aurez d’autres conclusions dans le prochain mail-co que je rédigerai demain. On attend le bateau pour rentrer dans un bar sombre (il n’y a pas d’électricité) de Libertad, on installe le hamac sur le pont, et voilà. Ce matin je me réveille à l’aube à Iquitos, je repasse sur le Boulevard le long du fleuve avec la même lumière que la première fois, je retrouve mon hotel, je vais déjeuner chez la vendeuse habituelle et je m’empiffre de riz, avant d’acheter des sucreries et des fruits sur le marché. Il faut récupérer, pour le grand retour, plein de choses à faire. Vous avez là un bien long mail, et vous en recevrez un autre demain sur les histoires de chamanes. J’espère que ça vous plaira.

Hasta luego

(il va falloir que je commence à apprendre à le dire en portugais)

F.

Article précédent : Vue et vision, même le vieux chamane a chopé la conjonctivite

Article suivant : Voulez-vous devenir chamanes ?

Ce site est tenu par : Francesco Colonna Romano
Pour m’écrire : francesco ’arobas’ alamemeetoile.net