La foire d’empoigne, la forêt primaire, le rodéo de Noel et la forteresse espagnole


vendredi 7 janvier 2005, par Francesco Colonna Romano

Samedi soir, 1er jour de l’année 2005, je vous souhaite tout ce qu’il y a de mieux dans ce monde et dans les autres aussi, rien de moins. J’espère aussi pour ceux dont je n’ai pas eu de nouvelles que vous avez passé tous de bonnes vacances, etc.

Ici, tout est bien. Rentrés crevés après 34h de voyage d’affilée (bateau puis bus), nous avons pensé à vous lors de votre minuit (17h ici), puis je me suis endormi à 20h. A 22h on entendait quelques pétards dans la rue, bonne nuit 2004, on s’endort définitivement. Qu’arrive-t-il aux années une fois qu’elles sont passées pour de bon ? Ont-elles comme les éléphants ou les baleines un cimetière réservé, ou alors sont-elles simplement livrées à la mémoire des gens désormais libres de les transformer, les idéaliser, les recréer, etc. J’espère que vous garderez tous des souvenirs agréables de cette année 2004 désormais terminée.


Voilà pour les préliminaires. Ils reste notre petit voyage de vacances à raconter. Retour au Nicaragua, le lac et le rio San Juan où nous étions passés pour en novembre, mais en allant cette fois un peu plus loin. La route sans histoires jusqu’à Granada, le soir on y voit les immenses salons donnant sur la rue abondamment décorés pour Noel, des crèches impressionnantes avec des statues de 50cm, des guirlandes, des lumières, des statues de pères Noel, certaines maisons sont tellement décorées qu’elles ressemblent à des chapelles. Les gens discutent toujours sur le pas de leur porte, sur le trottoir, où ils ont sorti quelques chaises à bascule et regardent passer les gens. En face de l’hotel il y a une grande maison coloniale à deux étages que les gens louent deux soirs d’affilée pour y organiser des mariages : musiques dans la rue, beaux costumes, des danseurs qui vont et viennent passant d’une salle à l’autre, on se croirait dans une fête aristocratico-bourgeoise début du siècles ou des années ’50. Cette ville donne toujours ces impressions d’un autre temps, une nostalgie de belle époque.

Dans la queue pour acheter les places du bateau, par contre, l’ambiance est plutôt différente : il n’y aura pas de bateau le jour de Noel, du coup tout le monde veut partir aujourd’hui, coûte que coûte. J’attends deux heures dans la queue d’une cinquantaine de personnes, avant d’en comprendre la raison : il y a plein de gens sans gêne qui viennent s’incruster devant, juste au niveau de la caisse, ils tendent la main jusqu’à ce que la caissière finisse par prendre leur document et leur vendre un billet. Autre alternative : des gens dans la queue acceptent d’acheter des billets pour les nouveaux arrivants qui leur laissent leur papier d’identité, en se faisant payer pour ce service. Arrivé en zone sensible, à trois places du guichet, au bout de deux heures, je suis soudain pris par un sentiment d’injustice, tente de virer deux bonnes femmes qui essayaient de passer devant et qui ont le toupet de soutenir qu’elles n’étaient pas en train de faire la queue mais simplement de stationner sur le trottoir à 15cm de celle-ci, et refusent de bouger. Il y a aussi une petite vieille, vraiment petite, peut-être 1m40, mais trapue et musclée qui s’accroche au guichet et bloque la petite fenêtre pour que la vendeuse la serve, dégoûté je tente même de la bousculer parce que je ne supporte pas l’idée qu’elle double ceux juste après moi, mais celle-ci s’accroche avec une telle force qu’il est impossible de la faire bouger d’un poil. Je ne sais pas trop quoi faire, j’essaie de prendre des gens à partie, la guichetière qui vend à n’importe qui, les flics qui surveillent un coin inutile et m’expliquent que personne ne les écouterait s’ils essayaient de faire respecter la file, les gens dans la queue qui grognent un petit peu en silence mais restent résignés et passifs. Avec V, j’essaie de les bouger, en vain, ça me rappelle la fois au Pérou où j’ai essayé de convaincre tous les passagers d’un bateau, qui nous avait menti et fait perdre un jour, de passer dans le bateau concurrent, mais ça a fini par ne rien donner. Sans doute n’ai-je pas de talent de meneur de foules, mais quand même, si seulement les gens n’étaient pas aussi passifs par ici ça permettrait d’améliorer les choses.

Le voyage en bateau était pire que la dernière fois : c’est bondé de monde, et en plus il y a des vagues étrangement hautes pour un lac (comment est-ce possible ?), si bien que beaucoup de gens sont malades, et moi-même ne fais pas le malin dès que je ne suis plus allongé immobile à même le pont. Ca se calme un peu ensuite, mais il vente trop pour rester sur le pont, avec V. on se réfugie dans la cabine de première classe, où nous trouvons une petite place allongés par terre sous un banc, quand on est fatigués, on est prêts à tout… Les gens sont tous emmitouflés dans leurs pulls et couvertures et ici aussi il fait très froid, V. demande qu’on baisse la clim, mais le capitaine explique que des gens ont payé pour ça, et comme personne ne dit rien (toujours la même maudite passivité), on n’y touche pas. V. y touchera quand même en la coupant discrètement, et bizarrement personne ne se plaint.

On arrive au petit matin, suivis par les habituels goélands qui pêchent dans le sillage du bateau. On retrouve tout, San Carlos avec ses millions de moustiques verts. Quelques millions en moins certes, car depuis le temps c’est les petits oiseaux qui ont proliféré et volètent dans tous les sens. C’est la loi de la nature, mais je ne m’inquiète pas trop pour ces moustiques tellement nombreux que leurs cadavres par millions empestent dans la rue au petit matin, se mêlant à la boue crasseuse et puante qui recouvre la chaussée d’une fine couche. Peu a changé depuis notre dernier passage, les canards, les pains chauds que la boulangère vend tous les matins, le patron de l’hotel qui nous raconte fièrement que sa fille a gagné les élections municipales de 700 voix, alors que le convive de la soupe au crabe du mardi qui nous avait fait l’éloge des libéraux n’en parle pas et s’en va un peu dégoûté.


Redépart le lendemain matin avec un petit bateau. Sur les rives à la sortie de la ville, les arbres entièrement empaquetés de toiles d’araignées à la manière de Christo, sauf qu’ici ça pue car elles se remplissent de cadavres de moustiques verts en décomposition, qui flottent aussi à la surface du fleuve ; à notre passage des centaines de canards endormis sur le fleuve s’envolent d’un seul coup. Mais la malédiction des moustiques verts ne touche que San Carlos et les proches environs, plus loin nous ne rencontrons plus que des canards qui s’envolent par centaines à notre passage, c’est super-beau, des hérons qui flanent, une dizaine de bûcherons flottant sur un très long convoi de troncs d’arbres coupés, attachés les uns à la suite des autres en petit train, et un bateau locomotive qui conduit le tout. Les bûcherons sont debout chacun sur un wagon différent prêt à intervenir au cas où le tronc resterait coincé. A un certain moment notre bateau en marche est approché par deux femmes sur une pirogue, l’une tient la pirogue contre notre bateau qui continue son chemin, pendant que l’autre se met à nous vendre des jus de fruits naturels ou des bouteilles de cocacola. Le progrès arrive partout.


El Castillo est un petit village construit au niveau de rapides du fleuve au pieds d’une forteresse redoutable qui a servi à protéger les trésors de Granada espagnole contre les invasions de pirates. C’est tout en pierre, il y a une vue superbe sur le fleuve et la forêt environnante. La colline est contournée en bord de fleuve par la rue principale du village, avec ses maisons colorées toutes en bois, sur pilotis, son église et un petit terrain de sport, pas une voiture, juste quelques ruelles perpendiculaires, et c’est tout, c’est propre et super joli.

Nous rencontrons ici un volontaire américain passionné par son boulot, un couple de fonctionnaires niçois en ballade, une hollandaise végétarienne qui a travaillé deux ans dans son pays pour mettre de côté de quoi voyager, un autre hollandais grand voyageur (vraiment, les hollandais ont une bonne culture du voyage). Puis un épicier local peintre autodidacte qui commence à maîtriser vraiment la peinture à l’huile et réalise de très beaux paysages, et espère un jour vivre de son art ; entretemps il est adorable : on veut lui acheter du pain, il l’a déjà à la main, on lui demande si le pain est du jour, il nous répond non et nous indique où en trouver, renonçant ainsi à nous le vendre. La cuisinière du restaurant qui n’a pas de poisson alors elle envoie son fils en pêcher tout l’après-midi. Et puis le patron de notre hotel tout en bois avec terrasse sur la rivière d’où l’on voit le matin sauter de gros poissons (tarpons) mesurant un bon mètre, c’est un petit grand-père menuisier qui a tout construit lui-même et nous offre à chaque occasion des spécialités locales, comme la courge caramélisée au miel, ou une sorte de lait caillé toujours caramélisé. Décidément il n’y a que des gens adorables par ici, et c’en est vraiment touchant. C’est une chance que le monde soit parfois si beau et si bien fait, on sent le besoin de témoigner : oui, il existe quelquepart un pays magnifique où les gens sont tous gentils, et si on sait regarder suffisamment bien ce pays c’est PARTOUT !!

C’est pour tout cela qu’on décide finalement de passer Noel ici, où nous avons comme une petite famille, et du coup ça nous fera six jours dans le village. Pour Noel (comme pour toutes les fêtes par ici), les divertissement consistent essentiellement en un traditionnel rodéo qui s’étale sur trois jours. Le premier jour, c’est pour les petits (10-12 ans), qui doivent monter des petits veaux ou des vaches. Dans les tribunes s’assoient les femmes avec les petits enfants et les voyageurs, ainsi qu’un vendeur de bonbons travesti et épilé, avec les ongles rouges (c’est curieux comment il se soit intégré en adoptant une profession de femme). Tous les hommes ou garçons sont dans l’arène pour s’amuser à courir après le taureau ou assis sur l’enclos. Rien à dire, les petits veaux ne sont pas bien méchants, après au plus un ou deux bonds ils attendent devant la sortie, et ne font un tour d’arène que pour fuir tous ces hommes méchants qui lui tirent la queue et lui font peur. Le lendemain, on nous avait promis les meilleurs taureaux, mais le spectacle n’est pas très différent, la plupart des hommes sont complètement bourrés, une trentaine d’entre eux se ballade dans l’arène, deux ont une cape rouge avec marqué Cocacola qu’ils agitent en vain pour exciter le pauvre taureau, plusieurs se bagarrent entre eux en attendant l’arrivée de la bête, annoncée par un commentateur au haut-parleur qui passe les habituels tubes populaires et quelques rancheras (typiques) à la trompette. Le taureau est en général plus musclé que ceux de la veille, un peu plus agacé, mais contrairement à ceux de la corrida, il n’est pas blessé, donc il reste fondamentalement pacifique, et n’a qu’une hate, sortir de l’arène. Il a peur et ne fonce sur les gens que quand il est assailli de tous les côtés, et revient aussitot se placer à la sortie. Un des gars bourrés se prend deux fois la tête du toreau en pleines cotes, au bout de trente secondes il est de nouveau debout, mais on finit par le virer. Nous les occidentaux, on est tous pour les pauvres taureaux, et applaudissons lorsque l’un d’eux particulièrement désespéré exécute un saut de presque deux mètres au-dessus de la barrière pour revenir à son enclos. Et aussi pour les deux cowboys à cheval munis de lasso qui s’occupent d’empêcher que les choses ne dégénèrent et de sortir le toreau quand il a assez souffert. Ils ont une maîtrise impressionnante de leur monture, et du lasso aussi, qu’ils arrivent à lancer précisément à une dizaine de mètres.

Après tout ça, il y a tous les soirs un bal organisé où les hommes qui ont su prouver leur virilité en buvant et en montant les taureaux peuvent finalement draguer un peu et danser sur les tubes habituels.

Avec V., on préfère aller assister à la messe de 22h, beaucoup plus tranquille, avec essentiellement des femmes et des enfants. Si ce n’est pour la prèche contre l’avortement (même si Noel est censé célébrer une naissance, je trouve ça un peu déplacé) et pour le Mea Culpa au début où le prêtre fait répéter à tout le monde "je suis un pécheur" suivi d’une liste de catégories de péchés (comment fait-il pour savoir que le public a fait tout ça ?), c’est tout en douceur, les gens sont souriant, on offre à la fin des bonbons aux enfants de moins de dix ans et on recommande aux hommes de passer les fêtes "en famille et pas ailleurs" (c’est-à-dire pas au bar). Je trouve bien approprié le t-shirt de basketteur de mon voisin de derrière avec le slogan "Catch the spirit" (même si je sais qu’on devrait plutôt dire "Holy Ghost"). Ensuite les gens rentrent dîner chez eux (au menu un poulet spécial), s’offrent quelques cadeaux sur le coup de minuit. Dans la rue on entend des chants de Noel en version latino, ce qui est assez curieux.


A part ça, on profite des quelques jours pour faire des excursions dans les environs. On nous enmène par un bref trajet en bateau d’où l’on aperçoit des tortues qui bronzent sur les pierres, et des iguanes sur les plus hautes branches, et même un "aigle pêcheur" ("ah non, désolé, c’est un canard"). La forêt est une véritable petite Amazonie avec tout ce qu’il faut : gros arbres dont on fabriquerait des pirogues s’ils n’étaient pas protégés, des palmiers de tous les types, des lianes et racines aériennes (dont celles contenant de l’eau potable), des petits ruisseaux qui serpentent au milieu de la végétation dense, c’est beau.
En plus, le truc bien ici, c’est qu’on a la météo en direct : dès que le soleil sort, des cigales bruyantes se mettent à chanter, pour se faire relayer par les cris sourds des singes "llama-lluvia", qui eux chantent quand le ciel se couvre et qu’il va pleuvoir dans les cinq minutes. Bien sûr, on a eu aussi aux l’averse tropicales habituelles, tout est boueux, l’eau s’infiltre entre les feuilles, et j’aime bien l’image de Valérie avec ses pantalons oranges que l’on aperçoit entre ses bottes et son imper intégral qui lui arrive aux genoux, en train de grimper une côte boueuse et glissante sous la pluie. Quand tout est aussi galère, elle sort un pain pour ramener un peu de civilisation dans ce monde hostile… Heureusement, on pourra aller se baigner/laver dans l’eau claire d’un affluent où le guide qui connait les anecdotes pour voyageurs nous explique que "là où il y a du quartz [comme ici], il y a de l’or". Chouette.

On essaiera aussi le lendemain une ballade à cheval dans les champs environnants. Sur certains sentiers le cheval a de la boue jusqu’au genoux, le mien me parait fatigué et j’ai des scrupules à lui taper dessus pour le faire avancer (et puis, il vaut mieux qu’il ne sache pas "qui est vraiment le maître"), mais dans les prairies V. peut galopper à loisir. Avec mes souvenir de poney de CE2, je parviens à rester derrière, à savourer la beauté de la nature, mais j’avoue que ça m’a aussi rappelé la fois où on m’a fait tenter le VTT sur sentier pierreux en descente, et les observations techniques lors de mon stage dans des bars-PMU en banlieue parisienne ne m’auront pas vraiment sauvé de crispations constantes et de douleurs pendant plusieurs jours.

Voilà donc pour le Castillo, au risque de me répéter, je rappelle que cet endroit est un petit paradis qui va connaitre un boom touristique dans les 2-3 ans à venir (pour le reste du Nicaragua ça ne saurait tarder non plus), car il y a vraiment tout par ici. Donc si vous en avez l’occasion, visitez tout ceci avant.


Entretemps, on a décidé d’aller un peu plus loin, et faire la descende du fleuve jusqu’à l’Atlantique, à San Juan del Norte. Comme c’est deux jours après Noel, beaucoup de gens voyagent, un deuxième bateau est attaché à celui habituel pour le surplus de passager : dans les cent-cinquantes sans-papiers nicaraguayens qui étaient rentrés pour les fêtes et repartent travailler au Costa Rica. Ils se font déposer près de quelques fermes isolées le long du fleuve qui sert de frontière, puis marchent 6 à 7 heures dans la forêt pour rejoindre les terres où ils travaillent. On obtient une autorisation spéciale pour s’installer sur le toit avec les caisses d’alcool (à San Juan, pour Noel, ils ont bu tout ce qu’ils avaient), la petite cabine du vieux capitaine maigre, et un très jeune soldat, moins de 20 ans, les oreilles en éventail et des grands yeux gentils. Soleil et nuages s’alternent, on regarde les arbres passer (la forêt vierge sur la rive du Nica, les fermes au Costarica)), on compte les iguanes sur les sommets et on cherche des alligators qui aujourd’hui ont refusé de sortir pour cause de mauvais temps, alors qu’il doit y en avoir plein. Le petit soldat lit, c’est si rare de voir quelqu’un lire par ici, assis sur le pont au milieu de la marchandise, sur le toit d’un bateau bourré de clandestins, c’est une image très pure qui ferait une excellente photo pour les concours de la Fnac. En fait, le livre en question est un livre pour enfants, un titre du genre "La toile d’araignée de Carola", c’est attendrissant.

Puis pluie et brouillard arrivent, descendent au milieu des arbres. Le capitaine met nos sacs dans sa petite cabine et nous nous abritons sous un coin de toiture, debout les uns à côté des autres. Il pleut des cordes et ceci donne comme un aspect intime à la forêt. Puis la nuit descend, les clandestins aussi et nous nous installons à l’intérieur dans le bateau vide. Aucune lumière dehors et une nuit étoilée de celles qu’on n’a pas souvent, le bruit du moteur, je me mets à jouer de l’harmonica. Tout est tellement beau et les gens tellement gentils. De quoi faudrait-il s’inquiéter ? Le monde est parfait, l’univers est parfait. Je repense aux paroles de Cendrars qui fait un excellent compagnon de voyage :

C’était la nuit noire. Le vent était portant. Étant à la barre pendant que sommeillait le mousse, j’eus une sensation nouvelle, mélange de crainte et de fierté de la responsabilité encourue devant l’inconnu : mes yeux n’étaient pas assez grands pour scruter les ténèbres.




San Juan del Norte la nuit, encore une ville sans voiture où les rues sont des petits chemins bétonnés surélevés au milieu des prés à demi-innondés avec des petites maisonnettes. On nous raconte pour le frisson que dans ces flaques on rencontre parfois un crocodile, du coup on peut imaginer de marcher sur l’un deux le soir en rentrant si on ne fait pas attention. Dans la rue de notre hotel, on dirait des petites villas anglaises toutes identiques constuites au milieu de la prairie. En fait le village a quinze ans à peine, il a été rebâti pas très loin de l’ancienne ville de Greytown détruite par la guerre civile des années ’80.

Comme V. veut "voir des bêtes sauvages", on trouve un local qui nous emmène promener en bateau (il est normalement pêcheur de langouste, m’explique qu’on les atrape avec des filets de 2 milles de long et qu’à la bonne saison il peut en attraper 800kg en un seul jour) avec un chef d’entreprise suisse-allemand de passage pour ses vacances. On passe voir au milieu du delta les restes des machines qui ont servi jadis à agrandir ce qui devait être le canal entre les océans, avant qu’on ne décide de le creuser à Panama pour de sombres intérêts politiques. Le bateau tombe en panne au milieu d’un canal, le suisse-allemand dit agacé que ça devait arriver car on entendait un bruit bizarre, mais notre marin ne se démonte pas et nous mène à la rame aux restes de Greytowm d’où il part à pieds à un lodge d’où on l’emmènera au village pour emprunter un bateau et revenir nous chercher. On commence à visiter ce qui reste de cimetières de naufrages divers (et mystérieux ?), à moitié recouverts par la verdure, quand il recommence à pleuvoir à verse, mais vraiment à verse. On marche jusqu’à un abri en marchand dans l’eau jusqu’au genoux ou la boue, je suis trempé malgré mon poncho, et je regarde V. dans son imper intégral, les pantalons relevés, les lunettes de soleil protégeant le peu du visage qui reste découvert.

Quand nous parvenons à l’abris le soleil revient et V. fait sécher ses chaussettes, et au bout d’une demi-heure elle sera parfaitement sèche et propre. Je me dis qu’elle devrait un jour écrire un manuel de survie en milieu hostile avec des bons conseils du genre comment faire sécher vos chaussettes si vous êtes dans un bateau boueux alors qu’il pleut, comment trouver du pain frais en débarquant la nuit dans un village au milieu de la jungle, comment ne pas mouiller ou tâcher les jambes de votre pantalons alors que vous trébuchez dans la boue et la flotte jusqu’aux mollets sous un déluge tropical, plus de bons tuyaux pour éplucher une orange en utilisant une fourchette en plastique édentée gardée du petit déj’ de la semaine précédente…
Pendant ce temps, notre chef d’entreprise se met à écoper dans le bateau en panne, ce n’est pas très utile mais il y a des gens qui aiment bien rester actifs, pourquoi pas.

Notre guide revient avec un autre bateau et, tout en remorquant l’ancien, nous emmène vers la mer, où les eaux de la lagune se mèlent aux vagues énormes de l’océan. Il nous explique fièrement que très peu de gens peuvent aller en mer mais que lui peut, Valérie répond "vous êtes Superman", mais je sais qu’elle pense "il ne manque plus que ça, comme ça le nouveau bateau va lui aussi tomber en panne, il va devoir aller en chercher un autre et on va faire le petit train". Finalement on n’ira pas naviguer en mer et on rentre paisiblement. A temps pour une nouvelle averse (oui, on est dans un des coins les plus humides du Nicaragua, 5000mm de pluie par an, je ne sais pas si vous voyez ce que ça fait, 15cm d’eau par jour !!), mais une demi-heure après on est de nouveau secs, ça va.


Voilà. Le lendemain matin c’est le temps du retour, on prend le bateau au petit matin pour les 12h de remontée du fleuve, et cette fois on aperçoit plusieurs crocodiles, ouf. Puis comme le 31 il n’y aura pas de bateau pour traverser le lac on enchaîne avec un bus de nuit sur une des routes les plus atroces qui soient, neufs heures de bosses pendant la nuit sans pouvoir poser la tête, avoir pu dormir dans ces conditions tient du miracle. Nous apprenons alors que le premier il n’y aura aucun bus qui fonctionne alors on enchaîne direct sur les dix autres heures de bus pour rentrer à Tegus, où nous arriverons crevés le 31 dans l’après-midi. Dodo pas bien longtemps après minuit française, même pas le temps d’entendre les pétards. Les deux jours qui suivent la ville est quasi-déserte, on trouve à peine des provisions sur le marché, on lave toutes nos affaires. Et lundi c’est de nouveau la rentrée, tout repart, et c’est une autre histoire.

Entretemps, mercredi est arrivé mon frère en visite pour un mois, donc je me débrouille pour prendre quelques jours de congé et demain vendredi matin je repars avec lui dans la Mosquitia. Ca va être un peu crevant, mais j’aurai des choses à raconter.

C’est tout. Je vous souhaite toujours bien du bonheur et tout ce qu’il y a de mieux, surtout pour celles et ceux qui vivent un moment difficile. Le soleil revient toujours…

F.

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