La fin de la saison des pluies


vendredi 14 février 2003, par Francesco Colonna Romano

C’était jeudi dernier, le deuxième jour d’une sortie de classe des sixièmes dans le parc de la Tigra, a laquelle je m’étais joint, histoire de faire une bonne ballade. Malgré plusieurs éclaircies dans jours précédents, encore la veille le temps était assez gris. Pourtant ce jour-ci, pas un nuage, beau toute la journée, et bien chaud, comme si c’était normal. On a marché jusqu’à une grande cascade, les gamins étaient trempés. Dans l’après-midi, Laurent remarque : "Tiens, c’est la fin de la saison des pluies..."

C’était vrai, je n’avais pas pensé que ça pouvait se passer comme ça, soudainement, sans faire de bruit. D’un coup, on est passé d’un ciel souvent gris, au bleu intense, presque dépourvu de nuages, à la lumière, à la chaleur (attention, il ne faisait déjà pas bien froid, et il ne pleuvait quasiment jamais). Donc une note bien optimiste, et je souhaite à chacun de vous que votre saison des pluies, interne ou externe, se termine au plus tôt...

Certains d’entre vous ont peut-être reçu les objections de V. à mon avant-dernier mail. C’est vrai que j’y avais formulé quelques bonnes critiques de Tegus, mais je croyais vraiment avoir écrit un mail positif, où j’expliquais que j’aime bien cette ville. Bien sûr, toutes mes critiques restent valables, ce sont les premiers trucs qui m’ont frappé, et constituent bien sûr des aspects très inquiétants. Cependant, je signale que je serais bien plus critique si je devais décrire la banlieue parisienne, ou la plupart des villes de la Cote d’Azur par exemple, si l’habitude n’avait pas fini par me faire considérer tout cela comme normal. Donc je le redis, il y a plein de trucs que j’aime bien à Tegus, le soleil avant tout, les gens et les couleurs (bien plus présentes dans les coins pauvres), le quartier du marché juste à côté de Casa Alianza où je vais faire mes courses, la colline avec le Christ géant dessus qui pourrait bien servir de lieu de pique-nique, et plein de quartiers colorés que je découvre peu a peu avec le boulot, et où je compte bien revenir.

Voila. J’ai encore mis du temps à donner des nouvelles, parce que pour l’instant il ne m’en reste pas beaucoup, il s’envole. Je pars au boulot le matin tôt, je rentre fatigué vers 5h, le temps de récupérer un peu, discuter, dernièrement quelques cinés, et il se fait déjà bien tard. Il ne reste que les week-ends pour souffler un peu, se repromener, mais je compte bien à l’avenir prendre quelques jours de congé supplémentaires pour écrire plus (peu de temps sinon pour avancer les idées indiennes). Bien sûr ce sera après les vacances de V., qui sont arrivées vraiment vite : je repars demain avec V. pour les villages garrifunas de la Mosquitia (cf mon dernier mail) pour toute la semaine, cette fois avec le soleil.

Ça fait désordonné tout ça. Ce que je voulais raconter ici, c’était ce que je vis un peu tous les jours en bossant à Casa Alianza. Tous les matins, je me rends au centre, qui est un foyer d’accueil pour les gamins des rues, ou ceux dont la famille n’a pas les moyens de s’occuper, un peu plus d’une centaine, entre 10 et 18 ans, parmi les plus de 7000 de Tegus ! Ici on leur donne de la nourriture, des vêtements propres, un lit en dortoir, la possibilité de faire des études. Dans la pratique, puisque jusque là c’etaient les grandes vacances, les gamins restaient toute la journée au centre à jouer au foot, à jouer dans la salle d’ordinateurs, à dessiner dans la salle d’art ou fabriquer des bracelets brésiliens, ce qui constitue d’ailleurs le sport local : si dans la rue vous voyez un gamin avec un bracelet, vous pouvez être sûr qu’il est passé un jour ou l’autre par chez nous, et moi aussi maintenant j’en ai 4 au poignet qu’ils m’ont offerts de temps en temps. D’ailleurs leur créations sont assez impressionnantes, des motifs multicolores et complexes, avec jusqu’à une quarantaine de fils. A part ça, les éducateurs et la dizaine de volontaires étrangers qui traînent par là essaient de compléter ça par de la musique, des cours d’anglais, de photoshop pour apprendre à mettre en page un journal du centre, et maintenant aussi de crochet... Avec un succès variable.

Les gamins ici sont classés en trois niveaux suivant leur degré de stabilité dans le foyer (leur bon comportement, la motivation à rester pour réussir des études et s’en sortir). Jusque là je suis incapable de les distinguer. La plupart des gamins sont vraiment adorables et affectueux avec moi, ils viennent me saluer, les plus jeunes me donnent la main, viennent discuter ou jouer. Pourtant, un très grande partie va et vient : un jour, souvent après moins d’une semaine de centre, ils décident de revenir à la rue, ils repasseront sans doute un de ces quatre. Un jour, j’ai vu dehors un de ceux que je connaissais le mieux, que j’avais toujours vu d’une douceur extrême. Il s’était fait virer une journée parce qu’il avait été vraiment violent avec les autres ; il portait des habits neufs, sans doute volés (il a raconté qu’un couple de gringos les lui avait offerts), et avait inhalé de la colle. D’ailleurs, entre eux, les gamins ne sont pas toujours tres doux, j’ai presque failli pleurer un jour où assis avec eux dans un coin, plusieurs venaient, se taquinaient et se mettaient des beignes, des vraies : j’ai vu mon protegé de dix ans, tout petit, qui partait le lendemain parce que selon lui tous ses camarades le tapaient et que je venais de consoler parce qu’il s’était prix des coups de pieds violents mettre un coup de point dans la machoire, de toutes ses forces à un autre qui était juste venu le taquiner. Bien sur, il en a reçu un pire aussitôt, et il s’est remis à pleurer. C’est vraiment un sale système, personne n’aime se battre, tout le monde en souffre, et pourtant ils s’en prennent tant qu’ils finissent par les rendre. Et ces les plus petits et les plus faibles qui se battent le plus.

Dernièrement, tous les matins, je sors avec les éducateurs de rue, dont j’avais déjà parlé dans mon avant-dernier mail. Tous les jours, c’est des missions différentes, ce qui rend le boulot vraiment vraiment intéressant et me permet de découvrir la ville et les gens. Et aussi, de me spécialiser en magie de rue, puisque en général les gamins aiment bien ça, et rameutent vite dix à quinze copains qui veulent que je recommence, si bien que je finis par faire deux heures de tours par jour.

Parfois, nous rendons visite aux gamins qui vendent des bonbons ou font la manche au feux rouges, je leur fais quelques tours de magie pour entrer en confiance, pendant que les éducateurs essaient de recueillir des infos sur eux, leur situation familiale, leurs amis. On discute un peu, en essayant de passer quelques messages subliminaux pour les renseigner sur notre organisation, meme s’il n’en auront pas trop besoin. Ce dont ils ont besoin, c’est surtout d’un peu de distraction de leur travail répétitif et interminable, auquel ils doivent pourtant revenir vite, parce qu’il n’est pas question pour eux de perdre trop de temps. Pourtant, ce qui m’a vraiment touché, une fille a insisté pour nous offrir des bonbons qu’elle vendait...

Un autre matin, on fait un tour à la foire qui passait en ce moment à Tegus, mais on n’y trouve pas de gamins de rues. On finit donc par jouer avec un petit gros de dix ans avec ses deux acolites, plus petits et mince. Le petit a l’air un peu blasé, explique que ses camarades l’appellent ballon de basket, qu’il aimerait faire de la magie pour les impressionner, et me demande pourquoi je n’utilise pas ma magie pour me transformer en quelqu’un de beau...

Hier par contre, on est partis dans le quartier plus pauvre du marche, on a trouve dans une rue des gamines endormies, a cote un gamin de moins de 14 ans, assis par terre, aussi sâle, tenait sous sa chemise un pot de colle qu’il inhalait régulièrement. A son poignet, il portait un bracelet au crochet que je lui avait fait quelques jours auparavant au foyer. J’ai mis du temps pour le reconnaître, car ici c’est tellement différent de là-bas, et je commence seulement à comprendre que beaucoup de gamins qui ont l’air pourtant bien installés au foyer sont arrivés depuis peu, et exigeront d’en sortir d’un jour à l’autre. D’autres gamins se ramenènt, des gamines aussi, plusieurs portent de bonnes cicatrices, tous ont des pots ou des sacs avec de la colle, inhalant continuellement, et aussi une prostituée de 17 ans. Tout le monde regarde les tours de magie, en redemande, plusieurs promettent de passer au foyer demain matin pour commencer une cure de désintoxication (dans ce cas, on les envoie dans un centre à la campagne), après avoir passé un dernier jour à se défoncer à la colle. Aucun de ceux-là n’est venu, mais trois des autres sont effectivement passés (dont celui avec mon bracelet). On nous apprend aussi qu’un gamin se serait pris une balle dans la tête par le mari de celle à qui il essayait de voler un collier, mais en fait d’autres disent qu’il aurait plus de dix-huit ans, donc ce n’est pas trop nous de nous en occuper. Sinon, on aurait fait une enquête plus poussée, on serait passés à la morgue (on y passe normalement le lundi pour savoir si rien n’est arrivé pendant le week-end ; quand j’y étais heureusement pas de gamins morts, mais il y avait une liste d’une trentaine de personnes non identifiées). On a donc continué notre chemin, et on s’est finalement assis sur un trottoir avec trois autres gamins pour jouer avec eux (dominos, dames, puissance 4...), histoire toujours de leur donner un peu de jeux, et d’établir un rapport de confiance qui servira à l’avenir.

Aujourd’hui, on est partis à une heure de Tegus, dans un village aux maisons toutes identiques construites par la Croix Rouge pour les sinistrés de l’ouragan. Avec plusieurs petits gamins super-affectueux qui nous donnaient la main, on a fait une tournée de plusieurs familles en difficulté pour leur proposer d’accueillir les gamins pour qu’ils puissent suivre des études. Gustavo l’éducateur a tenu un discours à des gamines de 12 ans qu’on ne fait pas chez nous à 18 : que voulait-elle faire de sa vie ?, l’importance d’avoir un but, de savoir où on va, de ne pas perdre son temps...

En général, on rentre vers 13h au foyer, et je laisse alors les éducateurs remplir les comptes-rendus. Je mange avec les gamins, et ensuite, depuis une semaine, je donne un cours de crochet. Après quelques déceptions, le fait qu’on ne retrouve pas souvent les mêmes élèves à deux cours, et aussi le jour où je n’ai récupéré aucune des aiguilles confiées la veille aux gamines, j’ai quand même réussi à faire terminer des porte-monnaie à deux élèves, ce qui devrait les motiver définitivement pour continuer, et me donner courage et envie de continuer aussi à enseigner. Pendant le cours d’hier, un éducateur est passé avec un tableau avec plusieurs colonnes, il demandait à chaque gamin son nom, et cochait ce qu’il avait essayé : tabac, bière, marijuana, colle, cocaïne, crack, eau de vie. Beaucoup, dont mes élèves, des gamines de 14 ans, ont tout coché. Pendant le sondage, plusieurs gamins étaient dans le coin, mais pas besoin de confidentialité, personne n’ai fait la moindre remarque, la moindre blague (ah si, il y a un gamin qui a raconté qu’il n’avait jamais testé la colle), tout ceci est bien trop banal...

Voilà donc, vous avez ici un échantillon de mes journées de boulot. Je rentre chez moi vers 16h, assez crevé, en faisant un petit détour par le marché. De temps en temps je croise des gamins qui se souviennent de moi, que j’ai du connaître au foyer ou dans la rue, ce qui me fait toujours sentir un peu plus chez moi dans cette ville. Ça commence d’ailleurs à faire un bout que j’y suis, et pourtant je ne vois pas le temps passer. Bon signe je crois...

Que dire encore ? Que souvent j’aimerais bien que vous soyez moins lointains et que je pense à vous, même si j’ai un retard énorme sur mes mails persos. Que si vous m’envoyez de vos nouvelles ça me fait vraiment plaisir. Et que je vous donne rendez-vous à mon retour de vacances dans dix jours (je ne pourrai pas lire mes mails entretemps).

Hasta luego, et que les vaya bien

F.

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