La famille de Pat Bona, les sangsues qui tombent des arbres et les cabanes sur le Mékong

Cambodge (Kratie, Banlung, Stung Treng) et Laos (4000 îles)


jeudi 23 juillet 2009, par Francesco Colonna Romano

Salut à tous

comme j’avais trop de retard et je préfère écrire en direct, je rattraperai plus tard le récit de mes dix premiers jours au Cambodge, essentiellement dans la capitale. Ci-dessous en quasi-direct la route vers le Laos le long du Mékong.

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14. Cambodge - Kratie - Magie chez Pat Bona

Alexandra a terminé son stage le vendredi soir, le samedi matin nous sommes déjà dans un bus pour Kratie. Par la fenêtre, l’alternance habituelle de rizières et de maisons, avec petites épiceries et réparateurs de motos, le long de la route deux voies goudronnée. Au loin, toujours l’horizon que je ne franchirai pas du Cambodge mystérieux.

Kratie est une petite ville de province s’étirant paresseusement le long du Mékong, qui impressionne par sa largeur et sa force tranquille. A côté de lui, les quelques maisons coloniales blanches tâchées par l’humidité paraissent si petites, tout comme le marché somnolant, les petites rues paisibles le long du quai, les rares motos. Tout paraît engourdi par la chaleur du jour ou la pluie qui se prépare.

Le Sunset Inn, hôtel tenu par un ancien fonctionnaire khmer parlant français offre malgré son nom pompeux des chambres basiques le long du fleuve et de la cuisine internationale, dont la poutine québécoise. C’est là que travaille en ce moment Pat Bona (le prénom se place un deuxième), un gamin mince de 16 ans qui en fait plutôt 12 qu’Alex avait rencontré lors de sa visite précédente. Il parle un bon anglais et veut devenir médecin. Alex avait adoré sa famille qui habite des paillotes en bois le long du fleuve, le père pêcheur, la grand-mère, les frères et cousins, le petit dernier. On leur apporte des ramboutans et deux cakes achetés sur le marchés, ils nous offrent deux canettes de coca. Bona fait l’interprète. Au mur plusieurs photos avec des étrangers. Ils ne sont guère riches, mais ils ont compris l’importance des études pour leur fils : ses cours d’anglais lui permettront de travailler comme guide et gagner les 80 dollars pour payer un an de lycée, les cours de physique et de chimie, etc. Je découvre que les pelures de ramboutans remplacent avantageusement les pièces de monnaie (il n’y en a guère dans ce pays) pour faire des tours de magie improvisés.

La piste le long du fleuve et sur l’île d’en face est bordée de petites maisons sur pilotis, de fours cuisant des briques en terre et d’innombrables petites épiceries. Quand on la suit à vélo, on entend plein de petits « hello » joyeux, venant de petits enfants embusqués qu’on n’aperçoit pas toujours. Il n’y a pas à tous les coins moto-dops et tuk-tuks, c’est chouette d’avoir quitté la grande ville.

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6. Cambodge - Kratie - Panneau d’incitation à rendre les armes

Le lendemain, cap vers le nord, en longeant le Mékong. Peu avant Stung Treng, le bus tourne à gauche, quitte la route goudronnée et empreinte une piste de terre, couleur rouille intense. Direction le Ratanakiri, une des régions reculées du pays. Les ornières ne sont guères profondes et la boue demeure raisonnable, si bien que le bus peut garder une apparence de vitesse, malgré ses amortisseurs absents. Le paysage change enfin, puisqu’on monte très lentement entre de véritables collines, au milieu de plantations d’hévéas, des bois de teks, de zones déboisées, de hameaux de bûcherons, de rizières de plus en plus rares, et de forêt denses. Les villages sont rares est sont constitués de maisons dispersées plutôt qu’alignées le long des routes.

Banlung est une bourgade grossissante autour d’un grand marché plein d’activité où se mélangent sur les visages des gens des traits khmers, chinois, vietnamiens, et des ethnies locales. Ici le béton et les guest-houses poussent vite au milieu de la boue rouge des rues, pour ce qui sera bientôt une route commerciale importante entre le Laos et le Vietnam, et un centre touristiques pour les treks au milieu des montagnes. Au lieu des gros hôtels en béton et carrelage au goût local, nous y trouvons un charmant bungalow tout en bois avec terrasse munie de hamac et vue sur les collines, c’est le bonheur. De là on accède facilement à vélo à un petit lac rond au milieu de la verdure où l’on se baigne seuls entre les bruits de la nature, comme au premier jour de la création. A 14h, alors que nous commençons à nous renseigner pour un trek dans la jungle et les villages indigènes, il commence à pleuvoir (comme tous les après-midis). Le Hollandais qui gère des guides avoue qu’on risque d’être mouillés malgré nos ponchos, et qu’on trouve plein des sangsues qui tombent des arbres. Bien que ce ne soient pas des animaux spécialement jolis, elles ne transmettent pas de maladies et le guide maîtrise la technique pour les enlever en douceur. A priori, nous sommes plutôt partants pour 6-7h de marche par jour sur trois jours, avec la pluie, le terrain glissant (surtout avec les chaussures que j’utilise normalement pour aller à l’école à Aubervilliers), les sangsues et la perspective de ne pas avoir de vêtements secs le soir en arrivant. Mais la pluie généreuse et incessante continuera à tomber tout l’après-midi et la nuit, le linge lavé la veille est encore trempé, et rien que les deux cents mètres de boue jusqu’au marché sont forts désagréables à parcourir. Finalement, nous ne sommes peut-être pas obligés de subir le calvaire de la jungle en payant en sus 120 dollars chacun pour cela. Sans compter le risque de rester coincés au retour car les cours d’eaux montent vite et peuvent inonder la route, ce qu’ils ont fait ce même jour. Bref, le lendemain matin à l’aube, c’est reparti pour la plaine.

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30. Cambodge - Stung Treng - Embarcadère

Stung Treng est presque une ville frontière. La Riverside Guest-house, première recommandèe par Lonely-Planet et fréquentée par la plupart des voyageurs est l’une des plus glauques que j’aie jamais vues : le béton des murs est gris et noir d’humidité, pour monter aux chambres on traverse une espèce de grande cuisine presque vide et un escalier sombre comme les chambres. Les draps multicolore en tissu bon marché (à la texture plastifiée) et les fentes étroites sur le mur en guise de fenêtre ne laissent guère filtrer la lumière du jour. Tout est glauque jusqu’au moindre détail, le carrelage blanc ébrêché de la salle de bain, la douche en plastique blanc sale, le vieux ventilateur. Un gros cadenas bloque l’accès à la terrasse avec vue sur le fleuve, seul recoin qui aurait pu être accueillant en ce lieu étouffant dont on a hate de partir. Hélas, le proprio semble assez incontourbale en ville pour obtenir des renseignements et des tickets de bus, d’autant qu’il parle anglais, mais je le soupçonne de cacher l’existence des moyens de transports khmers pour proposer aux voyageurs ses business à lui.

Nous nous installons plutôt dans une chambre avec vue sur le fleuve d’un hôtel chinois avec au rez-de-chaussée une boutique de meubles en bois massif bien marron vernis brillant, avec des bas-reliefs kitschs printanniers. Promenade le long du fleuve et de l’autre côté. J’adore ces traversées sur de long bateaux en bois au milieu les habitants de l’autre rive rentrant avec leurs courses et parfois leur moto, et ce capitaine qui tient la barre du pied tout en scrutant l’horizon comme si chacun de ses allers-retours sur ce fleuve splendide était un grand voyage. Nous cherchons à savoir s’il est encore possible de prendre un bateau jusqu’à la frontière. C’est M.Taing, un khmer réfugié en France à l’époque des Khmers Rouges avant de revenir ouvrir un restaurant dans ce coin paisible qui nous renseignera, en français impeccable. Il y a trois ans, les bateaux faisaient encore la longue croisière depuis Phnom Penh, puis la route a été goudronnée et les bateaux ont commencé à voyager presque vides, de moins en moins souvent. Un jour ils sont restés au port. Les Cambodgiens n’aiment pas le bateau, pour eux c’est un passé d’inconfort et de dangers, en général ils ne savent pas nager. Les temps changent, à quelques centaines de mètres en amont les Chinois on construit un grand pont blanc au-dessus des flots qui conduit au Laos, de l’autre côté ils en construiront un autre ainsi qu’une route directe pour Siam Reap et la Thaïlande. Ils sont déjà nombreux à séjourner ici, et bientôt cette frontière reculée sera un grand axe commercial relié à l’empire du milieu. Entretemps, M.Taing enjambe son petit vélo pour parcourir les 50 m qui le séparent de l’embarcadère et se renseigne pour nous : il y a bien un bateau arrivé hier du Laos, il peut prendre quelques voyageurs, mais il ne partira que d’ici quelques jours, le temps de trouver une cargaison plus rentable.

C’est en mini-bus que nous passons la frontière, un mini-bus ne transportant que quelques étrangers. Le poste frontière de Voen Kham à une heure de route est minuscule, deux passages à niveaux à une cinquantaine de mètres de distance, et de chaque côté une petite cabane. Les douaniers ne se gênent pas, ils ont institué de chaque côté un backshish officiel de 1 dollar (pas d’inscriptions le précisant, pas de reçu possible). De toute façon il y a tellement peu de monde à cette frontière, que l’on ne saurait pas à qui se plaindre. Pas de Cambodgiens ni de Laotiens effectuant le transit, pas de bus attendant de l’autre côté, juste notre petit groupe d’étrangers, les douaniers corrompus qui s’amusent à faire peur à un petit singe qu’ils gardent attaché à leur cabane, et notre minibus que je soupçonne de pratiquer aussi des tarifs monopolistiques, mais dont nous sommes encore dépendants en terre laotienne. Sans compter la pluie … Tant pis, l’important c’est d’être de l’autre côté.

… Oui, nous sommes au Laos … Je me souviens encore très précisément avoir longé le Mékong dans le nord de la Thaïlande il y a 9 ans : sur l’autre rive, le Laos apparaîssait comme un pays mystérieux et rempli de dangers insoupçonnés cachés derrière cette rive sablonneuse, et ces enfants qui jouaient au ballon sur un banc de sable au milieu de la rivière. C’était mon premier grand voyage, j’étais jeune et le pays à l’époque n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, bref, j’étais resté de l’autre côté... Laos, à nous deux maintenant …

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48. Laos - 4000 iles - Don Det - Sur la terrasse de notre bungalow

Toujours ce minibus sous la pluie, des petites rizières, un village, un petit bateau long et couvert nous dépose sous la pluie crachotante sur l’île de Don Det, au milieu de centaines de petites îles à la végétation luxuriante, de bancs de sables et d’arbres innondés (cette région s’appelle « les 4000 îles »...). Sur le chemin de boue qui part de l’embarcadère et longe la rivière se succèdent des bungalows de styles divers en bois ou en feuilles tressées montés sur pilotis, munis de terrasses sur le fleuve et de hamacs. Ce serait paradisiaque, sauf qu’il y en a tellement, alternés avec des bars reggae, des agences proposant des billets de bus « VIP » pour les quatre coins d’Asie (Thaïlande, Cambodge, Laos, Vietnam, Chine), des bureaux de changes, des restaurants servant des banana pancakes...

Tant pis, nous choisissons un bungalow peint en rose sale mais un peu moins délabré et loin des reggae bars, avec des hamacs en terrasse à pic sur le fleuve. Il n’y a pas d’électricité, les toilettes communes sont plutôt basiques et l’eau boueuse des douches est pompée directement du fleuve, mais pour 2 euros par jour (le même prix que partout) c’est royal. Les terrasses des paillotes limitrophes contiennent plusieurs grandes bouteilles de bière vides. A peine installés, nous voyons sortir le voisin d’à côté, punk à la longue crète jaune. Il ne répond pas à mon bonjour, il doit avoir la gueule de bois. Sort alors le voisin de droite, grand nordique blond qui l’interpelle par dessus notre terrasse : « Salut Erick, ça va aujourd’hui ? » Erick dit oui, et marmonne un truc contenant le mot « whisky ». Finalement on prendra la cabane en bout de file...

L’agacement initial passé, on se rend compte qu’on doit être une cinquantaine de voyageurs (dont un tiers portent des dread locks) et une centaine de bungalows en tout sur cette île, ce qui ne fait pas beaucoup par rapport à ce qu’on peut trouver n’importe où en France. Le soir la plupart des bars sont fermés, seuls deux d’entre eux sur fond reggae ont une dizaine de clients partageant tranquillement des bières, des lao lao mojitos ou lao lao sunrise (pareil que la version internationale, mais avec de l’alcool de riz gluant). Bref, en dépit de ma description, cet endroit reste encore (pour combien de temps ?) un petit havre de paix, coupé de la réalité laotienne certes (il n’y a pas de véritables villages sur les îles, juste des hameaux au milieu des rizières), mais très beau pour la nature.

Le matin au lever du soleil (une heure après celui des coqs) nous partons plusieurs heures pour une longue ballade à vélo au milieu des rizières, des bois de teks, d’un espèce de maquis, jusqu’aux cascades impressionnantes, au pont du petit chemin de fer que les Français avaient construit jadis pour les franchir avec la marchandise qui descendait le Mékong, à une petite plage tranquille. Partout le vert intense de la végétation, c’est d’une beauté rare. On passe l’heure de pluie du début d’après-midi en déjeunant à un boui-boui, et me voici à écrire ces lignes sur mon hamac avec l’ordinateur d’Alex pendant qu’elle lit Malraux. Il fait bon, le ciel est bleu entrecoupé de grands nuages blancs et frais, le voisin fume un joint sur son hamac, le fleuve coule imperturbable, les arbres poussent et les petits poussins piaillent dans la cour avec les autres oiseaux. Le soleil décline, on marchera un peu pour lui souhaiter bonne nuit. Demain, on reprend la route.

Plein de pensées pour vous, où que vous soyez.

F.

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