La campagne du Bihar, le pays de l’éclairement et la ville de l’autre monde


lundi 28 octobre 2002, par Francesco Colonna Romano

Hola tous,

me voilà de retour, j’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée depuis mon dernier mail de Calcutta, même si ça ne doit faire qu’une semaine. Ça m’a fait vraiment plaisir de voir que mes mails sur l’expérience chez Mère Thérésa ont touché un certain nombre d’entre vous. Sachez que si vous voulez essayer, il n’est nul besoin de venir en Inde. Les soeurs ont des missions à Paris, Tegucigalpa et Milan, et il y a aussi beaucoup d’autres assoces qui s’occupent des sans-abris, etc... Mon conseil, c’est de ne pas chercher des trucs de gestions, mais au contraire un truc bien manuel (plonge, service de repas, accompagnement en sortie...). Ça fait du bon karma yoga (le yoga du travail), donc ça peut vous mener à l’illumination tout en restant bien agréable pour ceux qui comme moi avaient besoin d’utile et concret.

...

Donc j’en étais au départ de Calcutta, en train de nuit, le trajet a duré bien plus que ce que je pensais, mais ça a permis d’observer les campagnes paisibles et colorées du Bihar, un des état les plus pauvres de l’Inde. Sans doute que c’est pour cette raison que les gens sont tous dehors dans les champs, avec leurs habits colorés, les enfants se baignant dans les marres de boue et tous travaillant un peu de temps en temps, avec des outils rudimentaires mais colorés. Ils n’ont pas l’air bien malheureux, surtout si on garde en fond la musique sixties des Grateful Deads. C’est un peu un long film coloré qui passe, en vert-bleu-marron. J’ai essayé de faire écouter ça à un gamin, pour voir la réaction, mais ça ne l’a pas trop surpris.

Arrivée donc à Bodhgaya, lieu de pèlerinage le plus important pour le Bouddhisme, puisque c’est ici que le Bouddha est parvenu à l’illumination, après plusieurs semaines de méditation, sous un arbre dont on peut observer aujourd’hui le petit fils. J’ai passé ici deux jours et demi, essentiellement dans le parc du temple principal, pour m’imprégner un peu de l’atmosphère : le bassin des poissons-chats qui semblent attirer les indiens bien plus que le boddhi tree, un bon temple assez simple, le fameux arbre sous lequel on peut tranquillement s’asseoir et méditer, et beaucoup d’allées où les moines bouddhistes du monde entier viennent faire leur gymnastique-prière, réciter des mantras, marcher en procession, méditer ou discuter avec leurs collègues. Au coucher de soleil, ils allument des milliers de bougies disposées sur tous les murets, ce qui rend l’endroit assez magique. Je n’ai pas beaucoup médité, en partie à cause de la crève que j’avais chopée dans les matins de Calcutta, mais aussi parce que vraiment je n’en sentais pas le besoin, les instants étaient suffisamment magiques sans. J’ai pas mal lu (une explication du karma yoga et de la loi de la causalité, l’endroit était bien adapté), j’ai pris des feuilles du boddhi tree à rapporter en France.

Enfin, départ tôt le matin, c’était avant-hier, pour Bénarès (Varanasi), où j’ai retrouvé Jean-Christophe qui revenait de l’ouest et Delphine (une amie parisienne, rencontrée par ma page web, qui voyageait en ce moment en Inde, et qui sort d’une retraite bouddhiste à Daramsala, retraite que je ferai aussi le moment venu, c’est-à-dire bientôt, malgré les a-priori que j’ai contre le bouddhisme depuis quelques jours). Vraiment agréable de retrouver des compagnons, d’autant que cette ville est quelque chose de spectaculaire, inimaginable, ..., et ça vous prend aux trippes. D’abord par cette musique qui vous poursuit sans cesse, des bahjans, des chants des muetsins, les Hare Krishna sur leur bateau (ils passent leur journée à chanter Hare Krishna Hare Krishna Hare Hare Hare Hare Rama Hare Rama Hare Hare Hare...) et que l’on entend depuis notre barque à des centaines de mètres. Et aussi cette sorte de chant-mantra-sirène qui hurlait dans la nuit, à sept heures, à dix heures quand je me suis couché, à deux heures du matin lorsque je me suis réveillé, puis toutes les demi-heures, à chaque sursaut, elle était toujours là, incessante, a l’aube, elle continue, j’ai cru que ça ne finirait jamais. Paradoxalement, ce n’est qu’en plein jour, aux heures les plus chaudes, qu’on a un peu de paix.

Bénarès me fait penser à une banlieue-dortoir-HLM du moyen âge, ou aussi au Marais parisien du futur après une guerre nucléaire (on peut penser aussi à l’Interzone dans le Festin Nu, pour ceux qui ont lu Burroughs). Il y a des immeubles grisâtres aux murs crasseux, qui n’ont plus d’âge, des ruelles étroites et tortueuses, avec beaucoup de petits escaliers, des échoppes (vendeurs de soieries, de parfum, d’encens, rouleurs de beedees (feuilles de tabac roulées à fumer), barbiers, échoppes à thé et nourriture). Dans les artères plus larges, il y a un trafic digne du périf aux heures de pointe, sauf que c’est des vélo-rickschaw qui vous harcèlent ("my rickshaw is very cheap, where do you want to go ?"), qui essaient de se faufiler, qui se rentrent dedans. Et puis c’est les berges du Ganges, des temples, des terrasses où pèlerins, masseurs, rabatteurs, voyageurs, moines hindous, passent, s’assoient, font des offrandes, des escaliers raides qui descendent au fleuves où les gens se lavent. A part quelques endroit où il y a des trucs qui flottent (pas vu de cadavres, mais il paraît qu’on en croise facilement), l’eau ne semble pas si sale (pas plus que la Seine), et avec tout ce monde qui se baigne et la grande étendue de sable en face de la ville (couverte par la crue à d’autres moments), ça a un air de plage tropicale. Difficile de résister à l’envie de se baigner, surtout si l’on sait qu’un bain dans l’eau du Gange lave le mauvais karma de vos sept dernières incarnations... Si l’on rajoute à ça des raisonnements bouddhistes : "ce n’est pas l’eau du fleuve qui est sale, c’est la crasse qui est dedans", il n’y a plus de problème, allez-y, buvez-en (on voit les indiens en recracher)... Non, personne de nous ne s’est baigné, on s’est contentés d’une petite croisière, et de promenades, jusqu’à un temple qui a coulé, seul le toit dépasse de l’eau, les centre de crémation et ses bûchers où l’on brûle des corps à longueur de journée. Les immeubles n’ont toujours pas d’âge, même les peintures récemment refaites portent les traces des crues du fleuve qui périodiquement recouvre une bonne partie des quais et de ces immeubles. Mais pas de panique, tout est normal ici, la grande roue de la vie continue à tourner, après la crue, les gens reprennent les quais, les troupeaux de buffles aussi, peu à peu on enlève la boue (il y a des zones toujours découvertes). Tout va bien.

Bénarès, c’est aussi la ville de Shiva. Ici le Gange fait son seul coude, avant de tracer vers le sud : ça veut dire que partout ailleurs on fonce vers la mort, et il n’y a qu’ici qu’on fait une pause. Bénarès, c’est la ville pour mourir, puisqu’en mourant ici on maximise ses chances de sortir du cercle des réincarnations, et des milliers de mourants viennent ici attendre leur dernière heure, pour qu’on jette leurs cendres dans le fleuve. Le soir ici, on sent vraiment ce mouvement cyclique puissant et sans fin, cette succession de gens qui viennent ici mourir, en se faisant bousculer par ceux qui attendent leur tour. Comme la musique la nuit, l’activité ne doit s’arrêter jamais. Claire et tranquille le matin, ça devient le soir une ville sombre, où il vaut mieux ne pas s’aventurer la nuit, avec ses ruelles louches, inextricables, qu’on est parfois obligé de parcourir à la lumière de bougie lors des coupures de courant.

Nous avons trouvé ici une chambre sur une terrasse au cinquième étage, et on peut monter un peu plus haut encore. De là on domine toute la vieille ville et ses toits carrés, avec ses dizaines de singes qui rodent, jouent ou paressent, les centaines de cerfs-volants qu’enfants et adultes font voler en fin d’après-midi, quelques aigles et les omniprésents corbeaux indiens. Et pourtant cet air de famille avec les toits parisiens...

Voilà. Je me suis un peu laissé porter par ma description, mais c’est vraiment ce qu’on ressent en arrivant, et pour ceux qui aiment l’Inde, c’est le coup de foudre, un concentré de tout ce qu’on peut trouver dans ce pays, une ville hors du temps. Je n’ose pas imaginer le choc que ça doit faire à ceux qui débarquent directement ici depuis aéroport de Delhi...

Pour l’instant ici, on s’est pas mal baladés, assis à observer les gens, aujourd’hui on a essayé d’aller travailler à la maison locale des missionnaires de Mère Thérésa, mais peu habitués aux volontaires, ils ne nous ont pas fait sentir très utiles. Tous les soirs, au coucher du soleil (et parfois le matin aussi), on fait une pouja (offrande-prière) sur notre petit toit. J’ai acheté de quoi me faire un minuscule autel de Shiva (une statuette de Shiva, de Nandi son taureau et un shivalingam, un collier de graines de Shiva et des fleurs rouges) à qui va toute ma sympathie, alors que Jean a choisi Ganesh, le dieu à tête d’éléphant. Je joue Om Namah Shivaya à l’harmonica, Jean chante un peu, et on allume de l’encens. Voila, je sais que ça doit paraître débile de l’extérieur, d’où une petite explication : ça paraît débile de l’intérieur aussi, et c’est là raison de premier degré pour lequel on le fait. D’ailleurs Dieu quel qu’il soit doit bien se moquer de toutes ces offrandes ridicules et qui ne servent à rien. Et c’est la tout l’humour et la profondeur du deuxième degré : cet acte gratuit sert peut-être à faire sourire Dieu l’espace d’une seconde, et du coup ce n’est peut-être pas du temps perdu, c’est aussi quelque chose de spirituel...

Ehm, si je ne vous ai pas convaincus, tant pis, je réessaierai au retour. Comme d’hab, je suis un peu sous le choc des premières impressions de cette ville, et je n’ai pas beaucoup de recul. Essayez de ne pas trop juger de loin...

Voilà tout pour cette fois, j’ai un peu bâclé le récit de Bodhgaya, mais c’est trop loin déjà. Je suis toujours super-content quand je reçois de vos nouvelles. D’ailleurs il y a pas mal de gens dont je n’en ai pas depuis un bout : recevez-vous ces mails, les lisez-vous ? Que faites-vous en ce moment ? Même si je n’ai pas encore eu le temps de vous écrire plus particulièrement, même si je ne vous connais pas toujours bien, si vous êtes sur cette liste, c’est que je pense à vous aussi... Sur ce, encore une fois Om Namah Shivaya

F.

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