... de requins d’eau douce, d’arequipas, de candirous, boas d’eau, crocodiles, gymnotes, panthères aquatiques et d’autres créatures venimeuses inventées par les explorateurs menteurs qui infestent les bars proches de cette région."
Hola tous
fin de l’été, un peu temps de rattraper quelques souvenirs et pensées de ces deux mois, pour ceux qui ont déjà lu mon mail de l’autre jour. Cette fois, j’avais envie de raconter quelques rencontres artistiques.
On pourrait revenir à fin juin, quand D. m’a parlé d’un documentaire chinois de 10h intitulé "A l’ouest du rail", sur un gigantesque complexe métallurgique chinois en déclin, peu à peu voué à l’abandon. Ce n’est pas le genre de trucs que j’aurais été voir spontanément. D. vient de voir la première partie de 3h, des images interminables d’ouvriers qui jouent au mah-jong dans les vestiaires, quelques machines rouillées. "C’est un film douloureux, pénible à voir du début à la fin, comme quand j’ai lu Kafka, et pourtant à la fin on en sort changé, avec un nouvel univers qui marque profondément."
Je tente. La partie que je vais voir commence par un vendeur de loterie nationale qui vante les bienfaits de son jeu pour les gens et pour l’Etat. Il interviewe ensuite le gagnant : métier ? "En reconversion." Depuis combien de temps, depuis 6 mois ? "Depuis 10 ans." Et avec quel argent vous avez acheté les billets de loterie ? "Je l’ai emprunté.
Il y a ensuite des séquences d’images où le gars marche caméra sur l’épaule dans les ruelles enneigées d’une sorte de bidonville, des jeunes qui traînent dans la rue, un chant révolutionnaire sur les lendemains nouveaux devenu un succès pop et repris en coeur dans un karaoke par des employés de l’usine décadente, des répliques par ci par là, la fille de l’épicier qui trouve gentil un des garçons du quartier, des gens qui transportent un bout de ferraille dans les ruelles, le réalisateur n’intervient pas, il n’y a pas d’histoire, ce n’est que de l’image brute. Un peu comme regarder pendant des heures le paysage qui défile depuis la fenêtre d’un train.
On revient voir une autre partie, la salle est pleine, dans la queue j’entends des gens expliquer qu’ils ont tout vu. Nous sommes peut-être devenus masos. A la fin, il y a une discussion avec le réalisateur, qui répond de la même façon à toutes les questions : "c’est un film en 4 parties, les deux premières sont sur les usines, la troisième parle des quartiers résidentiels, la dernière du système des transports". Quand on lui demande son intention en filmant, le message du film, il répète encore inlassablement : "c’est un film en 4 parties, les deux premières sont sur les usines, la troisième parle des quartiers résidentiels, la dernière du système des transports". L’interprête a un peu de mal, mais manifestement on ne pense pas tous la même langue.
Il y a eu ensuite quelques soirées organisées par la ville de Nice, une chorégraphie sublime sur un chant en hébreux : des chaises en demi-cercle avec les danseurs en chemise blanche et pantalon/veste/chapeau noirs, qui se lèvent en faisant une vague humaine à chaque refrain et chaque fois le dernier bonhomme s’effondre par terre comme ivre, puis se relève péniblement pour recommencer ensuite.
Autre soirée, musique électronique, avec un jeune groupe niçois dont c estle premier concert, et des vidéo-dj qui rajoutent des images en direct. C’est abstrait, mais il y a de l’émotion pour qui sait la chercher. Tres vite, l’amphi se vide de moitié, il y a des gens qui sifflent par moments, c’est un peu triste. Plus tard, les jeunes galèrent un peu avec leur matos, le son s’arrête un moment le gros présentateur bête de la mairie reprend son micro "tiens, il n’y a plus de son, est-ce que ça va reprendre ou est-ce que c’est la fin du concert ? Je vais aller voir." Pendant que le gros va voir ce que bidouillent les musiciens déjà un peu paniqués, on entends le jingle de windows qui redémarre, puis ils arrivent à repartir. Vingt minutes après, on voit de nouveau le gros en coulisse qui s’agite pour leur faire comprendre qu’il est tard et qu’ils doivent finir leur concert. Il parvient au bout d’un moment à les faire arrêter, dit un truc du genre "l’un s’appelle Eric et aujourd’hui c’est l’anniversaire de l’autre", et commence à parler de la prochaine soirée organisée, les musiciens s’en vont dégoûtés sans saluer. Mais bon, du coup, princesse va faire appeler le gros en coulisse, qui s’attendait à des compliments. Pas vraiment en fait... mais ceux qui ont été contents c’étaient les musiciens qui du coup nous ont offert leur CD. Voilà. Bravo princesse. De temps en temps c’est bien de gueuler.
Zap. Un peu de littérature. Un livre, "La machine molle", W.S.Burroughs. C’est curieux, les quatre-vingt première pages sont constituées de mots plus ou moins obscènes mis dans tous les sens, il n’y a pas de phrases et encore moins une histoire. C’est censé être rédigé avec la technique du cut-up, c’est-à-dire prendre deux textes imprimés sur du papier, les découper de maniere aléatoire et intercaler les différents bouts pour reconstituer un texte, qui parfois a un sens nouveau. Mais ici on se demande... Pourtant, toutes ces pages insensées servent de préparation, au milieu de l’une d’entre elles parfois il y a une demi-ligne qui a du sens, parfois même pas une demi-ligne, juste le nom d’un personnage, mais de ces quelques mots surgit alors un univers qu’on ne pourrait pas décrire avec des volumes entiers. Il ne faut pas essayer de chercher un sens, juste prendre de la vitesse et survoler, et les images remontent. Vers le milieu du livre il y a des dizaines de pages beaucoup plus intelligibles, et c’est une bénédiction. Des lieux glauques à profusions, le petit village amazonien de Puerto Joselito, des métropoles sombres, les ordures. Et le docteur Benway, l’acheteur, Carl, les camés, la police Nova, Johnny, l’agent secret Lee qui ne sait pas pour qui il agit et décode ses instructions dans les coupures de journaux. C’est les dessous du monde dans sa monstrueuse nudité que l’on voit ici dans un gigantesque poème hallucinatoire.
Carl se promenait dans une ville de carnaval au long des canaux où des salamandres géantes roses et des poissons rouges s’agitaient lentement. Salles de Jeux, isoloirs de tatouages, parloirs de massages, attractions foraines, cinémas bleus, processions, chars fleuris, saltimbanques, camelots jusqu’au ciel. Puerto Joselito est situé en Eau Morte. Puits de pétrole abandonnés, galeries de mines désaffectées, strata de machines abandonnées et de bateaux éventrés, immondices d’opérations et d’expéditions qui échouèrent sont tous morts sur cette bande de terre morte où les raies-mantas lézardent dans l’eau brune et les crabes gris se promènent dans les marécages de boue sur des pattes-échasses fragiles. La ville surgit des marécages vers le temple silencieux de la haute jungle ruisseaux d’eau claire creusent profondément dans l’argile jaune et des orchidées mettent le voyageur en danger."
(Pour les motivés, il y a d’autres extraits sur ma page web.)
Autre image :
Elle balançait les affaires de son copain par la fenêtre du 4ème. Peu après elle se rend compte qu’un voisin est en train de filmer toutes ces affaires par terre, alors elle se met à la fenêtre et prend en photo le voisin qui filme, alors celui-ci s’en aperçoit et se met à la filmer en train de le prendre en photo.
Ça c’est une nouvelle amie. La première chose qu’elle dit quand je la revois c’est un truc du genre :
"Tu n’as jamais remarqué en regardant les gens que tout à coup, parfois, ils se mettent à faire un truc délirant, imprévisible. Par exemple un petit vieux qui marche normalement, lentement et soudain se met à secouer les bras et faire "youhou !" C’est là que tu rends compte qu’au fond les gens ils sont tous un peu oufs sur les bords."
Pas plus tard qu’hier. A la Maison de la Culture d’Amiens ils passent toute la semaine le dernier film de Godard, "Notre musique". Les critiques citées pourla promo du film, censées être les plus positives, disent :
"Le travail du cinéaste demeure une tension vers l’inconnu, qui tient de la quête spirituelle autant que de la recherche scientifique..."
"Une fois de plus, Jean-Luc Godard joue avec le feu de la pensée, au moins est-il sincère."
Bref, ça donne envie... Nous sommes trois spectateurs pour une salle de 150 places. Pourtant c’est un grand poème splendide, avec des images limpides et belles, un rythme, une maîtrise impeccable, il n’y a pas d’histoire à illustrer, justifier, expliquer, c’est de l’émotion pure, des sensations, sans s’encombrer de fioritures. Tout s’organise comme une symphonie.
Pourtant, j’ai entendu plein de fois que Godard aurait "choisi de se couper de son public" en faisant des films hermétiques, "intellos", "prise de tête" (je déteste ces expressions). Pourquoi ? Est-ce que ça voudrait dire qu’un tel film est un film où il faut "réfléchir" (mot connoté négativement dans ces discours) pour comprendre quelque chose ? J’ai déjà entendu ce genre de propos plusieurs fois, sans les partager, mais jamais comme hier je n’avais remarqué à quel point ils disent le contraire de la réalité. Un vrai film échappe à tout cela, il utilise le langage des images bien plus que celui des mots, il transmet des émotions plus que des idées, il n’y a rien à comprendre, et c’est pour cela d’ailleurs qu’on peut le voir et revoir. Au contraire, ce sont les navets qui restent prisonniers d’une histoire à raconter, à rendre logique et plausible, avec ses causes, ses conséquences, sa morale, etc.
C’est là que je me demande ce qu’on reproche à Godard exactement. Qu’est-ce qu’un film dit grand-public aurait de mieux ? Le fait de donner au spectateur l’impression gratifiante d’avoir tout "compris", alors que celui qui ressort d’un vrai film n’a fait que "ressentir des choses" ?
A l’entrée de la salle il y avait une citation d’Eric Rohmer :
L’art du cinéma c’est de ne pas tuer ce qu’on filme.
Je crois que ceci constitue une très bon critère pour reconnaître une oeuvre d’art. Ne pas tuer son sujet, c’est en quelque sorte le soustraire à l’inévitable dégradation thermodynamique des choses, l’augmentation inéluctable du désordre, pour restituer sa richesse et sa beauté.
A méditer. Entretemps, j’espère vous avoir donné envie de découvrir quelques unes de ces œuvres, ou d’autres encore.
Bon tout, plein de bonheur à tous. Hasta la vista.
F.
PS : un petit jeu : pour ceux qui auraient le temps de répondre, j’aimerais bien savoir comment vous décririez la sensation "d’avoir une main", de la bouger, de pouvoir la diriger, de saisir un objet. Pas à quoi ça sert, ça c’est facile. La sensation. Imaginez par exemple que vous parlez à un martien manchot qui utilise la télékinésie ;-)