Rentrés à Tegus depuis deux jours, le temps de laver linge, chaussures, de ranger un peu, de trafiquer les photos, vider ma boîte aux lettres de tout le spam, et tout est prêt pour commencer le récit du dernier voyage en date, deux semaines. Avant de commencer cependant, un grand merci à tout ceux qui m’ont écrit pendant ce temps et auxquels je répondrai dès que possible, même si je vais avoir une semaine chargée maintenant.
Commençons par le commencement. Veille du départ, un peu de lassitude, l’idée de refaire une fois de plus les bagages donne presque la nausée, c’est le sixième départ depuis que je suis là, sans compter 3-4 week-ends de trois jours et celui imminent pour le Salvador, encore une trentaine d’heures de bus en perspective, alors qu’il aurait peut-être fallu encore 3-4 semaines de boulot peinard pour se reposer. Pourquoi ne prévoit-on pas 7-8 mois sans vacances et 4 mois libres l’été ? Bon d’accord, pour les élèves ce ne serait pas tout à fait l’idéal, ni pour tout le monde.
Heureusement, la route met toujours fin à tout cela, une fois assis dans un bus on ressent la paix de celui qui a fait ce qu’il avait à faire, il n’y a plus de soucis matériels, tout tient dans un petit sac-à-dos : trois t-shirts, une moustiquaire, un filtre à d’eau, deux bouteilles d’eau, une lampe de poche, un couteau suisse et trois livres. Le reste ne compte pas, on est légers, même quand on arrive fatigués, le soir, pour une halte dans la ville de Tocoa, sorte de gros bazar laid d’où partent le matin les bus pour la Mosquitia. On trouve à grand peine un hotel, la première chambre qu’on nous montre manque inexplicablement d’eau courante, dans la deuxième le dernier client à fait ses besoins dans la douche sans que la femme de ménage qui a théoriquement refait la chambre (le lit plus vraisemblablement) ne s’en aperçoive. Enfin, faute de mieux, nous acceptons la troisième : murs roses, plafond violet (ou le contraire), pas trop envie de marcher pieds nus, mais bon. Le truc sympa, c’est qu’on ne tardera pas à se rendre compte que notre hotel se trouve juste au-dessus ou à côté de trois bars, et une boîte pas trop loin, qu’il est samedi soir, et qu’on ne se contente pas de demoiselles en minijupes pour attirer les clients lointains, on a aussi investi dans des hauts-parleurs. Comme tout est à ciel ouvert, le but c’est de couvrir par sa propre musique celle du voisin, qui lui ne se laisse pas faire, pour le plus grand bonheur des voyageurs au-dessus, nous, qui comptions nous coucher à 9h dans la chaleur de leur moustiquaire imprégnée… Remarque, ça fait de très bons souvenirs, sans aucun doute une des cinq pires chambres où l’on ait jamais dormi, mais le tableau à l’extérieur est typique : à peine quelques personnes attablées au bar en buvant leur bière, un peu plus de monde qui passe dans la rue, et trois "chansons" différentes de reggaeton en simultané à volume maximal, avec les basses et les paroles répétitives et les sons rapides, tout ce qu’il faut. On dort un peu, on se réveille, vers une heure instant de grâce, les bars passent simultanément du reggaeton aux rancheras (le genre traditionnel mexicain, avec mariachis, accordéons, trompettes), ce qui est musicalement plus agréable et dispose de basses moins violentes, ce qui permet de s’endormir pour de vrai.
On part le lendemain par la route bien connue de la Mosquitia, une nuit à Punta de Piedra, sur le 4X4 qui roule sur la plage V. s’assied sur une caisse d’oeufs déjà passablement maltraitée par les cahots des dunes, on voit quelque chose qui coule en dessous, mais pas grave, la caisse sera livrée comme il se doit à son commanditaire. Arrivée à Palacios, la ville ladina capitale du coin qu’on connait bien, à l’air toujours aussi paisible, les grandes maisons, beaucoup de pelouses, surtout celle qui sert d’aéroport. Pourtant, cette fois plusieurs personnes nous parlent du trafic dans le coin, les bateaux et les avions qui arrivent la nuit chargés de paquets de coke colombienne, déchargés avec la complicité de la police corrompue, qui repartent ensuite vers le nord. Il y a aussi l’histoire des sacs de drogue qui échouent sur la plage lorsque les navires ont des accidents, vus comme un cadeau de Dieu, si bien que les gens en offrent un peu aux flics et au curé pour fêter l’heureuse arrivée. Ca correspond bien à l’impression que l’on avait à Sico (les maisons luxueuses dans un trou paumé) et à la logique : il faut bien que ça passe par quelque part, et ici c’est particulièrement facile. Malgré tout ça, on à du mal à croire qu’il est vraiment dangereux de sortir après 18h comme nous l’a conseillé une fille de la coopération allemande. A voir.
Bateau du matin jusqu’à la lagune de Ibans et ses premiers villages miskitos construits sur une longue bande étroite entre la lagune et la mer. Les Miskitos sont les habitants originaires de la région, contrairement aux garifunas ils construisent leurs maisons sur pilotis de manière à rester au frais le soir et loin des insectes. Par contre, pour s’abriter, ils installent leur hamac sous leur maison où ils discutent l’après-midi en famille. Ceci dit, ici aussi les choses changent, une organisation italienne a construit des chateaux d’eau et installe l’eau courante dans tout le village. Ça fait gagner sans doute pas mal de temps, mais je me demande en quoi ça peut changer vraiment la vie. Qu’est-ce qui change vraiment les choses ? Si vous deviez apporter la "civilisation", qu’apporteriez-vous en premier ? Personnellement, j’aurais l’impression que parmi les conforts modernes, je tiens seulement à internet, aux livres et la musique. Pourtant, je ne pense pas que c’est ce que les gens souhaiteraient ici. Faut-il faire les choses dans l’ordre, les boissons gazeuses et les voitures avant les livres ? En tout cas, les problèmes du développement et le travail d’une coopérante germano-marocaine paraissent passionnants. Un métier de plus sur la liste déjà longue de tous ceux que je voudrais apprendre un jour.
Sur la lagune, nous avons eu aussi la chance(?) d’assister à l’arrivée d’un groupe de 16 anglais, entre 20 et 23 ans. Il parait qu’en Angleterre, on trouve sur internet des agences qui proposent des voyages organisés de quatre mois aux bacheliers en année sabbatique avant de commencer leurs études. Il suffit de choisir le pack Amérique Centrale plutôt qu’Afrique ou Asie du Sud-est, et vous avez un planning au jour près pour 120 jours, avec chaque jour une activité planifiée (plongée, cours de langues, ruines mayas, parcs naturels), pour le modique prix de 7000 euros tout compris. Pour une telle organisation et le coût des intermédiaires, c’est pas cher, mais c’est un peu triste de réduire à tel point l’initiative personnelle (aucune pendant quatre mois), et de limiter les échanges humains à un groupe de 16 anglais dont certains en débarquant dans un village paumé demandent immédiatement où ils peuvent acheter un coca-cola. Ca pose la question de l’arrogance du tourisme, surtout de masse, mais du tourisme tout court. Je me demande parfois de quel droit on va chez des gens qu’on ne laisse pas venir chez nous. Je ne m’exclus pas de tout ça d’ailleurs, une conscience un peu accrue et un peu de sérieux dans les voyages sont certes une circonstance atténuante, mais ça ne saurait tout justifier. Une piste de solution ? Pas sûr, mais peut-être que notre droit de venir voir (joint à un devoir de respect et partage) vient de leur droit à nous virer, qu’ils choisissent de ne pas appliquer.
Trêve de réflexions, il faut continuer la route, on veut arriver jusqu’à Puerto Lempira, au milieu de la région, et c’est encore bien loin. On nous apprend déjà que pour cause de basses eaux, un certain canal entre Brus Laguna et Ahuas est impraticable, les bateaux par mer sont rares, il va falloir prendre un avion. Or, on nous décrit Brus Laguna (anciennement "Brewers Lagoon") comme un village au milieu des marécages sales et pollués, jonchés d’ordures. Chaleur étouffante par absence des vents marins, bien sûr extrême humidité. Il parait que c’est infesté de moustiques et de mouches des sables (résistantes au répellent) et que les gens en sueur passent leur temps à se gratter. Personnellement ce genre de descriptions me rappelle Burroughs et ça me fait fantasmer.
Puerto Joselito se trouve au confluent de deux grandes rivières brunes. La ville est bâtie sur un vaste marécage de boue entrecroisé de carreaux stagnants, les bâtiments sur pilotis unis par un labyrinthe de ponts et de coursives qui des marécages de boue mènent à un terrain plus ferme cerné de colonnes-arbres et de lianes rampantes, toute la région révèle l’atmosphère sordide et dilapidée d’un poste-frontière décadent genre carnaval abandonné. La ville de Puerto Joselito assez lugubre dans son aspect physique d’où suinte un brouillard suffocant de vice rance couvé comme si la ville et ses habitants succombaient lentement dans le fumier et l’immondice. J’ai trouvé ces gens profondément enlisés dans les plus viles pratiques superstitieuses.
Mais bon, je comprends aussi que tout le monde ne partage pas mes phantasmes et puisqu’il faut bien voler, on va voler un peu plus tôt, jusqu’à Ahuas. Ensuite on verra. Il y a deux compagnies aériennes qui relient les villages de la Mosquitia, chacune avec une flotte composée uniquement d’un petit avion cinq places. La première et moins chère s’appelle Mission Evangélique et n’organise que des vols sur commande, son avion porte l’inscription "Jésus est le Seigneur" peinte en gros sur la carlingue. On devra cependant se contenter de l’autre (Sami) qui elle organise des vols quotidiens d’une manière particulièrement pittoresque. Tous les matins, les passagers se présentent à sept heures dans le pré qui sert d’aéroport dans un quelconque village paumé parmi la dizaine possédant un pré d’atterrissage. La "tour de contrôle", une cabane avec une femme et une radio, transmet votre réservation à la centrale, qui résout tous les matins le problème du voyageur de commerce pour déterminer la route de l’avion : comment aller chercher tous les passagers dans une dizaine de villages paumés pour les emmener chacun à sa destination dans un autre village paumé, pour revenir le soir à la centrale en ayant minimisé la distance parcourue et donc la consommation d’essence. A partir de là, la route est fixée, sauf si de nouveaux voyageurs s’y greffent, auquel cas il faudra l’adapter. Vous attendez un temps indéterminé votre petit avion, qui peut atterrir, partir sans vous dans l’autre sens, revenir, faire une escale pour ramasser des passagers, vous déposer dans une autre ville où il emmènera d’autres passagers en transit qui ont la même destination que vous, pour vous y conduire enfin tous ensemble. On attend souvent plusieurs heures pour finalement une petite demi-heure de vol. Tous les jours ça change, ça me rappelle les histoires de l’aéropostale et les bouquins de Saint-Exupéry, et c’est beau. On survole les dizaines de kilomètres de plages désertes bordées par des forêts vertes et la mer turquoise, les lagunes géantes et les fleuves serpentant dans tous les sens dans leur recherche de la plus grande pente, qui n’existe pas vraiment tellement c’est plat. Il y a des villages avec leurs toits en bois ou en taule, éparpillés au milieu de l’herbe et de l’eau. Vers Ahuas c’est une savane de pins, qui anciennement devait être une forêt de pins mais hélas l’homme est passé par là, saupoudrant de tristesse ces vastes paysages il n’y a pas si longtemps vierges et incontaminés.
Pas grand chose à Ahuas, gros village vivant du bois et de l’agriculture, toujours ses maisons sur pilotis, mais aussi en béton, ce n’est pas trop pauvre par ici. On marche jusqu’à l’embarcadère de Paptalaya dont j’aime bien le nom. L’habitat est peu dense, mais la taille du village du coup est impressionnante. Ces villages font des kilomètres, et bien sûr tout est déforesté lors de sa construction. La croissance de la population par ici, dans tous ces villages est impressionnante, tout le monde a une dizaine d’enfants, on a l’impression d’avoir à faire à des lapins, et les maisons envahissent tout, si bien qu’on n’est pas trop optimiste quant à l’avenir de cette grande région et forêt encore vierge. Tant pis.
La barque pour Puerto Lempira n’est pas très pratique, huit heures en plein cagnard sans crème solaire alors qu’on a déjà cramé, on finit par reprendre un micro avion. On survole, toujours très bas, la lagune de Caratasca et les canaux, ça ressemble beaucoup par moments à une photo connue de Yann Arthus-Bertrand avec une île en forme de cœur, tout en forêt. J’ai des photos qui en parlent mieux que moi. Puerto Lempira enfin, la capitale de la région de "Gracias a Dios", au milieu d’une lagune au milieu de la Mosquitia, couvrant le tiers du pays. C’est une grande ville avec ses rues en terre qui me rappelle Rurrenbaque en Bolivie. Un très long ponton sur la lagune qui reçoit de temps en temps des gros cargos, plusieurs bars juste au début du ponton avec leur lot d’ivrognes à toute heure, des maisons basses, en bois ou en béton, une place centrale sorte de terrain vague couvert d’énormes manguiers d’une quinzaine de mètres qui laissent tomber toutes les minutes un fruit qui fait splotch au milieu des vendeurs ambulants, des promeneurs et du buste de Lempira, héros national indigène originaire de la montagne.
Trois heures de l’après-midi, on commence à entendre parler d’un ouragan. On nous l’avait mentionné la veille, mais on l’avait vite oublié. Il s’appelle Adrien, doit arriver cette nuit, il parait que c’est l’alerte rouge dans tout le pays, on a conseillé aux gens de ne pas dormir et de rester vigilant au cas où tout serait innondé ou si le toit s’envolait ou il faudrait tout évacuer. Bon. Notre chambre a certes un toit en taule, mais l’hotel est solide, il y a de l’autre côté de la cour une partie au toit de béton, c’est une construction basse, on est parmi les mieux lotis de la ville, donc un ouragan peut paraître une chouette aventure, ou du moins une aventure intéressante pour quelqu’un qui ne connaît pas. Les trois jours de pluie qui iraient avec un peu moins, et puis il faut reconnaître que pour les gens d’ici ce serait plutôt pas marrant. On essaie de se renseigner un peu, le dernier ouragan date d’il y a sept ans. Mais c’était le Mitch ! Celui qui a ravagé la moitié du pays, causant des dommages gravissimes et des milliers de victimes. Est-ce que ça va être pareil ? On ne sait pas nous dit-on, mais les gens n’ont pas l’air paniqués, leur habituel fatalisme. N’ayant pas de radio, on essaie de demander à pleins de gens, nous exposant ainsi aux pires rumeurs : l’ouragan aurait déjà ravagé le Nicaragua, fait de gros dégâts à Tegus, il va arriver. Entretemps, il est cinq heures, un vent violent (pour nos standards) arrive soudain accompagné d’une averse tropicale à vous tremper de la tête au pieds en cinq secondes, on se réfugie à l’hotel, on a des provisions, de l’eau au cas où, nos sacs sont faits pour évacuer… Une heure après ça se calme, l’ouragan de toute façon est prévu pour la nuit, patience. Un ados vendeur de pain nous explique : "Moi, je vous dis que c’est n’importe quoi ces histoires d’ouragans et d’alerte rouge, il n’y aura rien par ici. En ce moment, c’est la saison des ouragans sur le Pacifique, chez nous c’est en automne. Donc il n’y aura rien." Le pire, c’est qu’il avait raison. Dans les dix minutes, la radio confirme, l’ouragan s’est dissout en simple tempête avant d’atteindre les côtes centraméricaines, il y a juste eu de bonnes pluies dans le reste du pays, rien d’autre ici. On apprendra le lendemain qu’une famille de Tegus qui avait sa maison sur le bord du fleuve a été évacuée, les autres non. Donc pas d’ouragan Adrien pour personne.
C’est bien beau tout ça, mais il faut continuer la visite, alors on prend un petit bateau pour traverser la lagune jusqu’à l’étroite bande entre lagune et mer où s’étend sur plusieurs kilomètres le village de Kaukira, toujours des maisons dispersées mais plutôt confortables, encore un village à croissance très récente. Quelques gros bateaux stationnés devant des maisons en bois, certains, à demi coulés, le sont pour toujours. Ce village fait penser au jardin d’Eden par ses arbres fruitiers qui le recouvrent. Des centaines de manguiers et de cajous couverts de fruits juteux que les gens cueuillent à peine ou laissent pourrir sur le sol tellement il y en a, il n’y a qu’à tendre les mains, ils tomberaient presque dedans. Des mangues et des cajous partout, et puis aussi des cocotiers, des bananiers, des massepains, l’impression qu’ici il n’y a rien à faire, tout est déjà donné, les pêcheurs vont cueillir le poisson abondant au large de la grande plage de sable clair, mais personne n’a l’air de travailler beaucoup ni d’avoir envie de le faire. C’est curieux, jusqu’à quand est-ce que ça va durer ? En tout cas, nous on est là et on en profite pour tout observer, les iguanes qui descendent timidement des arbres (les gens doivent avoir la flemme de les chasser), les poules qui grattent le sol et se poussent de côté pour que leur poussins attrapent les éventuelles bestioles qu’ils essaient ensuite de se voler réciproquement, les vautours qui picorent je ne sais quoi au milieu des poules et des poussins, les chiens, et aussi ces bêtes curieuses que sont les petits humains.
Puis on repart, Puerto Lempira d’où part un cargo pour La Ceiba, à l’ouest, mais il est crade, visqueux et pue le fioul, pas un seul endroit sympa où s’installer et y passer un jour et une nuit, ça ne tente pas trop V., alors on rentre avec un avion 18 places qui fait la même route tous les jours. Les indications à l’intérieur, les panneaux "sortie", etc. sont en version bilingue, anglais et russe ! Encore un avion qui doit avoir une belle histoire. Ceci dit, je suis toujours un peu triste de prendre l’avion car, en plus des histoires écologiques, j’ai l’impression de tricher quelquepart, de rater une partie du voyage en allant si vite. Ceci dit, je suis toujours un peu triste de prendre l’avion car, en plus des histoires écologiques, j’ai l’impression de tricher quelquepart, de rater une partie du voyage en allant si vite…
Avec les quelques jours qui restaient, on a fait un petit tour sur une île parce qu’après tout, c’est souvent la seule chose que les voyageurs voient par ici, donc il fallait bien qu’on y jette un coup d’œil aussi, et c’était là notre dernière occasion pour le faire. Les Cayos Cochinos forment un petit archipel près de la côte, infiniment moins fréquenté que les autres grandes îles de la baie défigurées par le tourisme international. Le village de Chachahuate, seul village de l’archipel, est sur une île triangulaire d’une cinquantaine de mètre de côté, qui plus qu’une île est un banc de sable avec quelques cocotiers et une trentaine de cabanes côte à côte, occupant la quasi-totalité de la surface de l’île. Le reste c’est une plage de sable à l’eau bleue qui donne juste sur une barrière de corail où l’on peut observer les poissons multicolores et autres habitants usuels des aquariums tropicaux de chez nous. C’est marrant une île dont on fait le tour en cinq minutes (V. la compare judicieusement à la planète du Petit Prince), comme ça au moins vous n’êtes pas tentés d’aller loin et vous pouvez rester bien tranquille à lire et vous baigner, et en plus c’est super-joli. On y passera une journée entière et deux nuits, c’était chouette, donnez un coup d’œil aux photos panoramiques que j’ai mises sur mon site.
Ceci dit, c’est vrai que c’est un endroit où l’on pourrait s’arrêter longtemps pour se reposer, et l’on se demande comment ça se fait qu’aucun voyageur ne s’y arrête jamais plus de trois jours. J’ai essayé d’expliquer à un habitant de l’île que c’était louche et anormal. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ici on ne leur a jamais appris le bon sens touristique, si bien qu’ils ne font pas grand chose pour garder les rares voyageurs indépendants qui parviennent jusqu’ici (on était six sur l’île). Pas d’eau douce sur l’île, c’est normal, ce n’est qu’un banc de sable, donc les locaux rapportent de l’eau du puits de l’île voisine qu’ils utilisent pour se laver. Pourquoi se fatiguer à en transporter pour les touristes ? Pour eux l’eau de mer fera l’affaire… Pareil, essayer de trop monter les prix de la nourriture (genre revendre à 50 ce qui vous revient à 10) ou louer un masque de plongée au prix d’une chambre d’hotel (2.5 euros), ça rapporte peut-être sur le moment, mais ça ne les garde pas longtemps. Et on ne parle pas de s’organiser pour creuser des vraies toilettes plutôt qu’une cabine trouée au-dessus de l’eau bleue qui rend du coup la moitié de l’île impropre à la baignade, et de collecter les déchets pour le ramener à terre plutôt que de les brûler maladroitement ou de les entasser sur un côté de l’île. L’impression que les gens d’ici par leur paresse laissent filer une mine d’or qu’ils voudraient pourtant exploiter. Dommage, les voyageurs passent, s’émerveillent, et repartent se reposer ailleurs.
Voilà. L’autre question que je me posais en étant sur l’île c’est le pourquoi la plongée et le snorkeling (juste avec un masque) sont tellement à la mode chez ceux qui ont la chance de voyager en milieu tropical. C’est vrai que se baigner dans un aquarium tropical c’est joli au début, mais j’ai l’impression qu’une simple poule a un comportement autrement plus évolué que tous les poissons multicolores et leurs coraux inertes. Pourquoi donc cet engouement pour les îles coralines surpeuplées alors que vous pouvez disposer de centaines de kilomètres de plages désertes sur la côte ?
Tant pis pour eux. Nous, on a apprécié ce qu’il fallait lors de notre bref séjour et on rentre sur Tegus. C’est bientôt la fin des vacances, on fera juste une petite halte dans l’ancienne capitale coloniale de Comayagua pour compléter le tour de ce qu’on aurait aimé voir. Dans le premier bus monte un vendeur ambulant de livres de médecine naturelle, qui nous apprend que si on a mal au oreilles, il faut attraper un gros cafard marron (cucaracha) comme on en trouve généralement dans tous les hotels et un peu partout, la faire frire dans une cuillère d’huile afin qu’il suinte une autre substance huileuse, avec laquelle on imprègne un petit coton que l’on se met dans l’oreille. Vous pouvez peut-être essayer avec les petits cafards verts que l’on trouve en France si le cœur vous en dit. Le bus suivant était conduit par un fanatique catholique qui l’a tagué et décoré avec une bonne vingtaine d’autocollants du genre "Le Christ est vivant" ou "Dieu m’a sauvé". Il écoute une radio catho qui en plus de passer des chansons de goût douteux et égocentrique genre "Dieu m’aime" réussit l’exploit de trouver une chanson d’amour sirupeuse (genre slow, ici on appelle ces chansons "romanticas") assaisonnée à la sauce catho : au lieu de "tu m’as trompé, je suis déçu", c’est ici "tu es partie, je prie pour notre famille et j’espère que tu reviendras, parce que sinon le gamin va devenir un délinquant"… Deux heures de ces litanies, on ne s’ennuie pas…
C’est la fin de ce long mail. Demain j’ai ma dernière semaine de cours, samedi prochain il faudra que je parte au Salvador une semaine pour accompagner et encourager mes élèves qui y passent le bac, suite à quoi j’essaierai de partir faire un tour deux-trois semaines au Mexique. Je rentrerai à Paris le 14 juillet et j’y resterai quelques jours, j’espère que vous serez dans le coin car je serai vraiment content de vous revoir nombreux. Entretemps, j’aurai toujours régulièrement des accès internet au moins pour lire ce que vous m’écrivez et peut-être envoyer quelques mails-co, donc vos nouvelles me feront toujours plaisir. Je vous souhaite entretemps toujours plein de bonheur et tout le reste.
Hasta pronto
F.