L’ennemi secret, le bingo de Noel et une heure d’antenne


jeudi 16 décembre 2004, par Francesco Colonna Romano

Bonjour tous

finalement encore quelques anecdotes à raconter avant les vacances de Noel. Merci à tous ceux qui m’ont répondu depuis la dernière fois, j’espère que pour les autres tout va pour le mieux, etc.

La nouveauté ici aussi, c’est que Noel approche, et ça se voit. Dans notre immeuble, le proprio a décoré les fenêtres avec beaucoup de guirlandes de lumières que l’on voit de loin, il a mis des plantes dans le couloir et quelques couronnes de fausses feuilles en plastique, et surtout il a installé dans l’entrée un renne en fil de fer blanc, couvert de petites lumières, qui bouge la tête de droite à gauche grâce à un petit moteur. En ville on vous vend des sapins en plastiques que les gens décorent avec des boules comme chez nous, et aussi des rennes en joncs. A côté de ça, on vend aussi des bougies et des petits personnages en terre cuite pour faire des crèches, et ça c’est nettement plus joli, et c’est probablement plus traditionnel aussi. Mais la palme revient sans aucun doute aux centres commerciaux qui décorent leurs sapins d’abondants pères-Noels et d’un truc blanc destiné à simuler la neige. Peu importe si le jour il fait parfois 30 degrés et si la plupart des habitants de ce pays n’ont jamais vu la neige de leur vie, ni des rennes d’ailleurs, et si les rares sapins partagent les pentes des montagnes avec les plantations de bananiers.

En général, je pense qu’on peut dire que les honduriens aiment bien décorer pour cette occasion, puisque c’est après la Semaine Sainte la fête la plus importante de l’année, et l’unique occasion de quelques jours de congés. Et comme ils sont très croyants, Noel revet aussi une vraie signification religieuse. Je pense qu’ils se font des cadeaux un peu comme chez nous, sans doute un peu moins, mais dans un esprit semblable, et même les gamins de Casa Alianza auront tous droit à un cadeau personnalisé. C’est un peu dommage bien sûr que toute cette tradition soit tellement copiée des Etats-Unis (le père Noel s’appelle Santa Klaus) dans un pays pourtant si différent, ne serait-ce que climatiquement, mais bon, c’est comme ça.


Au lycée, nous avons aussi un joli arbre de Noel 100% plastique avec boules et guirlandes dans les bureaux des secrétaires, les profs de maternelle ont passé une annonce pour trouver un prof qui se déguise en père Noel, la prof de sport organise sa traditionnelle sortie avec ses élèves au centre commercial à 100m du lycée où ils peuvent faire du shopping et acheter leurs cadeaux. La prof d’anglais passe à ses élèves "L’étrange Noel de M.Jack" de Tim Burton, et leur distribue ensuite des mandalas de Noel des chrétiens d’Inde (avec quand même sur les bords des bonshommes de neige et sapins divers) qu’elle leur fait colorier sur fond de musique hindoue, ça a l’air chouette. Et puis Noel, c’est aussi le moment du traditionnel jeu du "Cuchumbo". Le principe en est simple : chacun tire au sort le nom d’un autre, "son ami secret", et lui fait tous les jours pendant deux semaines un petit cadeau sympa et anonyme qu’il dépose le matin dans la salle des profs. A la fin, il y a une soirée où chacun révèle le nom de son ami secret et lui fait un cadeau plus important.

En fait, cette année ça ne s’est pas passé tout à fait comme ça. Plusieurs ne jouaient pas tout à fait le jeu, si bien que beaucoup sont restés quasiment sans cadeau, l’un n’a reçu en tout et pour tout qu’une soupe chinoise instantanée dans une boîte en plastique. Avec V. on était initialement motivés, mais on s’est rendus compte que notre amie secrète oubliait de venir chercher nos cadeaux, et on a finalement été dégoûtés quand celle-ci n’est pas venue chercher dans le frigo du lycée le shake tomates-poivrons avec sucre et glace pilée que nous lui avions amoureusement préparé à 6h du matin avant d’aller en cours. Du coup, on s’est contentés de lui offrir ensuite des poudres magiques achetées dans les boutiques de sorcellerie du marché : vous en passez sur votre corps et ça vous garantit amour, argent, clients, chance au jeu, c’est au choix et c’est presque donné, je vous en rapporterais volontiers si je ne craignais que mes amis les douaniers américains ne se méfient de ces petits sachets de poudre blanche. J’ai failli aussi offrir une petite poupée vaudou, mais je me suis dit que ça pouvait se retourner contre moi.

Tout ceci cependant n’est que préliminaires, et le grand événement a été la soirée finale du Cuchumbo. Début prévu pour 19h, mais V. m’explique que de toute façon tout le monde est toujours en retard, donc on arrive trois quarts d’heure après, et il n’y a là que des parents d’élèves du conseil d’administration et la bibliothécaire organisatrice, assis à des tables sans même quelque chose à boire car personne n’a les clefs des placards appropriés. Et les autres ? Ils vont arriver… Les tables sont installées dans un coin du nouveau préau, parce qu’il faut bien l’inaugurer, mais c’est un espace énorme pour les quelques personnes présentes qui ont l’air encore plus isolées. Quelqu’un a cependant prévu un dj qui passe à un volume digne d’une rave-partie les habituels morceaux latinos, si bien que l’on est obligés d’hurler pour s’entendre. Avec V. on part encore trois quarts d’heure faire du mail dans ma salle de cours, quand on revient il manque toujours plein de monde, certains profs sont partis chercher des bières. Les français sont d’un côté, les honduriens de l’autre, vive l’intégration. Il y a l’air d’y avoir des trucs à manger, mais on nous explique qu’il faut d’abord les réchauffer. A 22h, on ne nous à servi qu’une assiette de chips, le lendemain il y a cours tôt, V. s’en va, et tous ceux qui étaient arrivés à la bonne heure sont repartis, ils auront quand même attendu trois heures pour rien. Si je reste, c’est pour une raison simple : la soirée s’annonce très glauque, il y aura peut-être un règlement de comptes quand les gens apprendront le nom de leur ami secret qui ne leur a offert que des merdes, si tant est qu’il leur a offert quelque chose, et je prie pour que la soirée soit le plus glauque possible afin d’avoir des histoires marrantes à raconter dans ce mail-co. Plus tard, on m’expliquera qu’ici on sert toujours à manger en fin de soirée car les honduriens ont l’habitude de partir juste après avoir mangé, donc on les fait patienter. Dommage du coup pour ceux qui sont partis après 3h parce que eux n’ont vraiment rien eu…

Le directeur, malin, arrive vers 22h, il vient d’un autre cocktail, il y en a pas mal en ce moment dans les milieux mondains, 2 à 3 par soirs toutes les fins de semaines, ils ont tous l’air d’en avoir marre mais ils se sentent obligés de faire la tournée et de les enchaîner. V. et moi, on a refusé les quelques occasions qui se sont présentées, donc on est tranquilles.

Bon, revenons à notre soirée, il y a toujours la musique que l’on pourrait entendre à des lieues à la ronde, et une trentaine de personnes sous un préau prévu pour quatre cents, trois ou quatre dansent, la soirée commence, le DJ passe en boucle une chanson qui répète sans cesse "Feliz Navidad", et chacun annonce qui était son ami secret et lui fait un beau cadeau. Il y a beaucoup d’absents et on ne peut pas dire que les gens se confondent en remerciements. Je confonds mon amie secrète avec une autre qui ce soir avait la même coiffure. Le prof de maths qui en deux semaines n’avait reçu qu’une carte postale des îles caraibes et une bière est vert parce que cette fois il reçoit une chemise rose qu’il ne mettra jamais. Le plus content est le directeur qui lui a reçu un maillot et casquette du lycée avec marqué en énorme "Director", un peu comme pour un footballeur. Il n’y a pas eu de bastons, peut-être grâce à la musique qui continue à répéter Feliz Navidad sur un rythme constant (un peu comme un mantra hindou) pendant l’heure et demie de remise des cadeaux, ce qui a dû finir par adoucir les âmes.

C’est bien beau tout ça, mais il est minuit, les gens ont cours demain matin, il est l’heure de manger. Le buffet est ouvert, tout le monde se rue dessus, je discute dix minutes en attendant qu’il n’y ait plus de queue. Quand il n’y a plus de queue pourtant, il ne reste plus qu’un pauvre bout de brocoli bouilli, joli festin de Noel tout de même.


Voilà donc la soirée de Noel. Cependant, je n’allais pas me contenter de cela, puisqu’il y avait le lendemain soir le grand et tout aussi traditionnel bingo de Noel organisé par les secondes pour financer un projet humanitaire. Cette fois, le préau est plein d’enfants et de leurs parents, il y a plein de gens à l’heure et ça commence tout de suite. Entre 18h et minuit, deux jeunes présentateurs procèdent à l’extraction de numéro qu’ils affichent sur un grand panneau électronique : "14, 57, attention maintenant le 33, qui a le 12 ? le 77, le 4, vous suivez ? le 21, le 51, etc". Les participants cochent sur leurs cartons les numéros qu’ils ont jusqu’à ce que l’un d’eux ait rempli toute sa grille, auquel cas il remporte l’un des nombreux prix allant de la gamelle pour chien en plastique au microondes, et paraît-il jusqu’à un aller-retour à Miami. Ensuite on recommence avec des nouveaux cartons, 23 fois d’affilée, et ça dure 6h. La monotonie du tirage est heureusement brisée lorsque périodiquement les présentateurs tirent au sort un numéro de billet, ou alors récompensent le premier spectateur qui leur apporte par exemple une paire de lunettes de soleil, ou encore lorsqu’ils font la pub pour les snacks de la cafétéria. Autant dire que c’est palpitant.

Pourtant, les honduriens ont l’air d’adorer cette soirée, il viennent en familles complètes et claquent un fric considérable en parts de pizzas minuscules ou en grilles de jeu. J’avais essayé ce jour-là d’expliquer à mes élèves en cours d’économie ce qu’était une société de loisir, et j’ai ce soir le parfait exemple d’à quel point le Honduras n’en est pas une : il n’y a ici qu’une offre très limitée et peu diversifiée de divertissements, et les gens ne semblent pas en ressentir le besoin, même ceux qui auraient les moyens de s’en offrir. On pourrait citer aussi l’exemple de notre proprio, qui est directeur de banque et possède une agence de voyage : il doit gagner dans les 4000 dollars par mois, mais il ne prend jamais de vacances, et viens a la moindre occasion (quasiment tous les jours) verifier si tout va bien dans son immeuble (où nous vivons), et pour se divertir il vient parfois en balayer la terrasse. Ceci explique pourquoi un maigre bingo passionne tant nos parents d’élèves, et pourquoi ils n’hésitent pas à y dépenser leur budget-loisirs.

Contrairement aux honduriens, les profs français n’ont curieusement pas l’air passionnés par ce jeu. Ils sont pourtant obligés de rester car leurs gamins sont enthousiastes et voudraient gagner, mais ces mêmes gamins leur confient leurs grilles de jeu et vont s’amuser entre eux, en revenant vérifier périodiquement que papa est bien en train de suivre les tirages. Peu importe donc que papa prie pour ne pas gagner car il ne saurait vraiment pas quoi faire d’une gamelle pour chien ou d’un deuxième fer à repasser. Peu importe qu’il risque une dépression nerveuse à tenter de jouer sur quatre grilles en même et suivre les tirages répétitifs pendant des heures.

En ce qui me concerne, j’étais un peu plus libre, mais j’étais venu là aussi en quête d’histoires glauques à vous raconter, donc j’ai essayé de tenir le coup. J’espère que vous apprécierez le dévouement, car je vous assure que ça n’a pas été facile. Au bout de deux heures de défaites continuelles et de faux espoirs (après tout, puisqu’on n’a rien d’autre à faire, autant espérer gagner), contraint à suivre avec attention tous les numéros que je n’avais pas, je me sentais complètement lessivé et engourdi, je me demandais ce que je faisais là et pourquoi je n’avais pas la force de me lever et aller me coucher. Rétrospectivement, je sens comme un surcroit de sympathie pour les joueurs que j’ai observé l’an dernier pendant une semaine dans un PMU de banlieue, car j’ai l’impression de mieux comprendre désormais ce qu’ils pouvaient ressentir.

J’ai tout de même fini par trouver le courage de rentrer, au bout de trois heures de ce calvaire. De chez nous, on entendait encore les présentateurs hurler dans leur micro la suite des tirages. Je plains les voisins directs qui eux auront dû endurer les "25, 17, attention maintenant le 13, qui a le 13 ? le 78, le 34, vous suivez ? le 45, le 28, etc" pendant 6h !


Voilà pour les fêtes, heureusement il n’y en a pas eu d’autres, car vraiment j’aurais craqué. En plus sympathique, puisque plusieurs ont bien aimé l’anecdote de la radio, voici la suite. J’ai été invité samedi dernier à l’émission radio "Français sans frontières" dont je vous avais parlé. La maison de la radio nationale hondurienne n’est pas tout à fait aussi grande que son homologue français, on rentre, une petit couloir d’attente, on passe un petit couloir et on parvient à l’unique studio d’enregistrement : deux petites pièces d’une dizaine de mètre carrés qui communiquent par une grande vitre. D’un côté il y a deux micros, une petite table et trois chaises, c’est là qu’on enregistre. De l’autre le technicien avec sa table de mixage et une étagère de CDs. C’est lui qui passe la musique, et comme les deux pièces ne communiquent que par la porte, à chaque fois qu’on veut passer un morceau il faut sortir et rentrer de son côté, lui expliquer ce qu’on veut, etc. Pour une chanson MP3, il faut même utiliser le petit balladeur de Carlos parce que sinon il n’y a pas d’autres équipements.

Carlos arrive avec dix minutes de retard, à cause de la circulation, tant pis, le technicien a dû passer autre chose entretemps. Il y a finalement ce jour pas mal d’invités-surprise, une étudiante de la fac qui voudrait que Carlos lui copie quelques CDs français, le prof de bio qui veut aller prendre un verre en sortant, une prof de l’Alliance Française avec quatre de ses élèves de 12 ans, niveau débutant, accompagnés de leurs mamans. Comme les élèves de l’Alliance ne viennent pas souvent, il faut leur faire honneur, et pour cette occasion c’est eux qui vont présenter tous les morceaux. On est à la bourre, Carlos ne trouve pas trop ses CDs, et de toute façon la programmation est aussi bloquée car il y a ce soir l’enterrement de vie de jeune fille de la prof de maternelle alors ses amies nous ont laissé la liste de tous les morceaux qu’on est censés passer. Carlos profite des brefs et rares intermèdes entre les morceaux pour les saluer toutes et faire quelques blagues vaseuses. Je vous rappelle que nous sommes à "Français sans frontières", samedi soir vers 19h30, c’est la radio nationale et nous sommes diffusés dans tout le pays…

C’était donc sympa, le temps passe très vite, je n’aurai eu le temps cette fois que de dire bonjour et au revoir, mais je reviendrai après les vacances un soir plus tranquille où je pourrai même faire la programmation et passer mes CDs, je vous raconterai.

En tout cas, j’ai compris que la radio hondurienne en général est assez spéciale. A part les émissions sportives et les tubes latinos (reggaeton et chansons d’amour), ils y a bon nombres de chaînes ou émissions religieuses où l’on vous exhorte à vous repentir de vos péchés et à aimer Jésus. La pub d’une voyante qui promet un talisman gratuit aux quinze premiers clients du lendemain. Ou encore une consultation en directe particulièrement instructive, exactement telle qu’elle s’est produite :

Une femme appelle et demande quelles sont ses chances avec son copain. La voyante leur demande leur signes respectifs et, sans meme réfléchir, annonce que son copain est sérieux, l’aime vraiment et souhaite construire quelque chose de solide, mais que cependant il y a une amie qui cherche à se mettre entre eux. Elle invite ensuite l’auditrice, si elle veut en savoir plus, à venir la voir à son stand dans le marché de Comayaguela, et elle explique en détail comment le reconnaitre (il y a beaucoup de sorcières par là-bas).

……

Mercredi soir, il est plutôt tard, ce soir il fait froid et il vente. Plus que deux jours avant les vacances, ce n’est pas trop tard : tout le monde a besoin de repos, mes élèvent passent leur premier bac blanc de philo et je leur ai choisi le sujet "Le travail permet-il a l’homme de s’accomplir ?" ;-). Le directeur en arrive à chanter Feliz Navidad à la fin des conseils de classe, nous avons tous hate de prendre le large. Joyeuses fêtes à vous tous qui êtes loin, puissent en cette nouvelle année tous les êtres trouver le bonheur et les causes du bonheur et éviter la souffrance et les causes de la souffrance. Vous aurez de nos nouvelles à notre retour du Nicaragua. Hasta la vista

F.

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