L’art, la vie et les saisons qui passent


mardi 26 juillet 2005, par Francesco Colonna Romano

Le soir de Noel. Le mail qui suit a été commencé avant les vacances de la Toussaint. Le temps s’envole, je ne manque pas de choses à raconter et pourtant je n’ai réussi jusque là à trouver la disponibilité d’esprit pour continuer mes mails-co. Je ne sais pas si j’arriverai à rattraper, j’essaierai. Entretemps, j’ai aussi négligé ma correspondance perso, il y a beaucoup d’entre vous dont je n’ai pas de nouvelles, et auxquels je n’ai pas réussi à écrire. J’espère en tout cas que tout va bien pour vous, et que vous passez de bonnes vacances méritées. Une pensée affectueuse pour vous en attendant de vous en dire plus.

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Samedi soir, tard déjà, mais il faut que je reprenne les bonnes habitudes. J’ai été très débordé ces derniers temps, mais ce n’est pas pour autant que je ne pense pas à vous, loin ou près. J’espère que votre année scolaire a bien débuté, que vous trouvez tous ce que vous cherchez, et aussi de pouvoir bientôt vous recevoir chez nous à Amiens qui est à plus d’un titre une ville sympathique quand prend le temps de s’y promener. Les maisons basses en briques rouges, les lampadaires et la place de la mairie penchés, les canaux tranquilles, le marché du samedi, des grands parcs, et puis la cathédrale que l’on aperçoit de nos fenêtres quand la brume matinale ne l’efface pas. L’autre jour, j’ai été y rencontrer un artiste qui faisait une performance : 7 heures par jour pendant 7 jours, il marchait en rond sur le "labyrinthe", un parcours dessiné sur le sol qui servait autrefois pour réciter ses prières. J’ai un peu discuté avec lui étant le seul passé le voir à ce moment, il m’a expliqué qu’il s’intéresse beaucoup à tout ce qui est surface, sol, et qu’il a déjà fait des choses dans le genre, comme marcher pendant un mois avec des patins en laine dans un musée à Nantes, d’abord au hasard, puis en parcourant méthodiquement les salles. Je trouve ça bien qu’il y ait des gens pour aller au bout de ce genre d’idées, ce sont aussi ces gens-là qui donnent un sens à ce que nous faisons tous les jours, et qui n’est au fond pas bien différent. J’ai essayé de revenir pour inviter l’artiste prendre un chocolat chaud, mais c’était trop tard.

Autre petit événement par ici, la raiderie, coutume diffuse dans les villes du Nord, sorte de grand vide-grenier où qui veut peut louer un bout de trottoir pour exposer et vendre pour trois fois rien tout ce qui ne lui sert plus. Pour essayer, on a vendu quelques affaires de la grand-mère de V., quelques vieux livres, et puis deux panneaux en bois peint imitation vieille enseigne qu’on avait trouvés je ne sais où, qui ont suffit à racheter une table, des chaises, des lampes, des coussins, ça simplifie la déco. Il y a plein de monde et de fatras exposé dans les rues depuis le petit matin où les antiquaires munis de lampes de poches guettent les bonnes affaires chez les nouveaux exposants, les badauds qui vous offrent 50 centimes et vous marchandez pour avoir 1 euro, on trouve de tout, de la vieille vaisselle aux tapis à deux euros, des plats en céramique peints à la main jusqu’aux vieux vêtements. Ce qui est curieux, c’est que personne n’achète de vêtements, même donnés, car sans doute tout le monde en a trop. Quant aux livres, ce qui se vend super bien ce sont tous les dictionnaires, synonimes, citations, symboles, auteurs, tous ces ouvrages de référence qu’on a chez soi pour on ne sait quoi et que personne n’utilise jamais, en une heure ils sont tous partis. Les bons romans marchent moins bien.


Il y aurait d’autres petits détails à raconter, mais ces dernières semaines il faut dire que le boulot a pris le gros de mon temps.

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Oui, deux mois après avoir écrit ces lignes, je confirme. C’est curieux, je m’attendais à une année tranquille, alors que ça a été tout le contraire. L’apprentissage du métier de prof s’est révélé plus prenant que prévu, et pile quand je commençais à prendre mes marques il a fallu repartir du début. J’en parlerai dans un autre mail. Je n’avais pas travaillé comme ça depuis l’époque de la prépa, ça fait bizarre, à plein temps sans rien pouvoir faire à côté, car justement, on a l’impression qu’on n’a jamais fini, et qu’il en reste toujours plus à faire. Meme le soir, surtout le soir. Et puis, la nouveauté de rentrer chez soi fatigué après la journée de travail, d’avoir besoin de vacances pour se reposer, alors que d’habitude c’était plutôt le travail qui permettait de récupérer des vacances.

Donc voilà, ça fait des mois qui se sont envolés, sans les avoir aperçus. Pas de quoi s’inquiéter cependant, un an d’ascèse peut faire du bien de temps en temps, histoire de savoir à quoi ressemble le travail... et ne pas le regretter. On reprendra tout le reste dès l’an prochain, j’ai déjà quelques idées.


Si, il reste tout de même quelque chose de tout cela. L’automne du nord de la France, le brouillard humide le matin que je traversais les rollers aux pieds en allant au boulot, alors qu’il faisait encore noir. Et puis les nuages de milliers d’oiseaux migrateurs qui tourbillonnent au coucher du soleil sur les toits de la ville. Je viens justement de voir un documentaire sur les oiseaux migrateurs, une heure et demie d’images d’oiseaux survolant des paysages de l’autre-monde, pas de paroles, juste des cris et des paysages. Ah, le voyage... En ce moment je rêve des routes rectilignes traversant les déserts mexicains sur des milliers de kilomètres... Tout se mélange, les longs trains de marchandises traversant lentement d’interminables vallées de désert broussailleux, les bus cahotant sur les routes de terre, les vieilles voitures 1959,la nuit dans le désert. Ce sera peut-être pour l’an prochain. Patience.

Entretemps, c’est plutôt l’art qui m’a donné des émotions comparables. Deux spectacles de danse, les corps qui vont et reviennent à leur position initiale, en s’agitant pour rien entretemps au milieu de débris d’un chantier reconstitué par le chorégraphe. C’est un peu ce que l’on fait tous les jours, mais dépouillé de tous ce qui nous distrait et empêche d’en garder la conscience. Un concert de musique kletzmer (yiddish) avec un clarinettiste-nounours qui entre en transe en se balançant d’avant en arrière avant de commencer ses solos frénétiques, un gringallet souriant à l’accordéon, une blondasse détendue à la guitare électrique, et un DJ aux allures de savant fou. Le haut du crâne dégarni mais très longs cheveux frisés en boule tout autour, vouté, tordu, il a l’air de mettre toute son attention pour appuyer avec le bout de son index tendu sur un boitier à DEUX boutons seulement, jusqu’au moment où il finit par s’énerver et alors il se redresse un peu de sa petite taille et scande en se tortillant quelques couplets de rap en anglais avec tous les geste circulaires de mise. Avant de se replonger sur la pression périodique des deux boutons de tout à l’heure, qu’il appuie alternativement avec concentration constante...

Du cinéma aussi, et un peu (trop peu) de lecture aux bribes de temps libre, qui donne le pur bonheur de me retrouver face aux mots, leur musique, la beauté des constructions. J’ai relu un livre de Leonard Cohen avec des passages d’incroyable poésie et vérité.

Breavman, le jeune héros, est complexé par sa petite taille. Il a entendu dire qu’une fille met des boules de kleenex dans son soutien gorge pour agrandir ses seins, alors lui, il en met dans ses chaussures avant se rendre à une soirée pour gagner quelques centimètres. Sauf que ces boules de kleenex finissent par lui faire horriblement mal, et il n’ose les enlever en songeant au regard horrifié des invités qui le verraient tout à coup revenu à sa vraie taille. Il repart danser et a alors une vision de l’enfer comme une soirée où tous seraient condamnés éternellement à sautiller à la queue-le-le avec des boules de kleenex dans leurs chaussures. Pire, au cours de cette soirée, si ça se donne, chacun a une partie de son corps fausse, traffiquée, faite de kleenex, les seins, les talons, un nez, une oreille...
La douleur est intenable, Breavman ne parvient plus à danser en rythme, si bien qu’il est contraint à emmener sa compagne là où la foule est la plus dense et se colle à elle de manière à ne pas devoir sautiller, passant ainsi pour un séducteur hardi. Finalement il parvient à trainer la fille dehors et l’emmène dans un parc où il prévient la fille qu’il a quelque chose à lui dire. Celle-ci s’attend à une déclaration d’amour, mais Breavman se contente de sortir les boulettes de kleenex de ses chaussures et lui annonce que maintenant c’est à elle de sortir les siennes....


Je ne sais pas si j’arrive à rendre la vérité de ce passage qui m’a particulièrement touché à une époque où je me sentais un peu comme cela. Sans boulettes dans les chaussures mais devant une classe de marmots agités à tenter de leur enseigner des choses dont je ne comprenais pas bien l’utilité, avec une efficacité pour le moins douteuse. Sans boulettes dans les chaussures mais cherchant un vendeur du rayon peinture dans les allées sans fin de plusieurs hypermarchés du bricolage en banlieue. Tout cela dans l’espoir de comprendre quels sont les avantages comparatifs des enduits à cirer, des peintures à l’éponge ou au rouleau, des sous-couches acryliques bon marché et de la peinture glycéro, des colorants en tube ou de la teinte à la machine. Sans oublier que le verni à plinthes a des chances de tenir sur le mastic silicone des joints de parquets et plein d’autres questions insolubles de ce genre auxquelles tous, vendeurs et amis, s’empressent de répondre de manière différente. Afin de vous simplifier la tâche.

...

J’ai l’impression qu’à force de métaphores et d’allégories de la vie je ne parviens pas à donner un fil directeur à ce mail, qui doit paraître bien confus. Je devrais peut-être faire simple. Dire qu’avec V. nous avons quand même fini par comprendre quelque chose à ces maudites peintures et que les travaux à l’appart sont à peu près finis. Donc on peut recevoir ceux qui ont envie de passer nous dire bonjour et visiter Amiens, qui vaut bien un petit détour. Dire que je vous souhaite bien du bonheur, artistique ou pas, pour cette nouvelle année, que je pense à vous et que j’essaierai de vous donner plus de nouvelles.

F.

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