Voilà donc la suite de l’histoire, je vais essayer d’être aussi plus clair et synthétique, sans me perdre dans tous les détails.
A Amritapuri, j’ai donc laissé partir Jean et Ste, ça a été un choix difficile, parce que c’était vraiment agréable de voyager à plusieurs, parce qu’ils sont faciles à vivre, et parce que j’ai aussi beaucoup a apprendre d’eux. Pourtant, encore une fois, je n’avais pas vraiment le choix, je sentais que mon chemin était ailleurs, et c’est pour chercher quelque chose seul que j’étais parti si loin. C’est curieux d’ailleurs ce besoin de me couper des choses et des hommes pour ressentir vraiment leur importance. Tant pis, je travaillerai sur ça aussi. Quant à Jean, on se retrouvera dans le nord. Les adieux ont été tristes mais rapides, et on s’est quittés sans se retourner.
Je suis resté en tout 4 jours à l’ashram, et c’est vraiment un lieu troublant. D’abord par la présence d’Amma, qu’on la considère comme une incarnation divine ou comme un humain qui a décidé de consacrer sa vie à soulager les autres, il y a un charisme certain qui se dégage d’elle. Je l’ai senti très fortement quand lors de son darshan elle m’a pris dans ses bras : pour chacun, elle a une attention particulière qui donne l’impression d’être vraiment écoute et compris (moi elle m’a fait revenir a elle, pour m’étreindre une deuxième fois, et elle m’a dit de m’asseoir un peu parmi les fidèles à sa droite), et après on se sent léger, ému.
L’autre chose que j’ai vraiment aime ici, c’est le travail volontaire, j’ai fait deux soirs la vaisselle pendant 2h : une montagne de casseroles dans un coin de cuisine, et on est a 6 dessus. On s’y attaque tranquillement, et le travail se fait paisiblement, au fond on n’est pas presse, on s’y sent bien. Et le travail se prête aussi à des allégories intéressantes, avec un allemand voyageur, grand, blond à longue barbe et le rire bruyant. "Tu le sens ? Chaque instant est parfait, cette casserole est parfaite... Elle est dieu lui-même." "Est-ce que tu la laverais ainsi si c’était Amma en personne ?" ou "Tu vois, notre esprit est encrasse comme cette casserole, et on a beau frotter, on a l’impression que ça ne change rien. Pourtant, si l’on est patient, très très lentement, toute la crasse finit par partir..."
Parmi les gens ici, il y a un peu de tout, certains sont là pour très longtemps, d’autres reviennent régulièrement, mais la principale distinction est à faire entre ceux qui viennent pour se préparer à ressortir, et ceux qui souhaiteraient y rester toujours. J’ai toujours du mal à accepter la vocation des moines, qui d’ailleurs dans certains cas ici correspond plus probablement à une fuite du monde et de la société, pour être tranquilles dans une vie rangée. Mais qu’auraient fait ces gens-là dehors, dans le monde ? Je crois vraiment qu’il ne faut pas les juger pour ça.
Quant à moi, je sentais que ici ce n’était pas ma place, trop grand, pas assez de discussions sérieuses (Amma a enseigné juste une fois, elle a invité tous ses disciples à réfléchir sur la relation entre contentement et succès, et elle a rappelé que Alexandre a demandé de laisser dépasser ses mains de son cercueil, afin que tous puissent voir que celui qui avait conquis la presque totalité du monde connu partait sans rien emporter avec lui), et puis, contrairement à Aurobindo, il y a ici une grande importance de la dévotion, du culte de l’enfance et du rituel (les chants sont de véritables messes). En bref, pour ceux à qui j’ai expliqué la classification des tempéraments de Sheldon, on peut dire qu’il y a trop de viscérotonie (type 1). J’ai donc hésité longtemps entre un besoin de partir au plus vite, et de rester pour comprendre vraiment. J’ai finalement trouvé un compromis, et je suis parti le matin de la fête d’anniversaire d’Amma, où des milliers de fidèles commençaient à venir (on en attendait 25000, et Amma doit tous les étreindre...).
Voilà, ça c’était pour mon premier ashram, on m’en a conseillé aussi de petits (celui de Yogananda à Calcutta), où on peut parler à un gourou, et aussi apprendre des techniques d’exercice physique ou méditation plus pratiques et concrètes. Je vous raconterai.
Entretemps, à Amritapuri, il faudrait aussi raconter du pêcheur qui nous a invités dîner chez lui (Jean était encore là) et aussi pêcher sur son bateau (en fait un radeau, long 2m et large 50cm, composé de 3 troncs d’arbre attachés), avec qui on a passé la barrière des vagues pour mettre et reprendre un filet. En tout, on a du ramener un demi kilo de poissons, qu’il nous a préparé aussitôt dans sa case. Jean était ému, et lui a recopié un poème du Tao Te King en anglais. En espérant que le pêcheur trouve quelqu’un pour lui lire.
Enfin, hier matin, je suis parti de l’ashram, je comptais prendre le bateau pour parcourir les marais du Kerala, mais dommage, a cause d’un attentat pakistanais dans le nord de l’Inde dont vous saurez sûrement plus que moi, il y avait une grève générale dans la région Pas de bateaux, pas de bus. J’ai donc du tracer en train jusqu’a Cochin, et là aussi, c’est le désert : tous les magasins fermés, aucun véhicule sur les voies, c’est même difficile de trouver à manger (hier soir, j’ai même renoncé). Néanmoins, j’aime vraiment bien Cochin, les îles entre lesquelles ont circule en bateau, au milieu des pêcheurs avec leurs filets, et des grands dauphins qui tournent autour, les nombreux corbeaux et les aigles, le long sentier sur la plage et les carrelets chinois, impressionnante structure en bois et cordes fixes le long du rivage, avec des contrepoids en pierre, que les pêcheurs actionnent patiemment. Et puis les ruelles paisibles, les grands arbres, ça rappelle le Port de Baudelaire. Que demander de plus ? Je crois que je m’arrêterai ici encore deux jours, avant de partir pour les montagnes de l’arrière-pays.
Voilà. C’est donc depuis ce petit havre de paix que je vous dis à bientôt, et je vous souhaite aussi tout le bien du monde, et beaucoup de paix et de bonheur.
Om namah shivaya
F.
PS : pour ceux qui ont lu jusque là, et qui sont donc très motivés, je rappelle que Amma part bientôt en tournée européenne, elle sera à Paris je crois le 21 octobre et 22 octobre, où elle donnera son darshan (étreinte), et elle chantera ses prières. C’est gratuit, et je crois vraiment que ça vaut la peine d’y aller, ne serait-ce que pour les chansons. En général, il y a toujours quand elle passe dans les 4000 personnes... Vous devriez trouver plus de renseignements sur www.amritapuri.org, mais n’hésitez pas à me demander des compléments et me donner vos impressions.