Hola amigos, toujours plus nombreux, et bienvenue à tous les nouveaux sur la liste.
Suite aux nombreux mails gentils de votre part, voilà la suite de mon expérience à Calcutta, et du travail chez Mère Thérésa. Le choc du premier jour est vite passé, on rentre dans le boulot, on se fait à cette nouvelle réalité, et on fait de son mieux pour bien faire tout ce qu’on fait. Je suis resté là cinq jours, cinq jours qui se sont littéralement envolés, et serais bien resté encore longtemps si je n’avais encore des trucs à trouver ailleurs...
Le deuxième jour, ça a été une joie immense parce que le petit vieux dont je étais occupé le premier jour et que tous s’attendaient à trouver mort était toujours là, il mangeait bien, et souriait aussi. Il est devenu l’un des chouchous des bénévoles, qui à chaque passage lui font une caresse sur l’épaule ou la tête. Comme m’a fait remarquer l’ex-pasteur protestant, ces gens-là n’ont rien, pas de goûts ou opinions sur le cinéma, la musique, la nourriture, il ne leur reste que leur essence, leur âme, et celle-ci se lit vraiment dans leurs yeux et leur sourire, des yeux souvent si doux. On s’attache très très très vite à eux.
Ce deuxième jour, il y a aussi un homme qui est mort pendant que je séchais les malades qui sortaient de la douche, juste à deux mètres de moi. Je l’avais vu bouger un peu juste avant, mais il souffrait beaucoup. Le pasteur et Andy l’allemand (celui qui est là depuis 15 ans) sont venus faire une prière, tous ceux qui étaient à côté lui ont dit au revoir, puis on s’est remis au travail pendant que d’autres bénévoles emportaient le corps. Deux autres personnes sont mortes dans l’après-midi.
Ces 5 jours, j’ai fait un peu tous les boulots disponibles par ici, séché, habillé et nourri les malades, distribué leurs médicaments, pas mal de massages à ceux qui ne peuvent pas marcher, beaucoup de vaisselle et du linge, à toutes les étapes de la chaîne. D’ailleurs, Andy a trouvé que je lavais les couvertures très consciencieusement, si bien qu’il m’a même décerné le titre très honorable de chef responsable des couvertures : responsable de tremper les couvertures sales 4 fois dans une bassine (c’est physique, on le fait à deux avec un italien que j’ai moi-même formé ;-) ), puis les contrôler une par une pour voir s’il ne reste plus de tâches, essorer et étendre sur les toits... Ce qui est impressionnant ici, c’est que tout le travail se fait dans une bonne humeur absolue et permanente, tout le monde ne fait que s’échanger des sourires, tout le monde cherche à se rendre utile, même s’il s’agit des travaux les plus pénibles (je penses aux lavandières japonaises qui foulent le linge avec leurs pieds). Quand on pense que chez nous, ce sont des tâches considérées comme vraiment ingrates (les lavandières ont disparu, on manque cruellement d’infirmières et celles-ci sont rarement affectueuses, et ceux qui ont eu l’occasion de voir la tronche que tirent celles qui vident les plateaux dans un restau-U peuvent douter de leur joie de vivre), on se rend compte que l’organisation de notre société est vraiment sous-sous-optimale. Les malades tirent la tronche parce qu’ils pensent qu’ils payent et qu’ils sont donc en droit d’exiger qu’on s’occupe bien d’eux, et les infirmières leur rendent tout ça parce qu’elles sont là pour l’argent et non pour les patients. Vous n’avez pourtant pas idées de combien les patients ici nous donnent plus que ce qu’ils reçoivent, en nous rendant au centuple l’amour qu’on essaie de leur donner...
Voilà, ça c’était le paragraphe utopie, où on se prend à rêver d’appliquer ça à grande échelle, dans une société où les gens travailleraient bénévolement, et où du coup tout le monde serait gré à tous les autres, et tout le monde se sentirait aimé et utile (bien sûr, il y aurait des jobs que personne ne voudrait faire, mais je doute que ça soit les plus ingrats, ce serait plutôt les jobs inutiles)...
Retour au récit.
J’ai demandé comment nous étions perçus par les malades. On m’a expliqué que beaucoup pensaient que nous venons du paradis (c’est essentiellement à cause des richesses qu’ils imaginent) pour nous occuper d’eux avant leur mort. Pour la plupart des gens ici, c’est la première fois de leur vie qu’on s’occupe d’eux, et du coup il nous le font sentir, en nous saluant tout le temps, en nous envoyant des bénédictions (les mains jointes) et des sourires que nous leur donnons aussi, et certains vont jusqu’à nous toucher les pieds. C’est vrai que si nous arrivons à donner à ces gens au moment de mourir un peu de cet amour, alors nous ne perdons pas notre temps. D’ailleurs, ceci est le but principal de la mission, car il ne faut pas se faire d’illusions sur les guérisons possibles : ceux qui sortent (on leur offre juste une couverture) n’ont en général d’autre choix que de redevenir mendiant, et on les retrouve souvent quelques jours après, en sale état (et sans la couverture). C’est pour cela peut-être que la mission refuse de payer un médecin à plein temps, si bien qu’il n’y a ici que des médecins bénévoles, qui passent en moyenne une fois par semaine (le dernier, étant brahmane, refusait de toucher les patients, tous des intouchables...). Un médecin payé ne donnerait probablement pas à ces gens l’amour qu’ils méritent.
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je sens que ce mail manque un peu de l’élan du dernier, il est désordonné et confus, je vous en demande pardon, mais je me sens vraiment épuisé. J’espère qu’au final ça sera lisible. Continuons
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Autre chose marquante ici, même si j’ai déjà dû le dire, c’est le sourire des gens. J’ai vu nettoyer une "plaie" (si on peut l’appeler ainsi) sur le pied, on voyait un bon bout d’os à vif et je vous épargne plus de détails, et bien sûr ici pas d’anti-douleur. Le patient grimaçait de temps en temps, a poussé tout de même quelques cris, mais souriait de nouveau peu après. Il y a aussi un jeune, souffrant de je ne sais pas quelle maladie mentale, qui a l’air tout le temps en extase, rit tout le temps, se trémousse des qu’on le touche (où est la limite entre folie et visions mystiques ? est-ce juste dans la capacité de traduire ce qu’on perçoit dans le langage des hommes de la rue, et aussi de s’adapter à leur vie ?). Et enfin, le sourire et la joie des soeurs, qui expliquent que Dieu est la clef de tout ce bonheur. Et si c’était vrai ? S’il suffisait de devenir croyant, vraiment croyant, avec le coeur et pas par une stratégie (du genre pari de Pascal) pour être toujours heureux ? Plus de déprime, de hauts et de bas, d’égoïsme et égocentrisme... Ouais, c’est sans doute une clef importante de ce que j’étais venu chercher en Inde. Reste à comprendre pourquoi chez nous les gens n’ont pas ou ne vivent pas cette foi, ou pourquoi ils pensent qu’il y a aussi autre chose dans la vie...
Voilà. C’était donc une expérience vraiment extraordinaire, qui m’a apporté énormément, m’a montré que c’est possible de faire un boulot utile et d’y être heureux, et m’a donné envie de continuer dans cette piste, au moins à temps partiel. A court terme d’ailleurs, je devrais bien trouver un truc dans le genre au Honduras (il paraît qu’il y a beaucoup de foyers d’aide aux enfants des rues).
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A part tout ça, j’ai peu visité Calcutta car au fond ça ne m’intéressait pas plus que ça, mais je confirme la première impression : globalement c’est une ville relativement agréable, avec de la verdure (de quoi nourrir le troupeau d’une cinquantaine de chèvres que j’ai vu passer ce matin devant hôtel). Le métro est nickel et les bus marchent bien (même s’il ne sont pas tout à fait nickel). J’ai juste visité le banian géant, un arbre de 400m de circonférences, qui se présente en fait plus comme un forêt (les banians fond descendre des racines aériennes de leurs branches, qui deviennent ensuite des nouveaux troncs reliés au premier, mais qui peuvent survivre lorsque le tronc principal meurt (c’est le cas ici). J’ai aussi eu une conversation peu instructive avec un prêtre ici depuis 20 ans, qui souhaitait exposer ses talents rhétoriques. Exemple tiré d’un de ses bouquins : un couple se rencontre et se marie à 70 ans, et peu après ils découvrent d’être frère et sœur (adoptés par des familles différentes) ; s’ils couchent ensemble, sachant qu’ils ne peuvent plus procréer, s’agit-il d’inceste ? Ce problème apparemment stupide, est une étape clef d’une démonstration (par l’absurde, pour les quelques matheux de la liste) de l’incompatibilité logique de la contraception avec d’autres dogmes communément acceptés (par l’Eglise). Comme quoi, il y a des débouchés en théologie pour les matheux qui veulent changer d’air... Apparemment, tous ici n’ont pas les mêmes problèmes...
Voilà tout pour cette fois. Je pars ce soir pour Bodhgaya, la ville ou le Buddha a atteint le nirvana, grâce au type d’une agence de voyages qui m’a obtenu un billet de train par un backshish bien placé (il y a une grande pouja à Bénarès, du coup tous les trains de la semaine sont complets). Je remercie tous ceux qui ont tenu jusque là malgré la confusion de ce mail, et je fais tous les voeux de bonheur à tout le monde.
Sai ram
F.
PS : une jolie citation de Mère Thérésa que je j’ai oublié de caser quelque part : "Les pauvres vous pardonneront, s’ils savent que vous les aimez..."
PPS : et aussi une petite précision pour ceux qui pourraient s’inquiéter ou qui seraient tentés par l’expérience : c’est vrai qu’il y a peut-être quelques risques sanitaires à travailler ici, qu’on compense comme on peut (en se lavant très souvent les mains, en se lavant et changeant entièrement en rentrant, en évitant de se mettre devant les patients). Rien n’est jamais sûr à 100%. Cependant, vu le nombre de volontaires de tous les âges (une trentaine ici à Calcutta, dont 3 ou 4 nouveaux tous les jours), dont beaucoup s’arrêtent longtemps et/ou viennent expressément ici, si une part non négligeable chopait des sales trucs, ça se saurait. On peut avoir peur au début, quand on ne sait pas, mais ça serait vraiment vraiment dommage d’y céder et de renoncer à une telle expérience...