SAISIR
Saisir, saisir le soir, la pomme et la statue,
Saisir l’ombre et le mur et le bout de la rue.
Saisir le pied, le cou de la femme couchée
Et puis ouvrir les mains. Combien d’oiseaux lachés
Combien d’oiseaux perdus qui deviennent la rue
L’ombre, le mur, le soir, la pomme et la statue !
Jules Supervielle
VIVRE ENCORE
Ce qu’il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au cœur écarlate,
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’ame sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cœur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.
Jules Supervielle
À LAUTRÉAMONT, POÈME DE GUANAMIRU
N’importe où je me mettais à creuser le sol espérant que tu en sortirais
Et j’écartais du coude les maisons et les forêts pour voir derrière.
J’étais capable de rester toute une nuit à t’attendre portes et fenêtres ouvertes
En face de deux verres d’alcool auxquels je ne voulais pas toucher.
Mais tu ne venais pas
Lautréamont.
Autour de moi des vaches mouraient de faim devant les précipices
Et tournaient obstinément le dos aux plus herbeuses prairies.
Les agneaux regagnaient en silence le ventre de leurs mères qui en mouraient.
Les chiens désertaient l’Amérique et regardaient derrière eux
Comme s’ils n’avaient pas réussi à exprimer leur pensée avant de partir.
Resté seul sur le continent
Je te cherchais dans le sommeil où les rencontres sont plus faciles,
On se poste au coin d’une rue, l’autre arrive rapidement.
Mais tu ne venais même pas
Lautréamont
Derrière mes yeux fermés.
Je te rencontrais un jour à la hauteur de Fernando Noroniza
Tu avais exactement la forme d’une vague mais en plus véridique, en plus circonspect,
Et tu filais vers l’Uruguay si petites journées.
Les autres vagues s’écartaient de toi pour mieux saluer tes malheurs
Elles qui ne vivent que douze secondes en imminence de mort
Te les donnaient en entier
Et tu feignais de disparaître comme elles
Pour qu’elles te crussent dans la mort leur camarade de promotion.
Tu étais de ceux qui élisent l’océan pour domicile comme d’autres couchent sous les ponts.
Et moi je me cachais les yeux derrière des lunettes noires
Sur un paquebot où flottait une odeur de femme et de cuisine
La musique montait aux mâts furieux d’être mêlés même de loin aux attouchements du tango
J’avais honte de mon cœur où coulait le sang des vivants
Alors que tu es mort depuis 1870 et privé du liquide séminal
Et tu prends la forme d’une vague pour faire croire que ça t’est égal.
Le jour même de ma mort je te vois venir à moi
Avec ton visage d’homme
Tu déambules favorablement les pieds nus dans de hautes molles de ciel
Et à peine arrivé d une distance convenable
Tu m’en lances une au visage.
Et te voilà parti Lautréamont.
Jules Supervielle