Lundi matin réveil de bonne heure par les bruits de la circulation sur la route menant à la frontière, qui passe juste devant ma guest-house. Un peu comme se réveiller au bord d’une nationale, j’adore !
Je retrouve Joseph, 39 ans, anglais, acteur. Il me raconte qu’il porte tatoué sur son épaule le sigle EEED (Explore, Excess, Excel and Die), il a dû essayer les trois premiers dans le passé, mais il est toujours là, et il a eu envie de changer de vie (et de métier ?). Il est parti de Paris pour quatre mois de voyage, a traversé Turquie, Syrie, Israël, Jordanie, Inde, Népal, Laos, Thaïlande, Cambodge, Vietnam et Chine. Mais c’est une sorte de voyage intérieur à la recherche de lui-même et de ce qu’il veut. Alors il traverse les pays à toute allure, en laissant de côté toutes les attractions « incontournables », en s’arrêtant à peine dans les capitales (qui sont souvent le pire d’un pays), en regardant la route depuis les bus, en essayant de parler aux gens au passage, et en écrivant ses impressions. Au bout de quelques mois, il commence à sentir la solitude du voyage, sa barbe cache mal sa fatigue. Mais j’admire beaucoup la chaleur avec laquelle il parle aux gens, sa manière entière de ressentir et d’exprimer ce qu’il ressent, la gratitude qu’il porte envers ceux qui ont partagé sa route. Et son besoin attendrissant le soir venu de l’animation d’un pub et de quelques bières... Avant de repartir le lendemain... D’ici un mois, Joseph sera en Nouvelle Zélande où il compte s’installer dans un coin tranquille pour se mettre sérieusement à écrire. Entretemps il fait un chouette compagnon de voyage.

- 2. Cambodge - Poste frontière de Poipet
Justement, il est temps de partir. Joseph et moi prenons aussitôt un tuk-tuk en direction du poste frontière. Le petit vieux au volant nous dépose au bout de quelques kilomètres, devant une maison ou deux gars en chemise nous demandent nos passeports, commencent à nous faire remplir des formulaires officiels. Cela ne ressemble pas vraiment à un poste frontière, ni à la description de Mike. Comme Joseph a l’air ok pour faire ce qu’ils disent et qu’en plus les gars comprennent l’anglais, j’hésite à exprimer clairement mes doutes, jusqu’au moment où ils demandent l’argent. Pour nous convaincre de leur sérieux, les deux gars nous montrent leurs cartes d’identité cambodgiennes, ce qui ne prouve pas grand chose … En regardant bien, le panneau à l’entrée indique un truc qui ressemble plus à une agence de voyage qui se propose comme intermédiaire pour obtenir les visas qu’à un poste frontière. Une autre étrangère qui se fait déposer à côté est vite emmenée dans un autre bureau (pour qu’elle n’entende pas nos doutes ?). Quand nous reprenons nos passeports, le gars qui voit l’affaire toute cuite lui échapper s’énerve et hausse la voix, en disant que sans lui nous ne pourront pas passer, mais qu’une fois parti, pas question de revenir mendier son aide. Et que refuser de lui faire confiance c’est ne pas faire confiance à son pays… Au revoir mon gars, c’était bien tenté.
Le petit vieux en tuk-tuk (que j’avais déjà payé) attendait toujours gentiment et nous emmène sans sourciller à la vraie frontière, qui ressemble à une vraie frontière : agitation fébrile de voitures et camions, des vendeurs ambulants, la foule qui fait la queue au poste, et un longue longue file de passeurs avec une grande brouette qui transportent à pieds les marchandises de l’autre côté où elles seront embarquées sur de nouveaux bus. La douane thaïe se passe comme une lettre à la poste (française), il y a une file pour étrangers, le gars est gentil. Comme souvent, il s’agit de traverser à pieds un petit pont sur une rivière qui marque la limite géographique entre les pays, ce que nous faisons tout excités.
Nous sommes seuls au poste cambodgien qui édite les visas. Trois douaniers souriants et attentionnés nous aident à remplir les formulaires (les mêmes que ceux des agents de voyages). Ils nous demandent ensuite une photo d’identité, 20 dollars et 100 bahts (2 euros en monnaie thaïe). Pour les 20 dollars c’est normal, c’est marqué partout. Quant aux 100 baths, c’est marqué nulle part, les douaniers prétendent que c’est le coût de visa immédiat (sinon on peut toujours aller à Bangkok et attendre trois jours). On exige un reçu, ils ne veulent pas, font mine de partir plusieurs fois en fermant le guichet. Quand on est sur le point de céder et de proposer un marchandage sur ce qui est clairement un pot de vin, le douanier abandonne aussi, met le tampon sur le passeport et nous le tend sans rien dire. Au fond, il n’a pas intérêt à perdre trop de temps avec nous, car on risque d’éveiller les soupçons des prochains pigeons qui passeront par là.

- 3. Cambodge - Poipet - Enseigne de casino
Nous sommes au Cambodge !!! Tout a l’air louche par ici. Le seul guichet censé changer de l’argent n’affiche pas ses taux et vend des boissons en canettes. Et il y a là plusieurs casinos géants aux enseignes flashy et à la clim polaire. Je ne résiste pas à la tentation de jeter un coup d’œil par la porte au hall gigantesque rempli de machines à sous, et pas grand monde, il faut l’avouer, en ce lundi matin. Ces casinos seraient réservés aux Thaïs qui n’y ont pas droit dans leur propre pays et qui viennent jouer ici. Il y en a de semblables pour les Vietnamiens à une autre frontière cambodgienne, et bien sûr ils sont interdits aux Khmers...
Ensuite le poste de contrôle des passeports, une Chinoise veut bien se joindre à nous, mais un vieil Américain la convainc de prendre un taxi plutôt qu’un bus : « J’ai passé cette frontière vingt fois », et sans doute il n’aime pas trop se mélanger aux gens... On monte dans une navette gratuite (c’est un peu louche je me dis, mais bon) qui nous dépose au terminal, au bout d’une longue file de guest-houses vert-petits pois ou rose bonbon ou jaune pâle aux moulures arrondies et surchargées, genre imitation mille et une nuit au goût de ceux qui ont de l’argent à perdre. De là, un bus part dans les dix minutes pour Phom Penh. Changement de programme instantané, on ne passera donc pas par Siam Reap et Angkor, et on ne visitera pas vraiment Poipet (la ville frontière), Joseph est pressé et je suis content d’arriver plus tôt que prévu. C’est parti. Je lirai plus tard dans un bon guide que les navettes gratuites étaient une troisième escroquerie, puisqu’elles déposent les voyageurs dans un terminal spécial qui vend les tickets de bus un peu plus cher... Dommage, la prochaine fois je saurais.
En tout cas, on se retrouve sur un bus qui fonce (à cinquante kilomètres heure), sur une route deux voies en bon état. Le paysage le long de la route est remarquable par sa constance. Des maisons en bois (quelques unes en béton) sur pilotis avec un tois en tôle, entourées de végétation touffue, bananiers et cocotiers, tout ceci est exactement le style qu’on pourrait rencontrer en Amérique Centrale (ah les tropiques !) . Cependant, passées les quelques maisons s’étendent systématiquement des rizières, parfois inondées, parfois sèches, avec des petits champs vert tendre des bébés-riz serrés qui attendent d’être repiqués, parfois quelques cocotiers entre les champs, des gens qui labourent ou repiquent le riz (avec parfois leur chapeau pointu caractéristique, qui protège du soleil et de la pluie. Et puis toutes les minutes, cette succession se répète, des maisons, puis des rizières, des maisons, des rizières, des maisons, des rizières, etc. Le paysage est parfaitement plat, l’horizon est fait d’arbres et de rizières, très rarement une minuscule colline. La répétition du vert n’est interrompue que par quelques grosses bourgades (toutes les heures) et des pagodes incurvées et surchargées des temples, avec leur toit rouge, vert, blanc et or terminé de pointes crochues qui remontent vers le ciel. Ce que j’aime bien des temples ici, c’est qu’en dehors de quelques détails très riches, ils sont faits essentiellement de vide : le grand terrain n’est occupé que par une arche sculptée à l’entrée, quelques petites constructions genre sépultures en cloche caractéristiques et la pagode centrale, et c’est tout. Le reste c’est du vide et de l’herbe.
Lorsque le bus s’arrête au terminal de la première ville, Joseph descend nous chercher un déjeuner. Il revient un peu dégoûté avec seulement quatre oeufs durs : « Tous les étalages là-bas ne vendent que des cafards, des sauterelles et des araignées ». J’ai vérifié personnellement, c’était vrai, ils étaient frits et présentés dans des grands paniers. Les araignées sont de type migales poilues, Lonely Planet précise qu’on mange les pattes comme celles des crabes, mais qu’il faut faire attention avec l’abdomen qui contient un liquide jaunâtre, visqueux et amer. Les Khmers ont ils commencé à manger ces trucs-là pendant les longues années de guerres et de famine ? En tout cas, il paraît que les filles qui se promènent avec leur panier d’araignées en ont aussi quelques unes vivantes qui se promènent sur leurs épaules et avec lesquels elles s’amusent à faire peur aux touristes. Heureusement que tout le long de la route, à chaque arrêt, nous trouverons des filles vendant des préparations à base de riz, coco et bananes cuites dans des feuilles de bananiers, des bambous remplis de riz gluant, ainsi que des petites papillotes de feuilles contenant encore une papillote avec à l’intérieur, enveloppé dans une troisième feuille, un minuscule morceau de poisson cru mariné avec du piment.

- 7. Cambodge - Bus - Femme avec masque contre la grippe A
La route continue, toujours cette alternance de rizières et de maisons le long de l’asphalte. Je retrouverai par la suite ce même paysage en remontant à Siam Reap et au sud de Phnom Penh. Tout le Cambodge semble rigoureusement identique. Pourtant, je sais que ce pays ne possède en tout que 7 (oui, sept) routes nationales, à deux voies et goudronnées assez récemment. Je les aurai parcourues presque intégralement dans les semaines à venir, mais je n’aurai vu qu’elles et la bande de rizières qui les entoure. Qu’y a-t-il au-delà de cette bande ? Sûrement pas de routes goudronnées, encore moins de circulation, probablement moins de maisons en béton. Les villages y sont-ils encore en ligne ? Y a-t-il encore autant de petits étalages et boutiques ? Y a-t-il seulement de l’électricité ? Ceci est une question ouverte, à laquelle je n’aurai pas l’occasion de répondre. De temps en temps, depuis mon bus, j’aperçois comme une arche sculptée, sous laquelle passe une piste de terre à une voie, qui mène probablement à des villages de l’intérieur. Mais pour aller voir, il faudrait avoir une moto ou un 4x4. Alors il faudra que je me contente de ma question, et d’une vue par satellite en rentrant en France...
Quelques heures encore de route, et nous traversons les faubourgs de Phnom Penh au coucher du soleil. La rue est éclairée d’une lumière jaune, tout le monde semble dehors, plein de boutiques ouvertes sur la rue, des petites charettes et kiosques vendant de la nourriture, des gens à moto dans tous les sens, des gens assis à l’arrière de pick-ups. C’est beau d’arriver...
Le terminal de bus n’est pas loin de l’appart d’Alexandra qui m’attendait deux jours plus tard, je lui téléphone. « T’es où ? » « À 5min de chez toi ». Ça se met justement à pleuvoir, une bonne averse, retrouvailles sous la pluie...
… … …
J’ai enfin terminé le long récit de mes trois premiers jours en Asie, c’était il y a deux semaines... Nous sommes en ce moment dans une cabane tout en bois, avec un hamac devant et vue sur les montagnes du Ratanakiri, au nord-est du Cambodge, pas loin de la frontière laotienne. Le récit de la suite du voyage sera un peu plus court, je m’y mettrai dès que possible. Entretemps, je pense bien fort à vous en France ou ailleurs.
F.







