Jeudi 12.02.2004

[Notes sur un bout de papier, j’ai oublié mon cahier d’ethnologue dans la salle du petit déjeuner, je n’en suis pas fier.]

Le café du Terminus est très calme vers 9h15, 5/6 personnes qui remplissent debout leur feuilles de jeu, deux avec le journal. Puis un rush vers 9h40, une dizaine de personnes, une retraitée que je reconnais, une autre femme, ils viennent, ils jouent et ils s’en vont. En 10 minutes, c’est de nouveau calme. Le guichetier est déjà tendu, il a un métier terrible. Il paraît que le premier jour, la guichetière s’est mise à hurler "vous me faites chier, j’en ai marre de vous".

On recroise le retraité d’hier qui me dit qu’hier il a deviné 4 chevaux sur 5, alors qu’hier il m’avait expliqué que seuls les petits joueurs jouent les quintés, les pros comme lui ne jouent que simple et doublé. C’est fou que personne ne se tienne à ses stratégies annoncées. Il nous donne au passage un tuyau en expliquant que le 44 sort 8 fois sur 10 au loto. Il explique qu’il est revenu aujourd’hui parce que hier il a gagné 75 euros, et du coup il a pris ses gains et rejoué 1,5 euros. Sinon il ne serait pas revenu. Quand il vient, il arrive toujours à 10h pile, et il retrouve son copain qui vient indépendamment mais à la même heure. Il nous offre un papier avec les numéros des courses annoncés par RTL.

11h50, le patron du bar vient nous voir, un serveur lui a fait remarquer notre présence et dit qu’on enregistrait des gens. Il est assez énervé de ne pas avoir été prévenu de notre boulot, menace d’appeler la police. On le calme avec notre feuille officielle qui explique que c’est pour nos études, il nous laisse continuer mais nous interdit d’enregistrer à l’avenir. Il y a un autre rush, 16 personnes, dans l’aire de jeu.

Entretien ensuite, non enregistré, avec deux retraitées. On avait croisé hier la plus âgée (82 ans, que je vais appeler A). Elle était attablée avec une autre retraitée (que je vais appeler B) qu’elle avait souvent croisée dans le bar. Aujourd’hui elle se sont rencontrées dans le bus, alors elles ont commencé à parler pour la première fois et A a offert un café à B.

B a commencé à jouer il y a un peu plus de 30 ans, un jour où son mari était malade et elle a bien gagné (son mari jouait de temps en temps). A a commencé il y a 35 ans, elle travaillait comme cuisinière dans un café et un client parlait de jouer un certain cheval, elle a joué et gagné beaucoup. Les deux viennent de loin (Crécelles pour l’une), en bus. Elles parlent de leur carte Orange et de l’importance d’être indépendantes, ça leur permet de se promener, elles n’aiment pas trop rester chez elle (B dit se promener beaucoup en bus, je n’ai pas bien compris où et pourquoi). Elle viennent dans ce café (uniquement celui-ci pour A, la plupart du temps pour B) parce qu’elles aiment bien l’ambiance du café, la gentillesse, la politesse et l’honnêteté du serveur, du patron (ehm, il vient de nous engueuler) et du guichetier. Elles connaissent pas mal de gens ici qui les saluent, échangent parfois quelques mots sur les courses, rarement un peu plus, mais c’est convivial. Elles allaient souvent sur les hippodromes voir les courses (A se dit maintenant "trop vieille") et ont toutes deux des souvenirs émus : elles y allaient avec leur mari, à l’époque jouer ne les intéressait pas mais elles aimaient le resto, l’ambiance, la "beauté" du champ de course. B avait un beau-fils chauffeur de taxi qui avait acheté un cheval de course, ce qui leur donnait des places privilégiées dans les tribunes.

Le père de A jouait mais l’interdisait à la famille, son mari et toute la famille de B jouent raisonnablement. B a un beau-fils qui se vante de gagner, mais B n’est pas dupe, elle ne veut pas jouer avec lui car il ne tient les comptes des montants qu’il mise. Les deux disent jouer raisonnablement (surtout pas leur pension). A joue une vingtaine d’euros, presque tous les jours, mais elle gagne au moins tous les 3-4 jours. 90 euros avant-hier, 20 euros hier, c’est pas beaucoup. Elles ont gagné 1,2 millions d’anciens francs plusieurs fois. Quand elles gagnent, elles donnent à leurs enfants, surtout B qui espère gagner pour pouvoir leur donner, elle n’en a pas besoin pour elle. Elle gardent une partie des gains pour financer leur jeu, elles ne rejouent jamais immédiatement et jouent toujours environ les mêmes sommes, qu’elles aient gagné la veille ou pas. A dit que si elle avait plus d’argent elle jouerait (et gagnerait) plus.

En ce qui concerne les stratégies, A prépare une demi-heure au maximum, avec le journal, au café car c’est plus sympa que chez elle. Elle connaît les chevaux et les jockeys, et elle a quelques préférences personnelles : pas de courses à obstacles, car les chevaux peuvent tomber, et c’est plus incertain ; par contre, elle aime bien les courses à Cagnes-sur-Mer car c’est au sud et les chevaux y ont plus chaud. Elle combine des bons chevaux avec des plus incertains, suit parfois des tuyaux de café d’autres joueurs, mais reconnaît que c’est une question de chance. B joue parfois des anniversaires, des nombres conseillés par la famille : tous jouent, tous se conseillent et c’est une pratique sociale.

Les deux ont beaucoup d’enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants. B part pour garder ses petits-enfants, on les lui confie souvent. A voit beaucoup certains petits-enfants, qu’elle a grandis, et d’autres viennent la voir en sortant de l’école, tout près de chez elle. Bien entourées par leurs familles, elles ne paraissent pas seules, et le jeu est présenté comme un passe temps, une passion. Pourtant les deux parlent plusieurs fois de "vice", de drogue, comme l’alcool ou la fumée. C’est surprenant car elles ont l’air pourtant de très bien gérer leurs pratiques et d’en tirer une bonne insertion sociale.

C’est un entretien très agréable, on me remercie de m’intéresser à elles, à leur histoire, et je suis content car du coup je leur ai permis de plus se parler l’une à l’autre et de se connaître mieux.

PS : des notes que j’ai oubliées :
- B joue parfois aux jeux à gratter et au loto, pour gagner pour ses petits-enfants. A non, mais plus tard je lui dis que demain c’est vendredi 13, alors elle va faire un grattage...
- les deux ont des phrases du type "90 euros c’est pas beaucoup".
- les deux regardent les résultats chez elles à la télé
- calcul des coûts de A : elle mise 20euros presque tous les jours, ça fait environ 500 euros par mois. Puisqu’on perd en moyenne 40% en jouant de cette manière (sans miser plus quand on gagne), la perte mensuelle doit être de 200 euros.


Je récupère finalement à la réunion du soir mon cahier d’ethnologue, oublié ce matin au petit déjeuner. Décidément ça ne fait pas très pro.

On a commencé notre journée au café du Terminus, bien calme le matin tôt, essentiellement quelques retraités qui jouent.

Une pensée attablé devant mon premier chocolat chaud de la journée : Le monde du PMU est vraiment étrange, hallucinant, en fait il est très proche des trucs les plus déroutants que j’ai vus en Inde, et pour les mêmes raisons, il y aurait vraiment un parallèle à faire. Aux infos, on nous présente comme imminent un monde convivial et ergonomique, la maison intelligente, le frigo qui fait automatiquement les courses par internet, les voitures silencieuses et automatisées, et ceci ne nous étonne pas, c’est au fond un simple prolongement de notre mode de vie. Mais les gens ici vivent dans un autre temps, dans des cafés glauques, enfumés et surpeuplés. Ici le XXIème siècle c’est seulement les paris du PMU gérés par un ordinateur central et la télé par câble qui transmet les courses en continu, c’est la possibilité de jouer en direct sur 16 courses par jour, partout en France, de jouer plus, toujours plus vite. Et en même temps, c’est se retrouver face à un adversaire, le PMU tout puissant qui connaît à chaque instant le comportement de tous les parieurs et peut truquer les courses pour mieux les arnaquer. A l’heure de la mondialisation, des relations virtuelles par internet, ces gens-là ne sortent pas du quartier et s’entassent tous les après-midis dans ce même café. Pour eux, le XXIème siècle c’est la vitesse et la précarité généralisés, la combine, la magouille et la débrouille instantanés et frénétiques. Ils sont dans un autre monde, un autre temps. Quand ils regardent les infos le soir sur TF1, pour eux ça doit être tous les jours de la science fiction !!! Quand on pense que c’est la plus grande partie de l’humanité qui vit comme ça, on se dit que c’est peut-être eux qui savent mieux que nous ce que sera l’avenir...

On commence à discuter, le patron débarque, en colère, nous demande ce qu’on fait là, un serveur lui a dit qu’on enregistre parfois des gens, il veut qu’on arrête tout et menace d’appeler la police. On le calme, lui fait lire le papier de la prof, il veut bien qu’on reste mais nous interdit d’enregistrer dorénavant. OK.

Solène est un peu découragée, n’a plus très envie d’aborder des gens, elle va rester longtemps dans un coin à observer la salle, noter la position des types et leurs actions, elle voit tout et note tout, dessine même des plans de la salle. Pourvu que le patron ne lise pas ce qu’elle note...

Je vais discuter avec la retraitée de 82 ans rencontrée hier, elle discute avec une autre retraitée qui joue aussi, qu’elle a vue dans le bus. Elle lui offre un café. Les deux on l’air d’avoir une pratique du jeu bien intégrée dans leur famille, plein de bons souvenirs et de la joie de vivre. Le jeu est ici une manière de s’intégrer et de rester actives, je suis content de découvrir ça et les deux me remercient à la fin de m’intéresser à elles.

Pendant que je parlais avec les vieilles, un copain du patron habitué du bar et joueur invétéré vient demander à quoi sert mon étude. Il est plutôt beau gosse, la quarantaine, cheveux gris mi-longs, petites lunettes rondes d’intello, manteau long et noir en cuir, voix douce, il détonne clairement dans ce café. Je le renseigne patiemment, il me promet un entretien plus tard. Ouf, je crois vraiment qu’il va rassurer le patron.

Solène part interviewer le patron du Stade de France, elle y retrouve le gars d’hier qui jouait au Rapido, alors qu’il disait ne jouer que deux fois par mois. Moi je prends mon temps pour rentrer au café du Terminus en me préparant à l’affrontement avec l’acolyte du patron, affrontement ethnologique bien sûr, dont le vainqueur sera celui qui recueille le plus d’informations sur l’autre. Je me promets de lui proposer de jouer à cartes découvertes : "Bon, je sais que vous n’êtes pas dupes, je vous propose donc un marché : vous me demandez tout ce que vous voulez savoir, et ensuite ce sera mon tour". En même temps, il s’agira de ne pas dire que le vrai but de mon enquête c’est savoir pourquoi les gens viennent dans ce café : il y a ici probablement de sombres magouilles, et bien sûr ces gens-là ne veulent pas qu’on les découvre.

Arrivée dans le bar, je reconnais pas mal de monde ici, plein d’habitués, c’est chouette de se sentir aussi un habitué au bout de 3 jours. L’acolyte du patron joue frénétiquement, il passe de la caisse à la télé à la table, il ne fait pas attention à moi, perd beaucoup et s’en va rapidement, je ne lui demanderai pas d’entretien finalement. L’activité est toujours à son comble, toujours un public essentiellement d’immigrés. J’essaie d’approcher le joueur le plus frénétique, blanc, cheveux plats et bruns, lunettes rondes, il doit être psychotique, ses mains tremblent, il passe de la télé au programme des courses, à un journal, à la caisse, puis revient à la télé, au programme des courses, au journal, etc, il bouge sans cesse. Solène l’avait repéré depuis plusieurs jours. Je lui demande un conseil pour jouer, il me prend ma carte des mains, me demande le numéro de ma course, coche les bonnes cases de ses mains tremblantes, mais ne remplit pas les numéros des chevaux. Il marmonne "aujourd’hui j’ai tout perdu, c’est truqué, je ne sais pas quoi vous conseiller". Il finit une phrase, s’éloigne, revient, parle comme un maniaque, en répétant les mêmes choses, en ne répondant pas à mes questions. Pourtant il m’écoute, me parle avec gentillesse, comme s’il voulait me répondre vraiment. J’arrive à savoir qu’il joue depuis longtemps, qu’il n’a jamais rien gagné de gros, qu’il ne prépare pas ses courses à la maison, il le fait juste à la dernière minute, course par course, en regardant le journal (il connaît un certain nombre de jockeys) et en jouant certains numéros fétiches. Il répète tout le temps la même chose, ce qu’il a joué, ce qu’il jouera, ce qu’il aurait joué. Il perd tout le temps, sauf quand il y a un rush aux caisses, les gens se bousculent, il n’a plus le temps de jouer avant la course, alors il la suit en répétant ce qu’il aurait joué.

A un moment, la caissière se met à hurler : "J’en ai marre de vous." Elle engueule les gens, leur ordonne de retirer leurs mains de la vitre, de se calmer, de bien remplir leurs feuilles de jeu. Mais les gens s’en foutent, ça leur importe peu de se faire gueuler dessus, ils n’ont dans la tête qu’une feuille de jeu, et savent très bien que la patronne va se calmer très vite, que ça lui passera. Ils savent juste que cette crise va leur faire perdre 30 secondes, pas plus, alors ils attendent le regard vide. La caissière se calme effectivement, le jeu reprend, tout est comme avant.

On discute plus tard avec l’antillais du premier jour, il nous parle de D. qui l’a interviewé, de notre prof qui joue aux courses en se faisant passer pour plus naïf qu’il n’est vraiment. Il décrit ensuite tous mes déplacements de l’après-midi dans le café, mes tentatives de tout suivre et mon air perdu, je n’étais vraiment pas à ma place au milieu de ce chaos. C’est curieux, les enquêtés qui commencent à étudier les ethnologues. De même les deux filles qui errent dans leur copropriété sont repérées par tous et tous se méfient d’elles. Marianne a interviewé un couple de chaldéens qui prenaient tous deux des notes, lui sur les questions, elles sur le réponses de son mari, qu’elle recite plus tard. Tout Lambdaville a dû repérer ces ethnologues qui rôdent depuis 4 jours, les gens nous étudient. Publieront-ils eux aussi un rapport d’enquête sur nous ? Qui à la fin en saura plus sur l’autre ?

Réunion du soir :

- Le patron du kebab du quartier Saint-Frin accueille l’enquêteur d’un "salut tonton". Il est gros et lance des vannes chaque jour plus lourdes.

- Un rumeur dit que l’Allemagne offre 90 000 F et une Mercedes à tous les alimiens qui veulent bien quitter son territoire.

- J’ai compris soudainement de manière nette et simple ce que je cherchais dans l’ethnologie : apprendre à m’intéresser et jeter un regard nouveau à tout ce qu’on trouve normalement inintéressant : les conversations vides, les réunions de copropriété, les "piliers" du CGJ, la gazette des dentistes picards. Bien sûr, je voulais aussi apprendre à éviter l’ethno(ego ?)centrisme et valoriser les conduites des gens, et puis apprendre à observer, interviewer, décrire, raconter.

- Parfois, je me dis que les ethnologues sont flippants, avec leur manière de vous écouter sans vous interrompre, parfaitement patients, parfaitement intéressés, avec un air gentil, celui-là même qu’il sont capables d’avoir en interviewant un violeur... Pensent-ils ? Jugent-ils ? Peut-on les tromper ?

Ce site est tenu par : Francesco Colonna Romano
Pour m’écrire : francesco ’arobas’ alamemeetoile.net