Hola tous,
un mail court pour dire merci à tous ceux qui écrivent et auxquels je n’ai pas le temps de répondre en ce moment, car je suis en plein préparatifs divers pour mon départ de demain. Je pars en effet pour quinze jours (retour le samedi dans deux semaines, je crois que c’est le 31) avec un guide et son assistant dans la jungle, et même s’il y aura des récits hallucinants à faire, ce sera dur de vous les envoyer en direct (internet a beau être présent dans toutes les villes d’Amazonie, ils n’ont pas encore équipé les troncs d’arbres de la forêt vierge). Ne vous inquiétez donc pas, je vous raconterai tout à mon retour.
A part ça, ces trois jours à Iquitos auront été assez tranquilles. Lundi j’ai passé l’apres-midi à discuter avec mon guide de ce qu’il peut me proposer, et ça a l’air exceptionnel. Il m’a montré des photos de radeaux et canoes qu’on va construire pour descendre le fleuve, ses cicatrices de piranha et de crocodile (il s’amuse parfois à attraper les pas trop gros à la main), m’a promis de me montrer comment chasser et pêcher à la lance et avec des pièges et sécher la viande sur le feu à la Castaneda, comment s’orienter avec le soleil, des ballades nocturnes dans la forêt, des discussions avec un chamane qui vit dans un petit village. Il dit savoir se défendre sans problème contre un jaguar en colère, ce que je crois volontiers, malgré son physique innocent de natif d’ici, 1m50 peut-être, des petites mains potelées et un visage de nounours gentil, et il connaît aussi des plantes médicinales et les remèdes contre les morsures d’araignées et de serpent (ce qui arrive tres rarement, et n’est généralement pas très grave). Et tout ceci, à la demande, sur mesure. Que vouloir de plus ?
Un peu promené, j’aime bien Iquitos, bonne grande ville paisible sur les bords du fleuve avec des purs couchers de soleil (et hier l’arc-en-ciel le plus brillant que j’aie jamais vu). Mine de rien, on est ici a presque 1000km au milieu de l’Amazonie, et c’est la plus grande ville du monde (600 000 hts) qui n’est pas reliée à la civilisation par la route (avion et bateau sont les seuls moyens d’arriver ici). Grandes avenues en échiquier parcourrues par les bruyants mototaxis, quelques jolies maison de l’époque du boom de caoutchouc (une maison entièrement en fer qui aurait été dessinée par Eiffel pour une Expo universelle), un promenade sur le bord du fleuve qui se remplit le soir de gens qui viennent voir quelques spectacles de rue ou boire un coup sur un bar en terrasse, et où s’installent plusieurs vendeurs d’ "artesanias" (ce terme designe les bijoux tissés, en fil de fer, en graines de la forêt, avec des plumes d’animaux). L’ambiance est bon enfant, les gens discutent facilement, et j’ai croisé ici plusieurs personnes que je connaissais du bateau.
D’ailleurs, mon voisin de hamac m’a aussi présenté un guérisseur traditionnel (chamane) qui m’a expliqué leur manière de travailler, fondée sur une plante appelée ici ayahuasca qui sert àpurifier le corps et l’esprit et donne à la fois la connaissance des choses. La connaissance des plantes medicinales et des pouvoirs speciaux (protéger des maléfices divers) sont appris par le shamane qui part seul dans une cabane dans la jungle et suis pendant des mois un régime tres strict (pas de sucre, pas de sel, essentiellement farine de manioc et poisson grillé) et bois régulièrement de cette plante, ce qui affaiblit le corps mais fortifie l’esprit. Mais surtout, j’ai vraiment bien aimé le type, limpide, il émanait calme et paix, il avait l’air en pleine forme malgré ses 65 ans, et j’amais bien sa façon de voir les choses : il ne travaille pas avec les plumes et tous les ornements traditionnels, juste avec ses mains, évite tout ce qui est magie noire, et a une description du monde intéressante qui combine christianisme (il soigne par la parole du Christ) et les forces et esprits divers.
A propos de christianisme, je voulais dire que sur le bateau j’ai commencé à lire un exemplaire de l’Evangile volé dans mon hotel de Cuenca (je vous l’accorde, voler l’Evangile n’est peut-être pas la meilleure facon de le commencer, mais bon, justement...). Surprise : ça c’est de la littérature ! Clair, concis, puissant, en peu de mots très simples tout est dit. Je’ai même un faible pour le personnage de Jean-Baptiste... Quant aux enseignements, c’est clair, simple, et direct. Combien d’entre vous l’ont lu ? Pourquoi ne recommande-t-on pas plus souvent cette lecture ? Fin de la parenthèse.
Que dire encore ? J’ai passé pas mal de temps à discuter avec les vendeurs (et producteurs toujours) d’artesanias, qui sont vraiment chouettes, on s’est échangé idées, techniques et bracelets (l’un d’eux m’en a même offert un vraiment joli). Des péruviens qui visitent leur pays et parfois ceux voisins en vendant leurs créations dans la rue. Ce n’est pas Bysance, ils vivent au jour le jour et il leur faut parfois des mois pour mettre de côté de quoi payer leur prochain déplacement (une 30 d’euros), mais ils sont libres et souriants. J’ai laissé à l’un d’eux un bracelet fait dans le bus qui traversait le Costa Rica, et lui m’a dit : "Moi, quand je prends le bus, je ne travaille pas, je regarde dehors et je ne laisse rien échapper, même la nuit, j’ouvre ma fenêtre et je regarde dehors." Cette phrase m’a vraiment ému, et je me suis senti coupable de laisser passer des choses dont d’autres auraient rêvé. Je fais en un mois les déplacements que lui fait en deux ans, c’est dur certes d’être à fond dans chacun de ces instants, mais pourquoi ne le pourrait-on pas ?
Voilà, que dire encore ? Je vais continuer à penser à vous, et je ne vous oublie pas. Je vous souhaite deux semaines de bonheur, plein de bonheur, comme il y en a par ici.
Sai ram.
F.
PS : personne ne m’a envoyé de mot ou expression qu’il aimait bien (cf le PS de mon dernier mail), donc vous n’aurez pas le mien cette fois-ci, vous avez donc deux semaines supplémentaires pour réfléchir...