Hola tous, ou enfin, ceux qui restent sur cette liste de plus en plus épurée mais j’ai pourtant encore envie d’écrire, envie de partager. Êtes-vous là quelque part ?
Ça devient un journal curieux, de plus en plus éparpillé, rempli de détails. J’ai l’impression que c’était hier encore mon arrivée à Montrouge à 1h du matin, avec mon gros sac bien lourd, et la porte fermée de ma chambre, car Jennifer qui avait les clefs ne s’attendait pas à me voir débarquer ce soir, et n’était pas là. J’ai pu la faire ouvrir le lendemain seulement, c’était il y a trois semaines déjà. C’était si loin pourtant. Je suis ici depuis toujours, comme ce soir, avec ce paysage sans histoire et sans vie par la fenêtre, l’ombre des arbres dans la cour de la fac de médecine, la silhouette des gros immeubles au loin, le ciel noir de minuit. Comme si on était hors du monde, ici, de l’autre coté du périph.
Je viens d’arrêter la musique, et il y a un silence profond, on n’a pas la tentation de bouger, tout doit se passer ici. C’est le coté de Montrouge que j’aime, quand on est éveillé, on est obligé d’être plongé sur soi.
Il y a eu ensuite une première semaine floue, il y a eu le suicide de Marc, chercheur de lumière, dont j’aurais voulu partager un bout de route. Il m’avait écrit cet été qu’il valait mieux que j’attende la rentrée pour le revoir, parce que j’avais peu de temps, parce qu’il devait sortir de l’hôpital ; il avait beaucoup à me raconter, sa rencontre avec des voyants, sa tentative de suicide, mais maintenant il marchait vers cette lumière qu’il a peut-être atteint depuis. Et nous qui restions dans cette église pour lui dire adieu, un adieu un peu formel, alors qu’il était déjà bien loin, peut-être dans ce rayon de soleil qui revenait périodiquement éclairer un pan de mur à gauche de l’autel. Et cette petite vieille du quartier, grenouille de bénitier maigre et fragile avec son gros béret noir qui vient s’asseoir au milieu de nous, avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’un enterrement, alors gênée elle se débrouille pour repartir. Comme toi peut-être. Je ne t’oublierai pas, Marc, et je vais continuer pour toi aussi, parce que ta quête était la seule quête, et parce qu’il faut la mener jusqu’au bout.
Un autre soir j’étais chez S., il passait sa musique électronique, deux bougies allumées sur la table, et j’ai commencé je ne sais pas comment à faire des ombres sur le mur. Mes mains, une silhouette floue, comme une vague informe, les deux lumières créent une superposition, des interférences, on ne reconnaît plus les mains, et nous avons continué longtemps. Comme une danse, et tout vibrait avec la musique. Il y a quelque choseà faire, un jour, avec toutes ces ombres chinoises.
Il y a eu la Nuit Blanche à Paris, je n’ai pas visité les monuments illuminés et décorés, mais je me suis retrouvé à 4h du matin à la Cité Universitaire en train d’essayer de peindre un visage, et plein de gens essayaient, un monsieur la quarantaine avancée en était à son quatrième. J’ai eu la possibilité d’avoir une chambre Cité U d’ailleurs, mais j’ai découvert ensuite que le règlement là-bas n’autorise à héberger les amis qu’en les signalant et en payant la nuit comme dans une auberge. Comme quoi il y a encore des gens pour pourrir la vie des étudiants sous prétexte qu’ils sont jeunes et avec peu de moyens. Tant pis, j’ai laissé tomber, et je reste là, et vous êtes toujours bienvenus chez moi, quand vous voulez.
Mardi dernier, il y avait Amma, la mère hindoue qui prend dans ses bras un par un chacun de ses fidèles, en tournée à Paris. Comme en Inde, il y avait des jeunes qui passaient avec un gros panneau pour demander de l’aide à la cuisine, alors j’ai été deux heures à rouler de la pâteà pizza, en rêvant de pouvoir refaire la vaisselle ici aussi. J’aime bien le travail manuel en communauté, et il me manque dernièrement. Et puis Amma a chanté ses chants de prière hindou, dont un en français, une musique étrangère qui vous prend au tripes, qui vous embarque peu à peu, vous ferme les yeux et vous secoue en rythme. C’est impressionnant le pouvoir qu’a cette musique.
Et puis bien sur il y a encore plein de petits détails, les cours qui commencent et que j’ai du mal à suivre, la magie où par contre je continue à progresser tranquillement, l’expo Basquiat qui m’a donné envie un jour, quand j’aurais un chez moi, de réserver un mur à une fresque évolutive que l’on pourrait corriger peu à peu, à chaque instant d’inspiration. Il y a aussi tous les parisiens débordés, et ces amis qui ne pensent pas à organiser des trucs, à faire des efforts pour créer des liens entre les gens. Mais tant pis, tout continue, Paris était si belle aujourd’hui à roller, en un après-midi ensoleillé. Je me suis arrêté sur un pont pour réciter un poème à ma princesse lointaine. Tout était presque parfait.
Je ne sais pas où l’on va comme ça, mais ça n’a pas d’importance...
...
Voilà, je me laisse comme d’hab emporter par le lyrisme de fin de mail. Je vous souhaite plein de bonheur entretemps. Toujours.
Sai Ram
F.