II) Le principe de précaution

A) Introduction

B) Le principe de précaution

  1. Historique et une première définition
  2. La nécessité de la précaution
  3. Les enjeux de la précaution
  4. Les critiques usuelles
  5. Les problèmes juridiques

C) Les bases éthiques de la précaution

  1. La précaution "raisonnable"
  2. Le catastrophisme éclairé
  3. Quelques remarques générales

Conclusion


A) Introduction

Depuis toujours, l’homme a dû faire face à la dégradation de son environnement par sa propre activité. Toutefois, dans le passé, ces dégradations restaient localisées (pollution d’un cours d’eau par exemple). Ce n’est qu’avec la révolution industrielle au dix-neuvième siècle que le phénomène prend une ampleur nouvelle : croissance de la population et de l’activité économique, exploitation intensive des ressources naturelles et émission de substances nocives dans l’atmosphère, les sols et les cours d’eau. Les mises en garde n’ont pas tardé : on a compris que pour la première fois l’humanité avait le pouvoir de causer des dommages d’ampleur planétaire à son environnement, dommages risquant en outre de s’avérer irréversibles. Les récents scandales liés à l’alimentation (maladie de la vache folle) ou la santé (sang contaminé) ont en outre montré que des catastrophes étaient possibles même dans ces domaines.

Toutes ces considérations, jointes à une certaine désillusion face à la science, incapable de fournir un savoir au niveau des nouveaux pouvoirs, sont à l’origine de ce qu’on appelle principe de précaution. L’objectif en est ambitieux : mettre en place une gestion collective et suffisamment précoce des nouveaux risques, en dépit de l’incertitude scientifique et du jeu des intérêts individuels.

Dans une première partie, je préciserai les problématiques actuelles dans la définition d’un principe de précaution. Je comparerai dans une deuxième partie deux théories cherchant à donner une légitimité aux mesures de précaution.


B) Le principe de précaution

B.1) Historique et une première définition

Depuis le dix-neuvième siècle, la perception des risques a beaucoupévolué, mais on peut distinguer trois étapes dans cette évolution. On est parti d’une position libérale qui mettait l’accent sur la responsabilité individuelle en cas d’accidents, et c’était donc à chacun de prendre des mesures de prévoyance pour éviter ces accidents.

Au vingtième siècle est apparue l’idée que les accidents ne sont pas toujours dûs à des erreurs individuelles, mais qu’ils sont plutôt des réalisations inévitables de risques inhérents aux activités humaines. C’est alors à la collectivité et non à la seule victime qu’il appartient d’en supporter le coût, si bien que l’on essaie de mutualiser ces risques (assurances) et de les contrôler scientifiquement. C’est l’époque de la prévention, exprimée par la théorie du choix rationnel : les coûts et les bénéfices de risques bien connus statistiquement sont mis sur une balance, et on calcule ensuite une allocation efficace de ressources pour ramener les risques à un coût optimal.

A la fin de ce siècle, cependant, avec une augmentation de l’activité humaine et la découverte des limites de la science (sur lesquelles nous reviendrons ultérieurement), il est apparu des risques d’une nouvelle sorte (c’est ce que Knight appelle "l’incertain") : l’ampleur des dangers est mal ou peu connue, et on ne peut pas mettre de probabilitités sur ces événements. La démarche habituelle de prévention se trouve ici impuissante : comment calculer les mesures adaptées en l’absence de connaissances ? C’est ainsi qu’est apparue l’idée d’un principe de précaution. Pour un historique plus complet, on pourra consulter [4].

Ce principe, que l’on pourrait résumer grossièrement comme la possibilité de prendre des mesures préventives sans attendre des certitudes scientifiques, a fait son apparition dans des problèmes d’environnement (en Allemagne vers la fin des années ’60, puis dans un traité international de protection de la Mer du Nord et en 1992 à Rio pour les changements climatiques). Il a été plus récemment étendu au domaine de l’alimentation avec les problèmes liés à la maladie de la vache folle et aux OGM, et doit s’appliquer au domaine de la santé. Il existe désormais des formulations de ce principe à la fois dans des textes de loi nationaux que dans des traités internationaux (Maastricht par exemple). Je donne ici comme point de départ la définition de la précaution telle qu’elle est inscrite dans la loi Barnier de 1995, premier texte de loi français traitant du sujet :

"L’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnelles visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable."

Cette définition représente assez fidèlement l’expression que le principe de précaution a pu trouver dans les textes de loi. Elle met à la fois l’accent sur la gravité potentielle des dangers et notre ignorance à leur égard, et sur l’attachement à la raison et la viabilité économique des mesures entreprises. Cependant, elle n’est pas encore suffisamment précise et opérationnelle pour être appliquée sans ambiguité par les politiciens et les juges, si bien qu’il existe encore de nombreuses controverses à son sujet, que j’essaierai d’expliciter par la suite.

B.2) La nécesité de la précaution

- Les limites de la science

Il me semble important de rappeler dans ce paragraphe la justification principale d’une politique de précaution : l’état des connaissances scientifiques. En effet, le principe de précaution marque une rupture importante à ce niveau avec les politiques antérieures : la science ne peut plus servir de seul guide, puisqu’on lui a découvert des limites objectives et infranchissables, si bien que l’on ne peut raisonnablement s’attendre à une résolution de l’incertitude dans l’avenir, ce que sous-entend pourtant la loi Barnier. Je rappelle ici les principales raisons de ce phénomène : d’une part il y a la complexité des systèmes étudiés, qui entraîne parfois une complexité des modèles proposés telle que la manière la plus simple de les étudier, c’est d’observer le système d’origine. Les dynamiques sont complexes et chaotiques, avec des boucles de rétroaction positive, conduisant à des résultats imprévisibles. D’autre part, les écosystèmes naturels concernés sont souvent caractérisés par une quasi-insensibilité aux perturbations humaines jusqu’au moment où l’on franchit une limite, et c’est la catastrophe, qu’il est impossible de concevoir tant qu’elle n’est pas arrivée. Enfin, la logique rappelle que le savoir futur ne peut pas être anticipé dans le présent, sinon il serait lui-même présent.
Tout ceci montre qu’il y a bien ici une incertitude irréductible, qui ne pourra pas être traitée par des démarches de prévention, ni aujourd’hui, ni dans l’avenir.

- Les résultats de l’économie mathématique

La formalisation mathématique du principe de précaution est encore à ses débuts. Pourtant, il existe déjà certains modèles prouvant l’intérêt d’une politique de précaution.

Un premier modèle de Gollier, Jullien et Treich ([6]) montre que dans un cadre classique de prévention et en supposant une résolution partielle de l’incertitude dans l’avenir, la stratégie optimale tient compte d’un effet-précaution qui s’ajoute aux effets d’irréversibilité. Dans ce modèle, la précaution apparaît comme une prévention renforcée dans l’attente d’informations supplémentaires.

Un autre modèle de C.Henry et M.Henry ([8]) montre que, même dans un cadre statique, une politique de précaution est souhaitable : il peut être souhaitable de s’engager dans la recherche de sources d’énergie n’agravant pas l’effet de serre, même si on ne peut justifier des investissements par une connaissance scientifique des chances de succès. Le cadre choisi n’est plus ici celui de l’utilité espérée mais celui de la décision en situation d’incertain (critère de Choquet ou de Hurwicz).

L’intérêt de ce dernier modèle est de montrer formellement que la précaution ne se ramène pas à de la simple prévention et peut être nécessaire, tout en en donnant une définition simple et directe. Une étude plus approfondie de ces modèles se trouve dans le troisième chapitre de ce mémoire.

B.3) Les enjeux de la précaution

Le principal enjeu du principe de précaution est bien sûr la prise en charge des risques nouveaux de manière efficace et précoce de la part des autorités publiques et dans l’intérêt des citoyens. Cependant, la précaution a hérité d’une nouvelle mission. Ces dernières années, plusieurs scandales (Tchernobyl, les affaires du sang contaminé et de la vache folle par exemple) ont porté sérieusement atteinte à la confiance de l’opinion publique envers les autorités politiques et scientifiques, accusées de partialité et de cacher la vérité. Ainsi, cette méfiance se traduit soit par une demande accrue et irrationnelle de précautions supplémentaires (les mesures adoptées étant perçues comme preuve de la gravité du danger), soit alors par le refus de respecter les mesures prises. Une bonne démarche de précaution doit donc aussi rétablir cette confiance et trouver une légitimité aux yeux du public.

Nous avons touché ici le problème-clé de la précaution : celui de la légitimité. En effet, la démarche de prévention était fondée sur des certitudes scientifiques qui permettaient une analyse coûts-bénéfices que n’importe qui aurait pu refaire. Or ici, ce ne sera pas possible. Sans arguments logico-scientifiques pour mettre tout le monde d’accord, chacun pourrait se retrancher dans la défense de ses propres intérêts immédiats et refuser les coûts de la précaution. Pire encore, même des individus altruistes agissant au nom de l’intérêt général refuseront de prendre les mesures de précaution suffisantes : en effet, J.P.Dupuy montre que les hommes refusent de croire à l’éventualité d’une catastrophe jusqu’au moment où celle-ci arrive, et donc la précaution leur apparaît comme un coût injustifiable.

Ainsi, la précaution se trouve face à deux enjeux : d’un côté elle doit agir efficacement contre les nouveaux risques, de l’autre elle doit convaincre et rassurer l’opinion publique du bien-fondé de ses démarches. Pour ceci, elle doit notamment trouver une légitimité que la connaissance scientifique ne peut plus lui donner. La deuxième partie de ce chapitre propose deux solutions à ce problème.

B.4) Les critiques usuelles

Il existe quatre critiques usuelles du principe de précaution, que l’on obtient en exagérant ses traits caractéristiques. Les conclusions, inacceptables pour le bon sens, devraient montrer l’inapplicabilité du principe. A noter, que O.Godard, partisan d’une précaution "raisonnable", adresse ces mêmes critiques ([4]) à la position catastrophiste de J.P.Dupuy, fondée sur les idées de Hans Jonas.

- La recherche du risque zéro

Les scandales récents et les débats qui ont suivi ont laissé sous entendre qu’il était possible et même souhaitable de rechercher le risque zéro comme norme générale. Bien sûr cela est impossible, mais il ne faut pas réduire la précaution à cela : la précaution se contente plus modestement de chercher un risque global minimum, sous des contraintes de viabilité. En effet, la démarche de précaution demande une pondération des différents risques pour choisir lesquels méritent le plus d’efforts. L’erreur à ne pas commettre serait d’isoler un domaine particulier et d’y chercher une sécurité maximale, tout en négligeant d’autres risques plus importants. Je souligne enfin que ces contraintes ne sont pas forcément d’ordre économique, et que parfois les mesures prises pour éviter une catastrophe ne paraîtront pas économiquement acceptables, l’économie étant sacrifiée au nom de valeurs plus importantes.

- L’inversion de la charge de la preuve

La précaution évoque immédiatement cette idée : il faut prouver l’inocuité d’une action avant de l’accomplir. Or les détracteurs de la précaution se réfèrent à Popper et soulignent que s’il est possible de fournir une preuve de nocivité en exhibant un exemple précis, la preuve de l’inocuité totale est impossible car elle demanderait une infinité de vérifications. Cet argument montre en fait que jusqu’à présent on pouvait lancer des actions sans aucune recherche quant à leur dangers. Et il occulte le fait qu’une preuve statistique d’inocuité avec une marge d’erreur raisonnable est toujours possible. Il est donc possible d’exiger de ceux qui proposent des innovations de fournir des études sérieuses sur l’inocuité de leur produit, et c’est justement ce que demande la précaution. Ainsi, il n’y a donc pas inversion complète de la charge de la preuve.

- La focalisation sur le scénario du pire

Cette critique est adressée surtout aux positions les plus catastrophistes : le fait de tenir pour vraie une hypothèse non invalidée entraînerait la focalisation sur les cas défavorables qu’il faudrait à tout prix éviter, monopolisant ainsi toutes les ressources disponibles et négligeant d’autres risques avérés. Toute discussion serait ainsi paralysée. Pourtant, si l’on considère que la précaution reste attachée à la raison, et que même Jonas exige la création d’une science, la "futurologie comparative", visant à évaluer la plausibilité des scénarios, cette critique tombe à l’eau : seuls les scénarios plausibles sont retenus, et ceux-ci méritent bien qu’on leur consacre notre pleine attention.

- La règle d’abstention

Dans l’opinion publique, on assiste malheureusement à la réduction du principe de précaution à une règle d’abstention : ne pas agir tant qu’on n’a pas des certitudes (d’inocuité). Ceci est une claire déformation de la vraie précaution, qui peut demander d’entreprendre des études et des recherches dans de voies alternatives, ou même de prendre des risques (contrôlés) afin de mieux les évaluer (penser au cas des OGM). Il est regrettable de constater que cet argument absurde puisse être utilisé par les adversaires de la précaution.

Ainsi, j’ai passé ici en revue les différentes critiques du principe de précaution et montré qu’elles sont infondées. Il me semble donc que ce n’est pas sur ces points que l’on peut opposer les diverses conceptions de la précaution que nous énoncerons dans la deuxième partie.

B.5) Les problèmes juridiques

Dans cette partie, je souhaite énoncer rapidement un des aspects fondamentaux du débat, que je n’étudierai pas par la suite. Il s’agit de la façon de rendre opérationnelle la définition de la précaution. Alors que certains voient dans le principe une simple possibilité pour les décideurs (le gouvernement) d’adopter des démarches de précaution, d’autres y voient une obligation nouvelle de prudence, s’accompagnant de responsabilité quant aux résultats obtenus. Bien sûr, un texte de loi devra trancher entre ces deux positions.

Par ailleurs, certains sont tentés de faire du principe de précaution un principe général de droit, utilisable par les juges (et les victimes de la politique de précaution) pour attaquer ceux qui prennent les décisions. Ils souhaitent un contrôle judiciaire fort sur l’application du principe. Godard ([4]) s’oppose à ces idées, car il pense qu’elles forceraient le gouvernement à adopter une politique d’abstention de manière à se couvrir. Il faudrait plutôt laisser une autonomie de décision au pouvoir politique pour défendre l’intérêt collectif, même si cela doit aller à l’encontre des intérêts individuels (les victimes ne doivent pas avoir alors la possibilité de faire bloquer les mesures par un tribunal).

Tout ceci est encore sujet à de nombreuses controverses, et une formulation satisfaisante de la précaution n’a toujours pas été trouvée. Il est en effet très difficile de trouver des règles précises tout en restant à un niveau aussi général.


C) Les bases éthiques de la précaution

Nous avons vu dans la partie précédente que la précaution, en prenant du recul par rapport à la justification scientifique, n’a pas d’emblée une légitimité nécessaire pour convaincre les parties en jeu. Nous tenterons donc de trouver cette légitimité du côté de l’éthique et de la métaphysique. J’exposerai ici deux théories différentes.

C.1) La précaution "raisonnable"

Je présenterai dans cette partie les idées de Olivier Godard ([4]), qui sont très proches des définitions du principe de précaution adoptées dans les lois nationales et les traités internationaux.

- L’attachement à la raison

Selon O.Godard la précaution, en s’éloignant de la science, ne doit surtout pas perdre de vue la raison. Ceci est exprimé dans le texte de la loi Barnier par les idées de "proportionnalité" et de "coût acceptable" des mesures. Il ne s’agit donc pas de tomber dans la peur irrationnelle et l’affrontement des passions, mais plutôt d’évaluer précisément l’état des connaissances et la plausibilité des scénarios. Ceci n’est possible que grâce à la science qui seule peut garantir une certaine rigueur, et cherchera à réduire et encadrer l’incertitude présente par de nouvelles recherches. Ainsi, c’est seulement dans le cadre des incertitudes résiduelles que va se trouver un espace de décision pour les agents décideurs. J’exposerai dans la prochaine partie comment doit s’opérer cette décision.

Par ailleurs, il faut souligner que les mesures adoptées doivent se révéler raisonnables, c’est-à-dire qu’elles doivent être du même ordre que d’autres mesures prises dans une situation semblable, qu’elles doivent avoir un coût économiquement acceptable, et qu’elles doivent pouvoir s’adapter à une évolution des connaissances. Par exemple, on considère que le développement massif de l’électricité nucléaire n’est pas une bonne mesure de précaution contre l’effet de serre, car il impliquerait des risques importants, sur lesquels il serait très coûteux de revenir ensuite, si par exemple on devait découvrir que l’effet de serre est une menace moins grave que ce qu’on pense actuellement, ou si on trouvait une autre forme d’énergie moins risquée. Autre exemple : l’embargo sur le boeuf britannique n’était pas justifiable, étant donné que le boeuf français présentait le même ordre de risques.

Ainsi selon O.Godard, la précaution ne se traduit pas par une prévention accrue, mais plutôt par une action plus précoce. Celle-ci correspondra au début à une simple surveillance scientifique, et se durcira si les présomptions de gravité potentielle augmentent.

- La délibération

Comme je l’annonçais plus haut, même les expertises scientifiques les plus poussées ne feront pas disparaître l’incertitude. Il restera donc une marge d’action pour les décideurs à l’intérieur de laquelle il manque une légitimité scientifique, qu’il faudra remplacer. Godard propose de trouver cette légitimité dans une délibération étendue à tous les niveaux de la société. Il s’agit donc de mettre en place des procédures d’expertise et d’information claires, de manière à informer toutes les parties en jeu, et organiser un véritable débat. De cette manière le public participerait activement à la prise de décision, aurait la certitude que ses intérêts sont défendus, et serait ainsi rassuré, ce qui constituait le deuxième enjeu de la politique de précaution. De ce débat devrait émerger un quasi-consensus, et il appartiendrait ensuite aux autorités politiques de trancher, sachant que celles-ci tirent aussi leur légitimité de la volonté générale au travers d’une élection.
Ainsi la précaution naîtra d’un équilibre entre science et imagination, entre raison et opinion, entre intérêts particuliers et éthique. Ceci pourra se réaliser par la mise en place de procédures rigoureuses et transparentes d’évaluation des risques, d’information et de délibération.

- Critiques

La critique essentielle de cette théorie, c’est qu’elle suppose qu’un accord ou au moins un quasi-accord peut sortir de la délibération, ce qui est loin d’être évident. Il faudrait pour cela supposer que les hommes peuvent s’accorder sur un intérêt général, portant éventuellement atteinte à leurs intérêts particuliers. Il existe des théories philosophiques permettant de justifier cela. D’après Hobbes par exemple, les hommes, naturellement égoïstes, vont le faire par peur des désordres qui pourraient avoir lieu autrement. Cependant ici les menaces immédiates ne paraissent pas assez grandes pour justifier cette peur. On pourrait aussi citer la théorie de la justice de Rawls, qui suppose les hommes capables de se mettre sous un voile d’ignorance pour oublier leurs intérêts particuliers et voir l’intérêt général. Malheureusement, les négociations actuelles sur l’environnement semblent nier cette capacité.

Quoi qu’il en soit, il manque donc une justification de la possibilité d’un accord. Au contraire, on pourrait assister à une crispation sur des intérêts particuliers et une polarisation des opinions : on voit bien que les démarches de précaution n’auront jamais la légitimité espérée. On pourrait espérer que ceci n’arrivera pas, en vertu d’une prétendue universalité de la nature humaine et donc d’une idée unique du bien général. Cependant une étude telle que celle de Sheldon ([5]) sur la classification des tempéraments humains montre qu’en fait il y a plusieurs conceptions irréductibles et inconciliables de ce bien. Je rappelle par exemple le choix d’Achille entre une vie brève et glorieuse et un vie longue et paisible. Tout le monde ne ferait pas le même choix en ce qui concerne la vie de l’humanité.

Enfin, j’exposerai dans le prochain paragraphe la raison donnée par Dupuy du fait que les accords aboutiront toujours à des mesures de précaution insuffisantes, à moins de changer d’abord radicalement les mentalités.

C.2) Le catastrophisme éclairé

Nous avons vu dans la partie précédente qu’une bonne approche de la précaution ne peut se limiter à définir des procédures d’action. Pour assurer un accord, il faut faire appel à la métaphysique. Je vais maintenant exposer la solution proposée par J.P.Dupuy ([1]).

- La nécessité d’une nouvelle métaphysique

Dans son exposé, J.P.Dupuy part d’une réflexion de Bergson à propos de la guerre : jusqu’au moment de sa déclaration, malgré tous les présages qui en annonçaient l’avènement très probable, personne ne pouvait y croire, elle paraissait impossible. Ce n’est que rétrospectivement que la guerre apparaît comme ayant toujours été possible et même inéluctable. On pourrait faire le même raisonnement à propos des catastrophes potentielles faisant l’objet des démarches de précaution : nous les savons possibles voire probables, mais nous sommes incapables d’y croire. Ainsi, croyant les catastrophes impossibles, toute démarche de précaution nous paraît superflue, et même inacceptable si nous avons à en supporter les coûts. On peut donc conclure qu’une simple délibération au sujet des mesures de précaution à adopter conduira à des mesures minimales et insuffisantes, jusqu’au moment où la gravité de la situation sera devienu flagrante, mais il sera alors trop tard.
Ainsi, si l’on reste dans la métaphysique que nous développons spontanément, la précaution va échouer, et nous en avons vu ici la principale raison. Je voudrais aussi rappeler que J.P. Dupuy expose dans son ouvrage de nombreuses autres raisons logiques qui font que la formulation actuelle du principe de précaution ne peut qu’échouer, mais elles me paraissent moins fondamentales, car on sent qu’elles pourraient être corrigées avec un peu de bon sens.

- La solution de Dupuy

La métaphysique proposée par J.P. Dupuy est inspirée des idées de Hans Jonas : il y aurait un impératif moral pour l’homme d’éviter toute action ayant un potentiel catastrophique pour la subsistance d’une vie vraiment humaine sur terre. Il s’agit donc de garder toujours en vue la catastrophe tout en la considérant comme certaine, justement de manière à justifier les moyens à mobiliser pour l’éviter. Bien sûr, de cette manière la catastrophe n’aura pas lieu, et il faut alors trouver une justification logique du maintien des mesures de précaution, une fois la menace disparue. C’est pour cela que Dupuy propose une nouvelle vision du temps, le temps cyclique, où le passé est vu en se plaçant dans l’avenir. Je ne rentrerai pas ici dans les détails de sa démonstration. Ce qui compte c’est que Dupuy signale ici une manière de sortir de l’impasse métaphysique dans laquelle se trouvait la précaution, et qui d’après lui constituait le vrai problème.
Ainsi une fois adoptée la nouvelle métaphysique et l’impératif jonasien, tout devrait devenir facile. Dupuy ne l’explicite pas, mais je suppose qu’il demanderait comme Jonas la mise en place d’une "futurologie comparative" pour évaluer au mieux les risques, et les équilibrer lorsque l’arbitrage se fait entre deux risques irréductibles, comme dans le cas du nucléaire et de l’effet de serre. On éviterait ainsi la focalisation sur un scénario du pire invraisemblable, ce que redoutaient les adversaires de la précaution. Je suppose que pour réaliser cela, Dupuy mettrait en place un système de délibération à la Godard, à la différence près que cette fois les gens auraient une bonne raison de se mettre d’accord, puisqu’ils seraient tous guidés par la vision de la même catastrophe.

- Critiques

Les critiques à adresser à la théorie de la précaution de J.P. Dupuy sont essentiellement des problèmes d’incomplétude. En effet en tant que philosophe, Dupuy ne s’intéresse pas vraiment à la mise en pratique. La principale difficulté, serait bien sûr d’implanter partout dans la société la nouvelle métaphysique, et de focaliser les attentions vers les catastrophes potentielles. Cependant, s’il est facile de manipuler l’opinion publique au moyen des médias (il suffirait que tous s’accordent pour présenter la catastrophe comme imminente), il reste le problème de convaincre d’une part ceux qui gèrent ces médias, et de l’autre ceux qui supportent pleinement les coûts de la précaution. Ces derniers auront plus de mal à accepter une perte nette présente (n’oublions pas que les hommes ont une préférence hyperbolique pour le présent), même si la survie future de l’humanité en dépend. D’ailleurs, si l’on pense au choix d’Achille, on peut penser qu’une partie de l’humanité ne peut accepter la métaphysique de Dupuy, étant prête à courir les risques. Le vrai problème sera donc de légitimer d’une autre manière les démarches de précaution. Et la seule solution qui me vient à l’esprit c’est d’organiser une délibération à la Godard, et de laisser décider la majorité.

Ainsi, je crois avoir énoncé ici la clé manquante de la théorie de Dupuy : il y a toujours un postulat suivant lequel les hommes peuvent se mettre d’accord sur une même métaphysique, déterminée certes par un impératif allant presque de soi, la survie de l’humanité. Le problème est que les hommes sont toujours prêts à prendre des risques à des degrés variables (le risque zéro n’existe pas) autant pour leur vie que celle des autres.

Je signale enfin que l’on pourrait toujours formuler des critiques logiques à ce système, comme le fait Godard en montrant que la pensée de Jonas est inopérante ([4]). Mais il me semble que l’on pourrait dépasser ces problèmes avec un peu de bon sens (exprimé par l’adjectif "éclairé" que Dupuy associe à "catastrophisme"), si l’on accepte de ne pas opposer complètement les travaux de Godard et Dupuy, mais plutôt en les considérant comme complémentaires. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il me semble déplacé de reprocher à Dupuy le fait de ne pas donner de mesures concrètes à prendre, une fois la nouvelle métaphysique adoptée.

C.3) Quelques remarques générales

Ainsi, il est à noter que les deux approches ci-dessus ont toutes deux quelques failles logiques qui permettent de les critiquer, et il est important de le faire pour pouvoir ensuite les corriger. Cependant, il me semble que dans le fond, cela n’est pas le point important. Là où il faudrait argumenter, c’est au niveau des postulats de base.

Ainsi, la démarche de O.Godard s’appuie sur le postulat que les hommes vont se mettre d’accord à la suite de délibérations bien organisées. Mais ceci ne peut pas être accepté comme axiome par un philosophe comme J.P.Dupuy, qui va chercher à donner une bonne raison métaphysique ou éthique qui poussera les hommes à trouver cet accord. Les deux démarches ne s’opposent donc pas et chacun des deux auteurs propose à ce niveau un travail complémentaire. Les catastrophistes seraient d’accord sur la nécessité de mise en place d’institutions transparentes d’évaluation de risques et de décision. Cela correspond donc à la même définition de la précaution.

Cependant, il y a un point fondamental où les deux positions diffèrent, et c’est au nom de ce point que les deux auteurs critiquent chacun la position de l’autre, cherchent des failles à des endroits où pourtant ils ne s’opposent pas. C’est ainsi que Godard critique violemment la pensée de Jonas, avec les arguments réfutés dans la première section (le catastrophisme n’est pas une focalisation sur le scénario du pire, conduisant à l’abstention).

Ainsi ce point crucial est la définition de ce qu’est un coût raisonnable et des ressources disponibles. Cette définition correspond à une vision du monde complètement différente, et ne concerne pas vraiment le principe de précaution (c’est pourquoi je ne l’ai pas exposée dans les paragraphes qui précèdent). D’une part, Godard définit ces coûts et ressources comme des facteurs économiques. Les coûts économiques doivent rester raisonnables, car le système économique tel qu’il est actuellement lui paraît satisfaisant : il faut éviter de remettre en questions les bienfaits de la croissance économique et le système actuel, et la précaution ne doit pas demander de l’abandonner.

A l’opposé, J.P.Dupuy montre en s’appuyant sur les idées de Ivan Illich que le système économique actuel est pris dans une logique de contre-productivité qui aliène les hommes. Une des formes de cette aliénation sera de neutraliser les démarches de précaution, mais ce n’est qu’un fait secondaire. Ainsi, avant de s’intéresser à une démarche de précaution, il faut changer le système de pensée, et donc démanteler le système économique. Ainsi, pour J.P.Dupuy, les mesures "raisonnables" ne seront pas nécessairement "économiquement acceptables" comme le demande la loi Barnier. Ce qui compte en cas de catastrophe potentielle, c’est d’oublier ce qui est économiquement acceptable (puisque de toute façon l’économie serait détruite) et mobiliser réellement toutes les ressources disponibles.

La vraie opposition entre les deux conceptions exposées peut alors être résumée par la question suivante : est-ce possible, sans remettre en cause la pensée économique actuelle et l’organisation de la société, de mettre en œuvre une précaution efficace ? Godard dit oui, Dupuy dit -et démontre- que non, et il soutient que la précaution est un problème secondaire, auquel on ne pourra s’attaquer qu’après avoir changé les mentalités.

Conclusion

Dans ce chapitre, j’espère avoir montré comment les divergences en terme de précaution proviennent d’un débat beaucoup plus large, sur le progrès et l’organisation de la société. Je pense cependant que si on se limite strictement au problème de la précaution, on doit pouvoir concilier tous les points de vue : il n’existerait qu’un seul principe de précaution, dont il faut veiller à la bonne application.

Les deux chapitres à venir servent à mieux préciser ce qu’est ce principe de précaution, d’abord en présentant les approches mathématiques de la précaution, ensuite en illustrant comment le principe s’applique dans un cas pratique, celui de l’effet de serre.

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