Fumées et premiers bilans


vendredi 13 mai 2005, par Francesco Colonna Romano

Samedi, début après-midi, dernier week-end avant les vacances. La pharmacie au rez de chaussée de notre immeuble a embauché un dj et loué de la sono pour passer à fond dans la rue les éternels tubes de reggaeton. C’est une stratégie commerciale comme une autre, dont on se demanderait bien quelle est l’efficacité si elle n’était déjà couramment employée dans la région pour vendre n’importe quoi. Les gens vont-ils arrêter leur voitures et se ruer sur les médicaments en promo ? Ou au moins se mettre à danser sur le trottoir ? En tout cas, cela met de l’ambiance en ce quartier résidentiel paisible et plutôt désert (y compris en ce moment), si ce n’est pour les voitures qui passent à fond sur les larges boulevards, et aussi dans notre petit appartement au quatrième étage où l’on pourrait danser de notre côté si seulement la musique était bonne.

De plus, jusqu’à hier, une couche de brouillard mêlé de pollution et surtout de fumée flottait sur la ville depuis deux semaines. Pas de vent pour tout balayer, et des incendies dans toute la région, provoqués par la sècheresse et la chaleur, mais surtout par des gens qui pensent que le feu fertilise, par ceux qui pensent qu’une fois la forêt brûlée ils pourront lancer un projet immobilier ou de nouvelles cultures. Le sud du pays brûlait donc de l’ignorance et l’irresponsabilité, et comme on a peu de moyens, on laisse brûler. Avec à peine quatre voitures de pompiers pour toute la capitale, les canadairs c’est de la science fiction. Vu d’ici, c’est impressionnant et désolant, par moments le soleil devenait rouge et timide, obscurci par les fumées. Heureusement le début de la saison des pluies a apporté quelques bonnes averses et depuis aujourd’hui on aperçoit de nouveau clairement les contours des maisons sur les collines d’en face, et le soleil brille.

Bref, c’est le moment idéal pour recommencer à écrire et donner des nouvelles, d’autant que la fin de l’année approche à grands pas et il est temps de commencer à dresser un bilan. Il me reste une semaine de cours, puis ce sont deux semaines de vacances (encore !), puis une semaine de cours, un séjour au Salvador pour accompagner mes élèves qui passent le bac là-bas, un petit voyage au Mexique, encore quelques jours ici et le départ pour la France à la mi-juillet. Malgré les apparences, mes jours ici sont comptés, et ça va quand même être triste de partir. Mais bon, "Asi es la vida".


Ca fait longtemps que je n’ai plus parlé de mes élèves. L’année a passé vite, pour eux comme pour moi, et ils se retrouvent dans la dernière ligne droite, bien qu’ils ne stressent pas trop semble-t-il. Globalement ils ont beaucoup travaillé, la formation par correspondance est difficile car elle exige discipline et efficacité pour s’astreindre à travailler le temps qu’un élève ordinaire passe en classe, alors qu’à tout moment on est tentés de dormir, aller se promener ou remettre à plus tard. Un peu le problème que nous avions jadis les semaines de dissert à faire à la maison, qu’ils rencontrent dans toutes les matières. Comme ils ont du mal à s’imposer une discipline et être efficaces, malgré tous mes efforts dans ce sens, ils finissent par travailler quasiment tout leur temps, week-ends compris, à très faible productivité. La vie des jeunes honduriens de classe moyenne me parait triste en ce sens : ils ont très peu d’activités et la plupart passent leur temps entre école, maison et éventuellement centre commerciaux. J’ai essayé de changer cela, je leur ai conseillé des livres, je leur ai proposé d’aller ensemble au théâtre, j’ai essayé d’organiser un voyage au Nicaragua pour leur apprendre à voyager seules, 170 dollars pour huit jours, ce qui est très peu même ici (pour vous donner une idée, le voyage des CM2 en France coûte tous les ans 3000 dollars pour trois semaines, et TOUS les parents de la classe envoyent leurs enfants !). Bilan : personne ne vient au théâtre, au Nicaragua deux sur cinq me disent que c’est trop cher et une troisième pense qu’elle va s’abîmer la santé en allant dans des hotels sans salle de bain dans la chambre ! Il ne voyaient pas l’intérêt de ce voyage, et pourtant, c’était une occasion en or : les gens d’ici ne connaissent rien à leur pays, ni même à leur ville. La semaine prochaine je vais emmener les élèves faire un tour dans le centre de Tegus car la plupart n’a jamais été au marché ou dans les trois-quatre coins sympas du centre, ou alors une fois il y a dix ans et jamais depuis. L’autre soir, j’ai tout de même convaincu mes premières à venir à une projection du seul ciné-club de Tegus qui passe de bons films, on est descendus en bus, première fois pour la plupart, parce qu’on leur apprend qu’on s’y fait agresser et dévaliser, et la seule qui avait osé emporter un sac le serrait fort devant elle en regardant de tout côté d’un air méfiant !! Bref, c’est pas gagné pour les bouger un peu.

C’est la fin de toute façon, et maintenant il s’agit de récolter les fruits, pour eux comme pour moi. Les premières s’annoncent bien, et pour le bac de français et pour l’an prochain, je ne me fais pas de soucis pour elles. Quant aux terminales, sachant qu’ils n’avaient rien fait l’an dernier, semblaient découragés et couraient droit à l’échec, on a pas mal rattrapé : ils ont leur chance et deux élèves ont retrouvé une motivation pour la réussite. Ceci dit, rien n’est gagné et on va voir ce qui va arriver.

De mon côté, j’aime bien le boulot de prof, il donne de grandes satisfactions à chaque fois que vos élèves ont une bonne note, ou quand on se rend compte qu’on a réussi à motiver un élève qui était découragé depuis des années, à faire en sorte que chez lui on le suive un peu plus, et lui donner l’envie de réussir dans ses études plutôt que de passer ses soirées à jouer à la console ou regarder le foot à la télé. Mais c’est frustrant aussi quand vous vous rendez-compte que dès qu’on part de la classe les élèves se mettent à bavarder, jouer au foot ou chatter sur le net, qu’ils n’ont rien retenu de votre super-explication, quand vous ne parvenez pas à faire lire à votre meilleur élève plus d’un seul livre en un an, ou quand vous vous rendez compte que vous avez une élève complètement réfractaire, qui ne fait rien de l’année, sèche les bacs blancs et va tout droit à l’échec, malgré tous vos discours, la convocation de la mère, etc. Tant pis. De son côté, Valérie aussi est enthousiaste de son travail, adore ses élèves (elle est partie en ce moment se baigner chez l’une d’elle) qui lui écrivent des poèmes et lui font des dessins. J’aime bien cette phrase écrite par une élève de 6ème après le cours sur le surréalisme et l’écriture automatique : "On tape sur des fromages avec Valérie dedans pour savoir si elle était vraiment là."

Si vous avez du temps et les joies de l’enseignement vous intéressent, je ne saurais trop vous recommander le blog de Celia, une amie que je ne vois pas depuis une éternité mais qui semble s’éclater dans une ZEP niçoise : http://journaldeprof.tooblog.fr/


Voilà. Je voulais aussi placer ici quelques réflexions sur ma première expérience suivie et directe du boulot en général, même si je n’arrive pas à trouver une transition plus élégante avec ce que j’ai raconté précédemment. En un sens, le boulot c’est bien parce que ça vous force à vous remettre en question, à essayer de mieux faire, de vous rendre directement utile. Mais en même temps, il y a quelque chose de sinistre dans ce monde qui cherche à tout prix à vous garder, à vous imposer des rythmes, les journées de travail, les vacances toutes les 6 semaines. Pourquoi pas sept mois d’affilée et ensuite cinq mois de vacances ? On sent les obstacles qui se mettraient devant vous si jamais vous aviez envie de faire autre chose que travailler un temps, étudier, vous promener, sortir un instant de la production de biens et de services. Bien sûr, il n’y a rien d’insurmontable là-dedans, mais il faut faire gaffe pour ne pas en rester prisonnier, comme tellement de monde hélas. Oui, j’ai comme l’impression qu’il y a des gens usés ici, qui ne sont là que parce qu’il faut bien gagner sa vie, et que ma foi en plus ça occupe. Il parait qu’en France c’est pire encore. Les profs qui font tujours le même cours d’année en année, les secrétaires qui feuillètent un catalogue de sous-vêtements, ceux qui critiquent le directeur parce que c’est le directeur, la prof qui fait faire à ses élèves des affiches avec des citations spirituelles à l’occasion de la semaine de la langue et colle à l’entrée du CDI : "La culture c’est tout ce que les livres ne parviennent pas à enseigner." L’autre prof de français, qui avait des problèmes avec Valérie parce que ses anciens élèves qu’elle a récupérés cette année en quatrième ont un niveau pitoyable et ne savent même pas conjuguer "faire" et "vouloir" au présent de l’indicatif. Un jour il me gueule dessus un truc du genre "ne me parle pas sur ce ton" parce que je lui demandais de corriger des copies de mes élèves et il avait l’impression que je lui donnais aussi le boulot de Valérie, ce qui était faux. Sur le moment, ça m’a scotché, c’était la première fois que ça m’arrivait, je lui ai fait répéter trois fois, il répétait en criant "ne me parle pas sur ce ton", à la fin j’ai réussi à trouver les mots pour demander une explication (c’est lui qui gueulait, pas moi, j’étais calme comme d’habitude), il a dit que je lui parlais comme à mes élèves. Comme à tout le monde en fait. Mais bon, quand on ne fait pas grand chose et qu’on est aigri apparemment on sent le besoin de s’affirmer autrement. Est-ce ça le monde du travail ?

Il y a aussi eu une réunion un peu politique : il s’agit de discuter d’un projet de la direction de créer de classe de première (sans Cned) pour faire de l’orientation et mieux conseiller les élèves qui actuellement partent en fac trop jeunes, dès l’obtention du bac hondurien, en seconde. Les profs soutiennent que de toute façon, il faut les obliger à faire une première française parce que c’est le mieux, et un jour créer une terminale, parce que c’est là le bien. Sans penser que leur faire faire deux ans de scolarité qui ne leur valideront rien, qui leur coûtent cher et pour lesquels ils n’ont pas le niveau, c’est peut-être pas mieux pour eux. Il n’y a que Valérie qui vote pour moi pour présenter le projet aux parents, mais plusieurs me disent le lendemain qu’ils sont d’accord avec moi. Pourquoi ne pas intervenir avant ?

Parfois on a l’impression que le travail est le cadre idéal pour faire ressortir les limites des gens. Peut-être est-ce parce que tellement de gens seraient volontiers ailleurs et ont perdu toute motivation. Pourquoi toutes ces rigidités ? Pourquoi ne pas secouer un peu les gens en les encourageant à changer de temps en temps ? Ca me rappelle une idée que j’ai eu jadis sur la semaine de 10 jours, avec des week-ends de longueur variable, afin de diminuer la périodicité de la vie : moins de semaines en une année, donc moins de répétitions, moins de lundi matin, plus de possibilités d’activités hebdomadaires dans une même semaine. C’est une idée sérieuse, même si je crains que peu de gens la considèreraient telle. Je ne suis pas sûr que l’apériodicité, la non-routine, soient une valeur pour la plupart.

A côté de ça, tout ce qu’il reste à faire c’est s’intéresser aux gens passionnés, qui font ce qu’ils font parce qu’ils l’aiment bien. J’aime bien cette instit de petite maternelle qui prépare ses cours et son cahier de texte avec le plus grand sérieux. "Objectif de la première semaine : que les gamins prennent tous les matins un carton avec leur photo et nom, et qu’ils la déposent dans leur casier". La semaine prochaine ils apprendront peut-être à repasser le contour d’un cercle. Elle m’explique que ses élèves ont une capacité de concentration de deux minutes !! J’imagine une leçon : "Bonjour les enfants. Comment allez-vous ? Quel jour sommes-nous aujourd’hui ? Lundi, c’est bien. Bon, voilà, la leçon est finie, vous pouvez aller jouer, on en refera une plus tard." Heureusement d’ici un mois ou deux, on aura réussi à leur apprendre à se concentrer entre 5 et 10 minutes. Je n’envie pas les instits motivés, mais j’admire leur patience.

Autres personnes passionnées : les magiciens. J’ai rencontré ces derniers temps un magicien hondurien, en fait LE magicien hondurien, le seul du pays, c’est lui qui fait tous les événements, qui passe à la télé. On s’est vus trois fois, la dernière on a passé six heures d’affilée à se montrer des tours. Ca m’a surpris au début de découvrir que la magie est un milieu tellement petit que dans le monde entier nous avons la même culture de base (les découvertes circulent vite), mais il reste ensuite tout l’apport personnel dont on ne se lasse pas. Il devrait enregistrer bientôt une émission télé hebdomadaire où il fait des tours dans les rues, et m’a promis de m’y faire présenter quelque chose. Chouette. En tout cas, le rencontrer avec lui, échanger, m’a remotivé pour bosser.

Entretemps, il y a a eu un festival de théâtre récemment ici à Tegus, j’en ai profité pour faire le plein d’arts et spectacles, trois de danse notamment. L’un d’eux était joué dans un centre commercial bunker sans entrée pour piétons (on passe par les parking souterrain au niveau moins deux si comme mois on a eu l’idée loufoque de venir en bus) par des gamins d’un quartier pauvre, entre 12 et 14 ans. Ca me laissait bouche bée, c’était comme une grande prière. Ces êtres vraisemblablement inachevés individuellement, à rationalité limitée comme nous le sommes tous dans le fond, étaient soudain hors d’eux-mêmes, partie de quelque chose qui les dépassait mais qui les imprégnait de son aura. Ils étaient soudain porteurs de l’infini du sentiment humain, et en même temps de cette pureté nue et vide si touchante. Ils n’ont réalisé aucune prouesse technique, et pourtant ils étaient là, ils ont tout donné.
Je me sens très sensible à tout cela, l’art reste pour moi ce qui devrait remplacer toutes les religions. L’art c’est une flèche pointant sur le meilleur de l’homme, sur ce qui fait l’homme, et elle le relie justement à ce qui le dépasse. J’aimerais avoir les mots pour exprimer tout cela, pour partager certaines émotions avec vous qui êtes si loin. J’y travaille.

….

Le temps passe depuis le début de ce mail, on est déjà jeudi soir. Ce soir, il y avait un concert de Louise Attaque, offert par l’ambassade de France qui paie des tournées aux musiciens qui veulent changer d’air (et qui ont du mal à remplir les salles en France). Ca veut dire concert gratuit, places au premier rang, à deux pas des musiciens. Pour les français, c’était le grand événement, on avait comme l’impression que le groupe venait exprès pour nous, et vu d’ici il semble soudain qu’il s’agit d’un des plus grands groupes. J’avais fait un max de pub auprès de mes élèves, mais deux sur dix seulement sont venues. Les autres n’avaient rien de particulier à faire, mais sont trop mous, ils ont préféré rester chez eux regarder la télé. Leur vie est vide, mais ils s’en foutent, rien ne les intéresse dans le fond. Ils ont peu d’opportunités certes, mais même celles qu’ils ont ils les mettent à la poubelle. C’est triste de voir à quel point c’est dur de bouger les gens. Tant pis pour eux, le spectacle valait vraiment la peine, la salle était bondée, plein d’européens mais aussi des honduriens, et en plus le gros de la foule était arrivé en avance, fait exceptionnel ici, pour être sûr de rentrer. Le groupe a chanté deux heures, après avoir invité le public à se mettre debout, à venir sur l’avant-scène, à danser. J’aime bien le chanteur grand, nerveux et maigre et ses contorsions anguleuses, j’aime bien sa voix. Tout le monde a aimé.

Après-demain on part deux semaines pour nos dernières vacances, revenir une fois de plus dans la Mosquitia qu’on aime en essayant d’atteindre un coin bien plus reculé. Comme les communications seront limitées, il y a peu de chances que j’arrive à vous écrire, mais je serai bien sûr content d’avoir de vos nouvelles à mon retour.

Hasta la proxima

F.

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