36 heures de train, une journée pour me balader dans Canton et dire au revoir à la Chine, tout était simple et calé. Mais voila, on ne voyage pas impunément en Chine et les Chinese Railways me réservaient une dernière surprise pour pimenter mon retour.
Après avoir pris congé de ma guesthouse et de son adorable patron singapourien, je me retrouve vers 21h30 à la gare, plantée devant le panneau d’affichage, et avant même de déchiffrer les caractères chinois je sens venir les ennuis.
Mon train est affiche en orange.
Tous les autres en rouge.
Et son heure de départ n’est pas 22h30… mais 5h30 ! Éberluée je me tourne vers mon voisin en lui montrant mon ticket :
- Qing wen ! Dites moi jeune homme, mon train, là, il y a un problème ?
- Ah, le K191 ? Oui il est retard.
- Il part bien demain MATIN, du coup ?
- Oui, c’est ça.
- Mais c’est trop tard ! C’est trop tard !
- C’est trop tard, oui. Mei banfa. On n’y peut rien.
Mei banfa.
On n’y peut rien alors je saute dans un taxi et rentre à la guesthouse récupérer ma chambre en faisant de rapides calculs dans ma tête… Le train a 7 h de retard, donc je devrais arriver à Canton à 12h 30, j’ai largement le temps. Mais je me doute que le train ne sera pas la à 5h30, et nous allons traverser toute la Chine… et croiser des dizaines d’express, et nous serons le mouton noir, non-programmé, donc il faudra à chaque fois nous arrêter pour laisser passer même les trains de marchandises… Il me faut être au plus tard à 17h à Canton… 5h de marge seulement et toute la Chine à traverser : je ne suis pas optimiste.
Évidemment j’ai une assurance voyage et si je rate mon vol je peux théoriquement me faire rembourser. Théoriquement. Car vous avez essayé d’obtenir en chinois à la gare de Canton une attestation officielle comme quoi votre train est arrivé avec 12h de retard ?
Mais après un mois de voyage en Chine, plus rien ne m’étonne, plus rien ne me fait stresser… Je croyais que 12h de marge c’était assez, ça ne l’est peut être pas… eh bien qu’à cela ne tienne, je prendrai un autre avion et puis voilà.. ça ne va pas m’empêcher de dormir !
Mei banfa.
A 4h30 je quitte de nouveau ma gesthouse, pour de bon cette fois j’espère, et à la réception on me tend un petit sac plein de gâteaux et de brioches ; c’est le proprio qui m’a vu revenir vers 22h et s’est renseigné. Il m’offre ce petit panier de douceur pour me consoler de mes tracas !!!
La salle d’attente est une cour des miracles, tout le monde a passé la nuit là, allongé sur des journaux à même le sol ou écroulé sur ses ballots. La foule de ceux qui n’ont pas de sièges réservés dans le train commence à se masser auprès des grilles en attendant l’annonce de l’arrivée de l’express. L’annonce du premier retard de 20 min est accueillie dans un concert de soupirs las. Remue-ménage de nouveau un quart d’heure plus tard, et là, l’annonce du nouveau retard passe déjà moins bien… Au troisième retard annoncé, la colère gronde soudain, des cris, des trépignements, on secoue les grilles et laisse enfin sortir la colère retenue jusque là, face à l’indifférence absolue des employés qui trainent des pieds de l’autre coté de la grille. Les chinois sont plutôt calmes en général, mais quand ça explose, ça rigole pas, et je me dis que les grilles ont intérêt à être solides sinon les pauvres employés finiront en charpie !
Quand le train enfin arrive à quai c’est une mêlée inouïe de corps, de ballots et de valises à roulettes, mais dans une ambiance de fête…
Alleluiah, le train est arrivé !
Ce n’est que le lendemain vers midi que je me déciderai à aller me renseigner sur l’heure d’arrivée à Canton, histoire de ne pas nourrir de faux espoirs. Malgré nos arrêts multiples en rase campagne, nous arrivons à Canon à 15h. Plus le temps de dire au revoir à la Chine, je grimpe dans le bus pour l’aéroport et passe mes dernières heures en Chine dans ce pseudo-shopping center d’une redoutable modernité à regarder les JO et m’étonner de l’insularité extrême de cet énorme aéroport international où l’on ne trouve pas le moindre livre en anglais, ni même le moindre journal et où seules quelques glaces servies par un minuscule Mac café et un pauvre hamburger perdu au milieu des soupes de nouilles du fast-food local offrent au voyageur occidental l’opportunité d’échapper à la sinitude ambiante. Je songe qu’en France le moindre bureau de tabac dans la moindre gare de 10ème catégorie a son assortiment de presse étrangère, et je me dis que décidément la Chine n est pas encore aussi ouverte qu’on l’imagine à la mondialisation.
Encore un petit détail inattendu, encore ces petits riens qui surprennent ; la Chine toujours là où on ne l’attend pas.
Mercredi 20 Aout.
Singapour, enfin Singapour, le troisième jour vers midi après une nuit en transit à l’aéroport low-cost de Kuala Lumpur, affalée entre mon sac a dos et un méchant siège plastique, sous la clim sibérienne, à la sortie du hall d’arrivée, seul lieu où je peux passer la nuit en zone protégée, sous le regard des vigiles.
Expérience intéressante pour qui s’est jamais demandé ce que ça fait d’être SDF et de dormir dans la rue.
Singapour, qui dès l’approche et la descente vers l’aéroport m’apparait comme un jouet, une mini-maquette bien ordonnée avec ses zones résidentielles, au carre, et ses zones de parcs et de jungle, au carré, et ses zones industrielles, au carré…
Singapour qui soudain me semble si petit, minuscule semblant de capitale avec ses avenues pas si larges, ses immeubles pas si hauts, et tout cet espace, tout ce vide.. où sont les gens ? Même les fameux arbres tropicaux qui ont toujours fait mon bonheur ici, ne me semblent plus géants du tout… presque petits eux aussi. Après avoir traversé ces immenses forets et montagnes chinoises, difficile s’extasier sur quelques arbres, aussi beaux soient-t-ils, même si Singapour évidemment, apparait immédiatement éminemment plus agréable à vivre que toutes les villes chinoises réunies.
Singapour et ses affables Singapouriens qui se précipitent pour vous aider avec le sourire des que vous semblez chercher un renseignement ou une rue.
Singapour qui soudain me semble si peu chinois… tant d’occidentaux dans les rues, tant de malais et d’indiens !!! Non, décidemment, pas grand chose à voir avec la Chine !
Le chauffeur de taxi met bien 90 secondes à engager la conversation, et je me demande si je suis bien à Singapour ! Mais ça vient, et bien vite je ne peux plus l’arrêter…
- La Chine ! Hum. Chinese from China no good. From Taiwan, ok can, from Hongkong, ok can. From China, no good. Cannot lah.
Le communisme a détruit la culture millénaire chinoise, et maintenant les chinois sont devenus des gens très mauvais, très très mauvais. Ils ne pensent qu’à l’argent, ils sont sournois et on ne peut pas leur faire confiance. Ce ne sont jamais vos amis et ils détruisent tout. Ils détruisent toute la nature en Chine. Ils détruisent tout. No good.
Je pense en silence au spectacle effrayant entraperçu depuis l’avion entre KL et Singapour, ces plantations affreuses de palmiers à l’infini, des milliers d’hectares de foret détruits, avalés non-stop par les bulldozers pour faire place à la poule aux œufs d’or, le fameux palmier dont l’huile s’arrache à prix d’or pour en faire des agro-carburants.
Et je me dis que pendant que tout le monde s’excite à accuser la Chine de tous les maux, ses petits voisins sud asiatiques font ce qu’ils veulent en douce, loin des regards bien-pensants de l’Occident, abrités à l’ombre du géant.
La Chine a bon dos.
- Les chinois, reprend mon chauffeur, ont tout perdu avec le communisme ; ils n’ont plus de sens moral, tout simplement. Moi je suis bouddhiste, attention, pas bouddhiste du Bouddhisme, mais bouddhiste du Bouddha. Je suis les enseignements du Bouddha, pas les moines. Les moines ça ne sert à rien qu’à vous piquer votre argent pour soi-disant prier pour vous. Conneries tout ça, les religions c’est de l’arnaque, comme si le bouddha la haut il avait que ça à faire qu’écouter vos plaintes et vos prières !!! Comme s’il fallait payer pour recevoir sa bonté !!! La bonne blague. Moi je suis les enseignements du Bouddha ; je ne fais pas de mal aux autres et j’accepte mon karma, c’est tout. C’est mon maitre qui m’a guidé sur la voie. Je suis les enseignements du Falun Gong.
Sa haine de la Chine prend évidemment une autre dimension… la secte du Falun Gong est pourchassée en Chine depuis plus de 10 ans par le régime communiste qui voit d un œil mauvais l’influence grandissante de ce mouvement sur une population effectivement en manque de repères moraux ou spirituels.
Je ne peux pas en placer une, mais j’écoute avec plaisir mon chauffeur s’exprimer et m’offrir sa vision du monde, de la Chine et de la spiritualité. Ca fait plaisir d’avoir enfin une longue conversation avec un chauffeur de taxi, sans être empêtrée dans mon pauvre mandarin…
En fait je découvrirai vite que Singapour a été saisi par la fièvre olympique en mon absence, la fièvre jaune, et que les vitupérations anti chinois-de-chine ont brutalement laissé place a une grande fierté ethnique chez les singapouriens chinois, comme si d’un coup la Chine était devenu le grand frère dont on peut être fier, et non plus un ramassis de paysans arriérés et sans manière, les pauvres cousins du bled. Ces Jo auront peut-être plus d’influence sur l’Asie en général que sur la Chine elle-même, et pour la première fois de nouveau depuis 1905 l’homme blanc, représenté symboliquement par les USA, de nouveau est défait, sur le terrain non pas militaire mais des médailles, et ce n’est pas rien.
Je retrouve un appartement qui m’est devenu étranger en quelques semaines d’absence, et sous mes fenêtres un tout nouveau paysage me ramène d’un coup à Shanghai : les vieux immeubles bas en face de chez moi on été rasés pendant mon voyage, et ce n’est plus qu’un champ de gravats sur lequel s’élèvera bientôt un énième condo.
Je me réfugie bien vite à la bibliothèque, où je choisis quelques livres de récits de voyages en Chine pour poursuivre la route depuis ma petite ile.
Bingo ! Le premier que j’attaque, China Road, de Rob Gifford, m’agrippe dès les premières pages. C’est le livre le plus intelligent et perspicace que je lis sur la Chine depuis longtemps. Il n’est hélas pas traduit en français (mais que font les éditeurs !!! ???), mais si vous maitrisez à peu près l’anglais, faites-vous plaisir et embarquez avec lui sur la route 312 qui traverse toute la Chine de Shanghai à Urumqi.
L’auteur vit depuis 20 ans en Chine où il est devenu journaliste et connait parfaitement son sujet, mais il n’écrit pas seulement avec son cerveau ; il nous livre d’abord ses émotions brutes, ses coups de cœur et de désespoir, dans ce pays qui vous ballotte sans cesse entre les uns et les autres.
"How foreigners see China often has as much to do with their own character and their own prejudices as it has to do with the reality on the ground" ecrit-il "For every fact that is true about China, the opposite is almost always true as well, somewhere in the country."
C’est pour cela qu’il est si difficile d’écrire sur la Chine.
Ce que j’ai vu tout au long de mon voyage, c’est la relative prospérité qui gagne doucement du terrain sur la misère, même dans les campagnes, ce sont les infrastructures étonnantes, les nouvelles routes sans cesse construites, la liberté nouvelle dont jouissent les chinois de vivre leur vie à peu près comme ils l’entendent, sans que l’état vienne sans cesse fourrer son nez dans leurs affaires, en tout cas beaucoup beaucoup moins qu’avant. Tant que vous ne cherchez pas critiquer ouvertement le parti, on vous laisse en paix, et il n’y a plus de chef d’unité de travail pour vous dire comment vivre votre vie.
Et j ai vu un territoire si vaste qu’il défie tout espoir d’être organisé et ordonné, et qui pourtant vaille que vaille fonctionne, très loin du chaos indien.
C’est ce qui m a frappé tant j’avais lu de reportages sur la misère noire des campagnes et leur enclavement, les persécutions diverses contre les opposants et les groupes religieux menaçants, l’omniprésence du Parti et la corruption monstrueuse des officiers locaux qui est certainement la plus vaste menace qui pèse aujourd’hui sur la Chine, son plus redoutable ennemi.
Ces deux visions de la Chine sont parfaitement justes, réelles et concomitantes, simplement on a plus tendance à nous servir dans les médias la Chine à la sauce noire et menaçante, parce que bien sur, la peur fait vendre le papier !
Je vous invite vraiment à continuer le voyage avec Rob Gifford, qui vous en racontera bien plus que moi sur ce pays et tous ceux qu’il croise sur la route 312, et si vous voulez vous poser quelque part en chemin, et paresser autour d’un hotpot dans une petite ville du Sechuan, suivez les aventures de Peter Hessler au bord du Yangtse au cours des deux années passes la bas au début des années 90, et qu’il raconte si bien dans son livre “River Town” (Re : que font les éditeurs français !!!???). Le temps a passé, la Chine s’est développée, enrichie et complexifiée depuis… mais la gentillesse, l’hospitalité et l’énergie optimiste de ses hôtes n’ont pas pris une ride.
Voila, je vous laisse poursuivre le voyage en leur compagnie, en espérant que certains parmi vous iront un jour voir par eux-même, et découvrir quelle est leur Chine…
Merci de m’avoir suivie tout au long du chemin, grâce à vous je n’ai jamais vraiment été seule, pas même dans mon minibus au milieu des Dongs en descendant des terrasses de rizières ; vous étiez là, tout près, à mes cotés.