Encore de la route, retour à Interzone, ou la ville de la création


mercredi 3 décembre 2003, par Francesco Colonna Romano

Hari Om tous

nous voilà donc à un des derniers mails indiens puisque tout passe et tend rapidement vers le retour imminent. Les parisiens ont déjà reçu normalement une invitation pour une pique-nique hindou, le soir de mon retour (j’espère que je n’ai oublié personne, sinon sachez que c’est le 5 déc à 18h, dans le "couloir de métro" près de la k-fête de l’ENS, et vous êtes bienvenus). Et pas de mails-co depuis presque 2 semaines, tout se relâche, temps du retour, moins de patience, mais bon, on va tout rattraper.

En sortant de ma retraite, je me suis arrêté deux jours histoire de profiter du calme des montagnes de Dharamsala (genre Alpes ou Pyrénées, mais en bien verdoyant et pentu à la fois, avec vue sur quelques pics himalayens enneigés et surtout sur la plaine lointaine, embrumée le soir...) dans l’ashram d’un gentil baba souriant et très accueillant, qui prête des chambres à qui veut, leur prépare parfois à manger, et tout ça sans aucune contrainte. Tous les matins il fait une pouja silencieuse à son gourou en décorant sa tombe avec des fleurs qu’il cultive lui-même (son jardin est rempli de fleurs jaunes, orange et vertes), fait des exercices de respiration (pranayama) et lit un passage de la Gîta Et le reste du temps il se promène, discute avec les gens, et profite de ce cadre merveilleux. Je m’y serais bien volontiers arrêté un peu plus moi aussi.

Départ tout de même, nuit dans un bus sur une route défoncée, assis sur mon sac à dos et serré contre un gros moine bouddhiste, mais on y finit par y prendre goût et dormir tout de même quelques heures. Peu après l’aube on est à Delhi, plutôt une banlieue en fait, avec une superbe rivière recouverte d’un truc blanc et joli comme des nappes épaisses de neige fraîche, mais en fait ça doit être une mousse chimique dense. La route la longe dans les embouteillages, et on a le temps de bien observer les dizaines de gens qui se servent des rives comme toilettes... Arrêt à la gare routière, je suis 5 minutes un rabatteur qui m’indiquait soit disant le comptoir des bus pour Ajmer et m’emmenait en fait dans son agence de bus privés sans me dire que c’en était une, mais j’ai fini par comprendre, c’est un des gros classiques en Inde, tout le monde vous le raconte (merci Loïc et Augustin, c’est le récit de votre arrivée à Delhi qui m’a remis sur la bonne voie). J’ai donc trouvé le vrai comptoir, le vrai bus et j’ai enchaîné pour 9h vers Ajmer sans m’arrêter à Delhi qui ne m’attire pas du tout.

On met très longtemps pour sortir des bouchons des banlieues de Delhi, et on se retrouve sur une autoroute avec 2 voies dans chaque sens... Je regrette un peu les routes caboteuses bien plus poétiques et avec lesquelles on gardait un contact physique permanent, et qui vous rappelaient à l’ordre et la contemplation à chaque fois que vos pensées se mettaient à errer. Surtout si c’est pour passer de 50 à 60 km/h seulement. En tout cas, le paysage a bien changé, ce n’est plus les montagnes verdoyantes, il est de plus en plus rocailleux puis désertique, avec des broussailles et des cultures assez sèches. On dépasse souvent des charrettes tirées par des dromadaires (ont ils passé le péage ? de toute façon, leur système est bizarre, il y a un péage au début, un péage à la fin 300km plus tard, et aucun contrôle des entrées-sorties), des femmes habillées de saris jaune vif ou violet et des hommes avec des vraiment gros turbans. Bienvenus au Rajasthan...
On continue encore longtemps, en traversant à fond (en guise de ralentisseurs, il y a deux gros panneaux poses en travers de la chaussée, chacun sur une voie, à une dizaine de mètres l’un de l’autre, ce qui constitue une bonne chicane que le chauffeur-pilote parvient à franchir presque sans ralentir, alors que touts les passagers debout prennent un coup) des villages remplis de chameaux et en frayant la voie à coups de klaxon. En tout cas, on finit par arriver à la nuit tombée dans le petit village de Pushkar...

Pushkar est un des 4 endroits où les dieux auraient laissé tomber une goutte de nectar, à l’origine d’un petit lac très sacré autour duquel la ville s’est construite. Sur les berges du lacs s’étendent des gradins (ghats) ou les pèlerins viennent faire des ablutions et jeter des fleurs. Tout autour il y a successivement une rangée d’immeuble, le bazar, c’est-à-dire une rue avec des commerçants d’étoffes et d’ustensiles divers, des petits bouibouis servant du thé, etc., et enfin un petits tas de maisons et hôtels sur des rues tranquilles, quelques temples par ci par là. Tout ceci reste très petit, autour c’est le désert, avec en particulier deux collines pointues et rocheuses sur lesquelles sont perchés deux petits temples et qu’on gravit patiemment.

J’ai aussi oublié de préciser que Pushkar est une des seules villes au monde avec des temples dédiés a Brahma, le dieu de la création (le préféré des indiens c’est de loin Shiva le destructeur, suivi par Vishnu le conservateur), et du coup c’est encore un haut lieu de pèlerinage et de prières, avec des poujas tous les soirs au coucher et cette musique qui prend au tripes.

Ce qui est magique dans cette ville, c’est le contraste entre d’une part une activité marchande et rituelle fébrile qui caractérise un stade très avancé d’urbanisation. Cette activité explose lors de la foire aux chameaux annuelle (dix jours plus tôt, ceux qui reçoivent les mails de Jean en ont déjà eu un récit assez hallucinant) qui amène dans ce village de 10 000 âmes plus de 200 000 visiteurs et 40 000 chameaux..., mais on la sent encore après, comme si ces chameaux et leurs maîtres tournaient sans cesse autour de cette ville, autour de ce lac...
De l’autre côté, il a la nature qui reprend le dessus : le sable qui s’infiltre partout en faisant ressortir le blanc et azur des maisons, et puis les animaux qui continuent leur rythme paisible, toujours cyclique. Je suis resté des heures à observer comment les vaches descendent sur les quais et font peur aux pigeons qui s’envolent par dizaines à leur passage, puis des gamins (pas plus de 5 ans) armés de bâtons chassent les vaches qui partent en retraite, et reviennent à leur activité de vendeurs de fleurs et mais pour les pigeons. Peu à peu, les pigeons reviennent, puis les vaches aussi reviennent par une autre porte, et ça recommence sans cesse. Mais pendant ce temps les singes sont descendus du toit, ils ont repéré une dame assise avec un sac de nourriture et s’en approchent discrètement, il y arrivent presque mais se font virer à coup de bâtons. Il décident alors de changer d’endroit et organisent une traversée des ghats, un par un, en restant à l’écart. Le sable et les animaux, c’est un peu la nature qui attaque la ville, qui revient quand l’urbanisation a été trop loin, exactement la même impression qu’à Bénarès, avec les crues du Ganges à la place du sable. C’est ainsi que les hommes réapprennent de force à cohabiter avec les animaux et le sable, rentrent en symbiose. J’ai vraiment ressenti ici, peut-être est-ce à cause de la science-fiction et la peur de destruction, je ne le nie pas, qu’il y a dans cette symbiose un des stades ultimes de l’urbanisme, lorsque l’homme n’est plus capable d’entretenir ses villes tentaculaires, vers lesquelles nous tendons peut-être. La désertification et l’effet de serre, ce n’est déjà plus de la science-fiction... Cependant, en voyant Pushkar, ça rend plus optimiste, peut-être que nos villes sous le sable et envahies de singes reprendront un aspect humain...


Cependant, il n’y a pas que les animaux qui donnent le spectacle à Pushkar. Leur ronde est accompagnée par celle des marchands, prêtres et pèlerins : une vieille femme avec deux servantes, toutes en sari colore, qui viennent se baigner, un groupe qui fait des offrandes en jetant des fleurs dans le lac, d’autres nourrissent les pigeons. Au coucher, c’est le moment le plus sacré, tous les temples se mettent à résonner en coeur, ou se dépassent à tour de rôle, avec des cloches, des sirènes et des mantras répétés sans cesse, comme s’ils n’allaient jamais s’arrêter. On imagine sans peine en cet instant magique le monde surgissant continuellement de ce lac, en fontaine, et les marchands tournant sans cesse autour de la ville, s’arrêtent au coin du feu, dansent, puis s’éloignent pour repartir tout ce monde nouvellement créé. Et tout tourne encore et encore, les vaches avec les enfants et les pigeons, les baigneurs, la musique, et Brahma qui danse...

Bref, je ne sais pas si ça rend bien, il y a ici un air de famille avec Bénarès, où l’ont retrouvait ce rythme cyclique, sauf qu’ici c’est beaucoup moins sombre, c’est la fontaine blanche contre le trou noir, Brahma et Shiva....

Je suis resté 3 jours à observer tout ça, et je suis parti ensuite pour Omkareshwar, une petite île très sacrée (pour changer) parce qu’elle aurait des rochers qui dessinent un Om (le son premier d’avant la création, le signe le plus sacré de l’hindouisme), paraît-il très nettement visible en hélicoptère. Cependant, la beauté de l’endroit et la configuration énergétique font qu’un très grand nombre de sadhous et autres babas y habitent, ce qui en fait un lieu encore plus pittoresque.

... ... ... ... Oops, ça va fermer, il va falloir que je parte. Je reprendrai mon mail demain si j’ai le temps, ou plus probablement en France dès que je trouve le temps. Soyez patients...

Om namah Shivaya

F.

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