On a beau étouffer et crever de reprendre sa liberté, il n’est pas facile de se lever à 4h30 du matin, héler un taxi et arriver dans une gare routière inconnue pour prendre un bus vers un bled perdu dans les montagnes à des heures de route...
J’arrive bien trop tôt car on m’a prédit un temps de trajet bien supérieur à la réalité et la gare routière est encore fermée. Alors comme les paysans tibétains autour de moi je m’assieds sur mon sac et attends que l’on nous ouvre les portes du saint des saints. Ambiance entre cour des miracles et farwest, avec leurs bottes, leurs pantalons serrés, leurs chemises et leur chapeaux façon cowboys, certains tibétains semblent tout droit sortis d’un western américain tandis que de pauvres paysans à la peau tannée se serrent sur leurs ballots, l’air fatigué et ahuris. L’ouverture des grilles donne lieu à une cohue remarquable, le but du jeu étant d’atteindre les guichets au plus vite, mais le jeu est truqué car des rabatteurs ont déjà pris place devant les guichets achetant des billets à la douzaine pour les revendre 10 mètres plus loin à ceux qui n’ont plus le temps de faire la queue. Ca crie, ça hurle, ça se bouscule jusqu’aux cars, des enfants pissent au milieu à travers leurs pantalons fendus, soulevés dans les bras de leur mère, on s’agite, on se bouscule et on fume partout. Encore une gare routière chinoise. Dans la queue je tombe sur un couple de backpackers en route pour Songpan, réserve naturelle au nord où l’on peut faire un trek à cheval. La veille déjà un autre couple m’avait dit qu’ils partaient pour Songpan. Danba, où j’ai decidé d’aller, me disent ils n’est pas très reposant ni intéressant en soi ; il faudra que je joigne un groupe sur place pour me balader un peu. J’ai juste envie de buller avec mes livres dans la montagne au milieu des tibétains et Danba est le seul village officiellement rouvert aux touristes alors que toute la zone est censée etre cadenassée, donc je me suis résignée à Danba en me disant que je verrai bien sur place...
Mais ce petit couple me fait encore du pied... Songpan, Songpan, prends ton billet pour Songpan... il est encore temps ; c’est chouette les ballades dans la montagne a cheval... avec un groupes de travellers espagnols/américains/anglais/allemands/canadiens...
aargh ! je résiste à la tentation et maintiens mon choix, Danba ce sera !!!
Le voyage commence bien avec sur l’écran crachotant du car un dvd de clips tibétains pour oublier la plaine morne couverte d’immeubles que nous mettons 3 quarts d’heures à quitter. C’est un mélange de chansons folks tibétaines au rythme endiablé remastérisées façon techno, et de douces ballades nostalgiques au banjo à vous fendre le cœur. Les chanteurs sont totalement hype, garçons aux cheveux longs et lunettes noirs ,grands manteau tibétain négligeamment accroché à la ceintures, jolies filles en costumes pseudos-traditionnels revisités façon Vogue et nattes africaines ébourriffées, le tout filmé sur fond de grands espaces tibétains : plateaux venteux, yaks paisibles et... monastères et moines filmés avec glamour... Le tout est parfaitement comestible voir réjouissant et comme c’est toujours le meme dvd qui passe je finis par connaitre les chansons par cœur et vibrer comme tout le monde au rythme de ces hymnes technoises à la liberté des grands espaces. C’est parfois en tibétain, parfois en chinois, parfois en méli-mélo des deux saupoudré de trois mots d’anglais, mais qu’importe, c’est entrainant en diable et on se sent vraiment voler vers l’aventure !
Je me suis levée à 4h30 quand meme, donc je finis par m’endormir malgré le tintamarre assourdissant. De beaux reves de grands plateaux et d’exotisme, et soudain... "Papier bitte !!!" Merde ! j’avais oublie !!! la région est officiellement fermée aux touristes à part donc Danba à priori mais les règles en Chine sont pour le moins mouvantes et rien ne dit que les trois officiers plantés devant moi l’entendent bien de cette manière !!! Un policier, un militaire et un je ne sais trop quoi me hurlent dessus pour me réveiller... Je finis par émerger et comprendre qu’ils veulent mon passeport qu’ils inspectent pas tout à fait à l’envers mais presque, en marmonnant que c’est de l’anglais... euh oui, là vous chauffez, c’est presque ça... je me garde bien de démentir. Évidemment tout le monde me regarde... Ni qu nali ? où vas-tu ? ben à Danba... Weishenme ? pourquoi ? ben, wo qu kan kan... je vais voir.... euh les montagnes et ces grands batiments très hauts (gestes à l’appui !!!... des tours de gardes à flanc de montagne, spécialité touristique de la région de Danba...). Hum. Bon allez, c’est bon tu peux y aller.
Merci monsieur !!!
Un conseil si vous devez passer une frontière pas très aisée, tentez le coup du sommeil, rien de mieux qu’une tete ahurie de moineau sorti du lit pour faire passer un criminel pour un petit ange... on dit bien dormir du sommeil des innocents, non ???
Je retourne bien vite à mes reves d’innocent, jusqu’à ce que quelque chose me réveille. On est à l’arret, en pleine montagne, le long d’une rivière et tout le monde, très excité, descend du car... Pause pipi ??? peu probable. Je suis mes coreligionnaires et découvre à 3 ou 4 véhicules devant nous, 20 mètres tout au plus, quelques gros cailloux tombés sur la route et une fine pluie de terre qui glisse de la paroi. Bof.. on s’arrete pour ça ? trois cailloux ? On a qu’à les pousser et repartir... Pas si vite ma jolie !!! Pas le temps de dire ouf et soudain c’est toute la montagne qui semble débarouler sur la route. Une monstrueuse avalanche de rocs, de bois et de terre qui engloutit le bitume sous plusieurs mètres de gravats, et au passage tous nos espoirs d’atteindre Danba à l’heure prévue. Tout le monde pousse de grands cris, dégaine son portable pour filmer l’événement et, surexcité, rigole avec son voisin... Moi je vois surtout que notre car est pile sous ce qui ressemble fort à un autre couloir d’éboulement et que sous le choc ça commence aussi à débarouler de ce coté-ci... euh ? on y va là ou bien ? ZOU BA !!! ZOU BA !!!!... on y va ! et voilà notre car qui fait un demi-tour acrobatique sur la route étroite pour repartir dans l’autre sens, à 300m de là, sur le parking d’une gargote qui n’en revient pas de son coup de chance ! Des dizaines de clients d’un coup !!! on va chercher des douzaines de cartons de nouilles déshydratées, de paquets de clopes et de fantas, la caisse enregistreuse connait son quart d’heure de gloire et l’échoppe, en moins de deux, se transforme en fumoir/tripot (ah les cartes !! ah le ma jong !!!passions chinoises s’il en est !!) doublé d’un salon télé. Je trouve un spot sur un canapé si déglingué qu’il a sincèrement du faire la guerre contre les mandchous il y a trois siecles, et munie de mes bouteilles d’eau prudemment achetées, je me prépare à de longues heures de repos...hum... inespérées !
Évidemment on regarde les JO... des chinoises jouent un match de volley (très jolies, les joueuses de volley d’ailleurs ! fines et longues, charmantes avec leurs minishorts et leurs chaussettes hautes...) , des chinoises font du rameur (euh, sans commentaire, la bulgare et la chinoise sont en tete... vraiment ? ), des chinois font des plongeons parfaitement synchronisés, médaille d’or, des chinois etc etc... et un français se fait ratatiner au judo par un japonais baraqué, ce qui réjouit visiblement mes copains d’infortune. Notez, ce n’est pas méchant, ils croient que je suis anglaise, sinon j’aurais eu droit à des condoléances contrites.
Mine de rien l’ambiance est à la fete, pas à cause des JO que tout le monde regarde faute de mieux et de programme plus fédérateur, mais parce que ce coin de route prend soudain des allures de camp de vacances. Au bord de la rivière les mères sont descendues avec les enfants sur la plage de gallets de l’affluent moins violent que le torrent principal, et pieds nus et pantalons relevés aux genoux, les petits jouent à sauter de pierre en pierre et tenter d’attrapper les poissons. L’air est frais et sec, et c’est un bonheur de lezarder au soleil entre deux matchs de volley à la télé... et doucement la glace se brise, on vient me parler en anglais ou en chinois, on rigole, on échange des biscuits. Une ado tremblante d’émotion vient me dire en anglais qu’elle parle trois mots de français ; elle tremble littéralement de m’adresser la parole, pour me raconter qu’elle est en route pour Litang avec son oncle. Ses yeux brillent quand elle m’explique qu’elle veut bien parler l’anglais, et surtout apprendre le français pour aller à Paris. Ca a l’air de rien mais ce sont toujours des moments très forts ; je suis à la fois genée par tant d’attentions et par tout ce que je représente, et heureuse d’offir à cette ado un petit moment de bonheur, un instant de concrétisation de son reve. Un reve d’ailleurs, au delà des frontières de la Chine immense... J’ai l’impression d’etre une rock star et qu’elle vient me demander un autographe ! Dieu merci, le plus souvent les rencontres sont plus simples et moins chargées en émotions !!!
A 18h enfin la route sera dégagée. Nous avons attendus ensemble dans cette joyeuse mélée pendant 7h que les portes de l’Ouest du Sechuan s’ouvrent à nous... Quelle malchance, à 2 minutes près nous passions... Je commence à me demander si je n’aurais pas mieux fait d’aller à Songpan ! Ca sent la poisse tout ça ! Surtout, je me dis que l’on va arriver à Danba à point d heure... minuit peut etre ? La guesthouse sera fermée... pas rassurant. Je demande donc à une gentille jeune femme tibétaine, qui a été la première à me dire bonjour, de m’aider à appeler l’hotel pour réserver et prévenir de mon arrivée tardive. D’un grand sourire elle me reponds, , "Ne t’inquiete par pour l’hotel, on s’occupe de tout" et ajoute vaguement : "J’ai aussi de la famille dans le coin, tu pourras venir".
Je remercie chaleureusement, et le cœur en paix retourne à mon siège admirer les gorges sauvages qui nous enserrent , le torrent furieux et ces pics qui s’élèvent brutalement à des milliers de mètres au-dessus de nous, tombant presque à la verticale dans les flots de la rivière surexcitée et gonflée d’une multitude de cascades. La Savoie, cette fois, est bien loin, le Sechuan effectivement, c’est tout à fait autre chose. Une montagne à peine apprivoisée qui tolère tout juste l’homme et dévore la route quand bon lui chante, une montagne couverte d’un plumeau vert tendre presque froufrouteux quand la roche noire lisse et cassante ne prend pas le dessus, une montagne qui ne souffre pas la moindre terrasse, la moindre culture. Une montagne qui va m’entrainer très très haut.
Nous ne somme pas encore très haut, 2000 peut-etre, mais tout n’est pas une question d’altitude... Je ressens déjà la force incroyable de cette roche, comme une énergie compressée qui rayonne littéralemanet de la pierre ; le seul mot qui me vient est un mot anglais, exhilarating !!! une sensation d’ivresse, une force qui me traverse, la sensation de revivre la naissance de ces monstres sortis des gouffres de la terre. une ivresse folle pas d’autre mot. La sensation d’etre à la fois très très forte, pleine d’une énergie extraordinaire, et minuscule entre ces parois implacables. J’adore la montagne, mais j’ai rarement ressenti cette énergie minérale avec autant de force. La seule fois c’était il y a 9 ans, au refuge du Couvercle, (je crois que c’est son nom... à vérifier !) face au cirque immense des Aiguilles Rouges, face à trois glaciers. Des pics minéraux à l’infini, à l’assaut du ciel, et cette meme énergie folle.
Une énergie qui ne me quittera pas durant ces quatre jours que je vais passer au milieu de ces monstres et dont il me sera extremement douloureux de me séparer.
Au delà d’un long tunnel, une autre vallée nous attend ; pas de parois écrasantes ce coup-ci, c’est un panorama majestueux surplombé par le Gongga Shan, 7556 m d’altitude !!!! La nuit commence à tomber mais nous avons le temps d’apercevoir le géant miraculeusement échappé du lourd couvercle nuageux avant d’etre avalé par la nuit, lui aussi. Le temps d’avaler des nouiles à Kangding à 2600m d’altitude et nous voilà repartis sur une route cahotante, dans l’obscurité totale de nouveau, serrés contre des parois menaçantes, le bus navigant sous la pluie à la pauvre lumière des phares entre les rochers tombés de la paroi. Ce n’est pas rassurant mais il n’y a rien à faire, juste se laisser porter et espérer que le chauffeur soit un as... Encore un flic, bonnard ce coup-ci, qui me réveille, encore un peu de sommeil chaotique et soudain c’est Danba. Une gare déserte à l’exception de quelques tibétains saouls mais inoffensifs, et ma nouvelle amie du bus qui me dit de la suivre avec sa copine chinoise. Je tiens à peine sur mes jambes, ivre de fatigue et de cahots, et je m’écroule dix minutes plus tard dans la chambre à trois lits de l’hotel miteux où nous échouons. Je sais que je suis entre de bonne mains, et je dors comme une souche malgré la lumière et le bavardage de ma nouvelle amie qui vient de retrouver une autre copine d enfance.
Il fait un peu froid mais sous le gros duvet je reve confortablement de cataclysmes volcaniques et de feu jaillissant de la terre pour cracher ces montagnes cruelles.
Au matin c est la surprise totale. Je monte sur la terrase m attendant a decouvrir un joli panorama depuis mon petit Damba accroche a flanc de montagne. Devant moi, a 100, 200m peut-etre une autre paroi, au milieu , 5 etages plus bas, Danba, grand-rue s etirant le long des flots surexcites de la riviere. Ecrasante claustrophobie dans ce pretendu "village" , nomme plus joli village de Chine par le national geographic chinois il y a quelques annees, et qui est en realite une ville de 50 000 habitants d immeubles bas maquilles a la tibetaine. Les fioritures ne font guere illusion, l endroit n est ni sympa ni tres joli, et je creve deja de trouver une autre villegiature.
Quand Mu, appelons la Mu, me propose des le reveil de la suivre avec son amie chinoise dans sa famille a quelques km je n’hesite pas.
Oui bien sur.
Bien sur !
Je ne sais pas encore a quel poimt son offre est genereuse. Elle travaille a Chengdu et ne voit sa famille qu une ou deux fois par an ; non seulement elle a propose a son amie chinoise de Chengdu de venir avec elle ce coup-ci, mais moi, l etrangere absolue, je suis aussi invitee de bon coeur.
Un micro-taxi charge a bloc de nos gros sacs nous emmene sur une piste vers une vallee plus buccolique ou seuls quelques hameaux tibetains viennent s inscrire dans un paysage de montagnes impitoyables. Ici meme la foret ne parvient plus a se faire une place...Des buissons bas, des herbes folles et la roche a nu de partout tombant a pic du ciel. Tout en bas, le long de la riviere ou dans les plis de la montagne, les hommes ont reussi a glisser la un verger de pommiers ou de poiriers, la un bout de potager, la un micro-champ de mais ou d oseille. Quelques poules et deux ou trois cochons noirauds completent le paysage.
C’est ainsi que les hommes vivent ici, rien de plus, rien de moins.
Les vilages tibetains sont magnifiques, avec leurs allures de petits forts bravant la montagne. tout de pierres passees a la chaux blanche et ocre, les maisons s elevant sur trois etages en terrasses. Delicieusement ornes de sculptures en bois et de riches peintures colorees, surmontes de quatre quartz scintillants au-dessus de la plus haute tourelle pour eloignes les mauvaises vibrations, on dirait de petits palaces. Ce sont, je vais vite m en rendre compte, de simples et pauvres fermes.
Le taxi nous depose devant un petit pont de cordes orne de drapeaux tibetains. Nous y retrouvons le neveu et la niece de Mu, 6 et 11 ans qui viennent sans rechigner nous aider a porter nos bagaes et je dois me battre pour porter mes sacs. De l autre cote du pont, quand le pere nous rejoindra, il me faudra abdiquer. Des que j appercois le papa de Mu au bout du chemin, je sais que je vais passer ma journee dans une tres belle famille. Humble et tout petit sur le chemin de poussiere,, dans de pauvres habits paysans il nous sourit genereusement les bras grand ouverts. Toutes ses rides semblent monter vers le ciel et son sourire respire bonte et simplicite. Il s empare de mon sac et nous grimpons a travers le village, entres poules, cochons et regards curieux des voisins.
Je n ai pas eu la possibilite ce matin ni de ma changer, ni de prendre une douche (et pour cause...l hotel n en n avait pas !) et des mes premiers pas dans le joli
Derriere une petite cour ou s entassent le bois, le poulailler et quelques bassines d eau, une porte basse s ouvre sur un hall en terre battue, et sur la gauche une vaste cuisine completement vide a part un coffre en bois et au centre un simple foyer nu sur lequel repose une marmite. Pas de cheminee et une fumee acre qui enveloppe tout. Sous l escalier du hall, les toilettes, un simple trou ouvert sur un fosse de deux ou trois metres, regulierement arrose des cendres du foyer pour limiter odeurs et risques d infections. Il n y a pas de porte evidemment. L escalier abrupt mene a une premiere terrasse bordee d un sechoir pour le mais, les fruits, les pommes de terre, et d une piece a vivre confortable avec ses petits canapes en bois blond et ses vastes placards dont le pere sortira ce soir de nombreux duvets et matelas supplementaires pour faire dormir tout le monde. Une echelle rudimentaire taille dans un tronc mene a une autre petite terrasse, une autre echelle identique et c est la derniere mini-terrase ou se cache un petit temple et scientillent les quatre morceaux de quartz fierement plantes aux quatre coins pour proteger la maison.
Et c est tout pas de chauffage central, pas meme une cheminee, pas d eau courante, pas de machine a laver...mais comme partout une parabole colective qui alimente la tele, et un lecteur de dvd. Et des decorations de bois sculte, et de jolis volets peints de multiples couleurs delavees par la pluie, et des posters chinois kitsh au mur de la piece a vivre entre deux reproductions de tankhas...etla touche finale, l incongru poster de Mao ! J ai tout de suite des soupcons sur ce portrait de Mao ; je n aurai jamais le fin mot de l histoire mais je le soupconne de masquer un tout autre portrait en dessous...discretion oblige.
Le pere remplit gaiement sont devoir d hote nous amenant le fameux the tibetain au beurre de yak rance et sale -pas mauvais !!!- et de petits pains fourres. Enchantee je me prepare a faire honneur a ce petit festin, mais la premiere bouchee m attrape au vol...les petits pains sont fourres de legumes verts et de viande qui a vue de nez n a jamais vu un frigo de sa vie.
Le tout a un parfum formidablement faisande et j ai un haut le coeur. Impossible de me derober il faut finir ce bao costaud de viande douteuse, qu on me resservira a chaque repas, petit-dej compris. Je crains vraiment pour mes pauvres intestins, mais je suis plus solide que je ne le crois et je passerai sans trop souffrir l epreuve du bao.
Vaillament et avec le sourire a chaque fois.
C’est une introduction brutale a ce que je vais vivre pendant 48h : l hospitalite locale, qui frise innocemment le kidnapping ! A la merci de mes hotes, je n aurai plus un instant de liberte. Je ne saurai jamais quel est le programme des rejouissances, si je dois boire le the a profusion de peur de manquer d eau (je n ai que 50 cl avec moi dans une petite bouteille) ou me limiter de crainte de n avoir plus l occasion de me soulager. Je mangerai tout ce qu on me mettra sous le nez, et avec le sourire, je dormirai quand on m indiquera mon lit et me leverai quand on ouvrira les volets. Evidemment nous communiquons dans un chinois rudimentaire et fortemant marque par un accent rocailleux pour eux, francais pour moi, et, en gros je ne sais jamais trop ce qui m attend, ce qu on attend de moi et ce qui va suivre.
Il y a une sorte de mythe romantique de l invitation au village chez les locaux. La realite est moins glamour ; on campe dans des conditions difficiles, on mange de maniere quasi insalubre, et on passe un temps fou a sourire au milieu de conversations auxquelles on ne comprend goutte, enferme dans un petit salon quand on reve de longues balades a travers la montagne. Et c est epuisant de tenter d etre une invitee agreable, de ne pas faire de faux-pas, et d essayer de comprendre ce qu on vous dit quand on vous parle, pendant des heures...
Mais je suis entouree d attentions genereuses et de l affection qui regne dans cette petite famille endurante et chaleureuse. La soeur a epouse un paysan et vit a 500m du pere dans un autre hameau, la mere est morte, et mon amie est le chainon urbain qui ramene un peu de sous de la ville et un sac enorme charge de nouilles, de conserves, de vetements et de jouets chaque fois qu elle rentre au village. Bonte, generosite et bonheur d etre ensemble transparaissent dans tous leurs gestes, a chaque instant et c est aussi une experience magnifique que d etre la parmi eux. Pas romantique, pas facile, pas poetique, mais beau tout simplement.
Alors on ravale ses besoins, ses envies de liberte, sa soif et son reve d intimite, et on suit gaillardement la petite troupe.
Les petits baos n etaient qu un snack, et un vrai dejeuner nous attend chez la soeur. Il faut gouter de tout y compris cette couenne dure et immangeable qu on me presente comme un met de choix. La cuisne tibetaine n est pas particulierement reputee, et je comprends pourquoi. Cuisine pauvre et rapide, dans un environnement qui ne laisse pas de place aux fioritures ; on est deja heureux d avoir quelquechose a manger, et la viande avariee qu on me sert dans les baos est certainement un luxe. En regardant les baos Mu me glisse, le regard triste, "Mon pere mange ca tous les jours, matin, midi et soir".
Il est difficile d exprimer ce que je ressens, une sorte de bataille en moi ente mon petit moi qui reve d une grande ballade dans la montagne, d un bon plat de nouilles epicees, de toilettes avec une porte pour proteger mon intimite, et d une douche, ou du moins d un espace pour changer mes sous-vetements, et un autre moi, un moi plus beau, plus noble, qui se moque de tout ca et ne voit que la chaleur humaine, la generosite formidable de ces gens qui m ouvrent la porte de leur maison, me nourrissent et m offrent le meilleur matelas pour la nuit. et ce pere si doux, si humble, au regard incroyable, casse en deux sous des kilos de pommes de terre au retour des champs. Une experience ambigue donc, qui me pousse dans mes retranchements, dans des zonnes sombres ou l honnetete avec soi-meme est desagreable. Oui par instant on se dit qu on serait tellement mieux dans un tour Terre d Aventures, a rentrer chez les pauvres gens remuneres par le guide, echanger trois sourires , boire poliment un the et repartir vite fait pour une longue randonnee suivie d un repas digne de ce nom. Oh oui, on serait tellement bien dans son petit monde a soi, a consommer au passage celui des autres ! C est pour cela qu il est si agreable de traverser la Chine et ses rizieres depuis sa couchette dans l express qui file a travers les provinces les plus pauvres...Tout n est que paysages dramatiques, typiques ou exotiques. Les paysages. Les gens. Leur vie. On consomme tout ca les fesses tranquillement posees sur sa couchette.
L’aventure, la vraie, le vrai contact avec les autres, on en reve tous sur la route.
Mais quand ca vous tombe dessus au détour d un chemin, ca n est pas aussi facile que dans les recits de voyages. On reste prisonnier de soi, de son corps, de ses besoins, de ses desirs.
L’inconfort physique et le manque d’intimité ne sont pas si terribles en fait. Depuis Shanghai j’ai appris à faire mes besoins devant les autres, ça ne me dérange plus. J’aime les matelas chinois faits à la main dans les villages d’une fine couche de laine serrée, posés à meme un coffre de bois. Les duvets sont chauds et moelleux, et pour les repas, ma foi, si mon estomac s’en accommode je men accommode, et tant pis si j’ai toujours soif. L’aspect physique s’oublie vite, meme si après 4 jours on reve de pouvoir se laver. Ce qui est plus difficile à accepter c’est que soudain on n’est plus maitre de son voyage, de sa façon de voyager. On ne controle plus rien, on doit juste se laisser porter. On passe à coté de choses qu’on aimerait faire, visiter, photographier. Mais le plus désagréable est de voir surgir en soi ces besoins mesquins de confort physique et psychologique, quand on se voudrait grand noble et bien au dessus de ça...
Et c’est le prix à payer pour vivre ces moments de partage qui dans l’inconfort de la ferme feront de cette nuit chez mon amie Mu un temps inoubliable dans mon voyage.
La veille dans le bus dans un remarquable roman de PD James, Devices and Desires, j’ai lu cette réflexion d’un personnage qui m’a frappée :
"We need, all of us, to be in control of our lives, and we shrink them until they’re small and mean enough so that we can feel in control."
C’est ce besoin infini de controle sur nos vie que le voyage malmène toujours. Quelle que soit notre façon de voyager, il y a forcement des aspects du voyage qui échappent à notre controle, nous propulsent au-delà de nos zones de confort, nous angoissent, nous malmenent, jusqu’à ce qu on accepte de lacher prise, de laisser le voyage nous gouverner plutot que de tenter de le mettre en boite, de le réduire à rien et de le soumettre à nos désirs de controle.
Et ces existences retrécies et insignifiantes auxquelles nous réduisons si vite nos vies à force de craindre qu’elles ne nous échappent ont leur équivalent sur la route. Je me souvient de ma première semaine angoissée de voyage en Inde, chaque étape, chaque horaire de bus, chaque nom de guesthouse noté sur une grande feuille blanche, le lonely planet lu et relu 20 fois et appris par cœur, et la peur que tout déraille, qu’un bus soit en retard, que je ne puisse pas suivre ma feuille de route, que je doive dormir dans un lieu non répertorié. Angoisse parfaitement compréhensible d’une jeune fille de 19 ans seule sur la route en Inde évidemment, instinct de protection au milieu du chaos, défense immunitaire naturelle contre l’agression permanente de ce magma terrassant de gens, de couleurs et d’odeurs non familières... oui, mais... Il y a bien autre chose dans ce besoin maladif de controle, un vice profond dans nos vies qui nous empeche de vivre ce que profondément nous voulons vivre et qui trop souvent fait de nos voyages memes de petites choses insignifiantes quand nous revons de grandes explorations, de grands échanges humains...
J’avais déjà franchi une étape sur la route en acceptant que le voyage n’avait rien à voir avec des vacances au sens propre. L’épuisement constant d’avoir à parcourir tant de km, les heures infinies sur la route, l’adaptation constante à de nouveaux lieux, de nouveaux visages, de nouvelles villes, les efforts énormes pour comprendre les informations de base que l’on me fournit (heure du train, direction, prix..etc) et les petites conversations quotidiennes, la nourriture qui n’est jamais celle dont on reve, le poids du sac et l’ennui de devoir sans cesse emballer et déballer ses affaires, le soucis permanent de pas perdre de vue son passeport, son argent...
Les vacances c’est la fuite des contraintes, chercher le confort maximal, se faire du bien, se laisser aller, s’offrir le plaisir des sens et oublier que la vie n’est pas toujours si facile.
La route n’est pas reposante, c’est une bataille constante avec les contraintes, un effort permanent, et si l’on laisse bien son quotidien derrière soi, on ne part pas en vacance de soi car tout nous ramène à une confrontation avec soi-meme, jusqu’aux sombres recoins où l’on n’aime pas regarder.
Je réalise aujourd’hui que la route, pourvu qu’on l’accueille vraiment, qu’on s’y soumette, est aussi une épreuve quasi initiatique, un chemin tortueux et caillouteux vers les régions de soi que l’on aimerait atteindre mais que le quotidien nous empeche de voir, un quotidien que nous nous sommes savamment construit pour justement nous protéger des embarras de cette quete.
Sur la terrasse de cette pauvre ferme face aux montagnes aussi majestueuses que violentes pour l’homme je choisis d’oublier mes envies, mes besoins et juste laisser venir à moi ce que la route veut bien m’offrir, et cet après-midi c’est ce moment de vie avec ma famille tibétaine, avec ce père aux mains calleuses, au dos cassé par 10000 lourds paniers et au regard doux. et mon amie Mu qui d’un coup se lève et va chercher tous les habits traditionnels de la famille pour que je la prenne elle et son père en photo, vetus de leurs plus beaux atours, vestes brodées, grand chapeaux et capes de laine, fixant gravement mon petit appareil... Et le regard de son père n’est plus humble, mais fier.
Et puis tout le monde s’y met, le chapeau de fourrure passe de tete en tete, les manteaux les vestes de brocarts... c’est une séance effrenée de photos qui prends l’allure d’un shooting de mode, Mu posant en experte, son joli minois fixant l’objectif avec autant d’aise que ces idoles de pop tibétaine qu’elle a vu tant de fois à la télé. Mais derrière ce petit jeu qui la remplit de joie, il y a d’abord une fièreté immense pour sa culture, et ces habits portés avec tant de grace et de majesté sont d’abord l’affirmation d’un héritage qui ne peut s’exprimer totalement librement.
Quand j’aborde maladroitement et dans mon pauvre chinois la question de sa liberté culturelle et que lache le mot Dalai-Lama, elle jette un regard désespéré vers sa copine chinoise à portée d’oreille, et répond effrayée et bouleversée, très vite et en anglais que son amie ne comprend pas : "I know, i know, but not in China, we don’t talk this !!!!" Plus tard elle trouvera un instant de solitude avec moi pour me dire "We are really Tibetans, you know, really, trully, you understand ??? This is very important you understand !!! We are really Tibetans ! The Dalai-Lama is in the heart of every Tibetan, he is always with us." "Do you have pictures of him ?" "Of course, we all have, we hide. We pray for him everyday. But the Chinese !!!..." Son visage se déforme d’une grimace de dégout absolu..."The Chinese they don’t let us be !"
Son village est à quelques kilomètres de Danba, petite ville tibétaine mais où vivent beaucoup de chinois et la cohabitation est difficile. Mu vit à Chengdu, a des amis chinois, et elle a donc meme invité son amie chinoise dans sa maison.
Mais sur le sujet, l’antagonisme est insurmontable et il n’est plus question de se faire confiance.
Quand je lui explique timidement que j’aimerais aller à Tagong, sur le plateau à quelques heures de route de Danba, voir les collines vertes à l’infini, que du coup je ne pourrai pas les suivre le lendemain vers Kangding comme c’est prévu, son visage s’éclaire.
Pas de problème, demain tu vas à Tagong, j’ai un ami là-bas, dans un très grand monastère, un grand lama, un homme bon, il t’accueillera.
Et son visage rayonne de joie.
Au reveil elle entourloupe son amie chinoise pour qu’elle n’ait pas envie de me suivre à Tagong, l’amitié s’arrete là ; il est des lieux où les chinois ne sont pas nécessairement les bienvenus, meme les amis.
A Danba elle me confie aux soins d’un chauffeur de minicab, pour qu’il me mène à Bamei, et qu’il me trouve sur place un autre minicab pour Tagong, et lui confie le numéro de téléphone de son ami, à transmettre à l’autre chauffeur... c’est la tibetan connection, je suis entre d’excellentes mains et je n’aurai pas à lever le petit doigt pour arriver quelques heures plus tard pile devant la porte du Lama qui m’attendra avec son grand sourire.
Mais d’abord il y a la route, et le chauffeur charmant qui me raconte sa vie, sa famille, ses enfants, m’offre ses cigarettes et rit quand nous croisons les flics... Tagong est officiellement fermé aux touristes donc, mais tout le monde s’en fout apparemment. Il m’explique que s’ils nous arretent ce sera juste pour voir mon passeport, tu as un visa hein ? Depuis avril les règles se sont relachées et les étrangers peuvent désormais passer en douce en minicab, tant que ce n’est pas trop voyant, tant que ce n’est pas en bus officiel.
La route une fois de plus est extraordinaire et nous traversons des vallées perdues, parfois riantes et bucoliques, parfois sombres et oppressantes, toujours quasi-désertes. Puis la montagne se fait brutale et nous glissons entre des aiguilles de roche d’un noir brillant veinée de rouge sanglant... on dirait que la roche est couverte de pétrole, on voit comme des coulures.. en fait la lave a séché si vite que dans ces masses dures et solides ont voit encore des millions d’annnées après la force du feu qui a fait jaillir ces coulées quasiment à la verticale. On dirait les portes de l’enfer et mon chauffeur éclate de rire... Noir !!! Rouge !!!... La montagne !!!! Regarde comme c’est beau... et tu vois les fumées qui s’échappent, ce sont des sources brulantes jaillies de la terre !!!! On a aménagé des petits bassins pour se baigner !!!!
... et soudain comme par magie ce paysage tout droit sorti du Seigneurs des Anneaux s’ouvre sur les premières collines de Tagong. Nous avons atteint le grand plateau, à 3800m d’altitude, et c’est littéralement comme découvrir un trésor impitoyablement gardé par des monstres brutaux.... la roche noire, les arretes acérées laissent place à un grand océan vert qui ondule à l’infini en courbes douces et reveuses. Des yaks, des nomades et les colline de prairie parsemée de fleurs fragiles à perte d’horizon... sur des kilomètres et des kilomètres.
Il n y a pas de mots pour décrire ce qu’on ressent dans ce lieu, à chaque virage de la route un nouveau paysage tout droit sorti du catalogue Terres d’Aventures, ou si vous préférez d’une pub pour Landrover, 4x4 qui pour une fois ici ont bien leurs raison d’etre sur les routes défoncées, boueuses et souvent inondées. Toujours les memes éléments, les collines, l’herbe qui ondule, les petites fleurs, les yaks, quelques chevaux et ça et là une tente de nomade, et la route qui trace au milieu des courbes magiques, mais à chaque fois une composition réinventée... Et loin à l’horizon d’autres cretes noires culminant à 4500 j’imagine, et plus loin encore les sommets éternellement enneigés... 5000 6000 7000 m d’altitude, qui se soucie des chiffres ? c’est simplement sublime et enivrant ! J’ai envie de sauter sur un cheval et galoper à l’infini, je ressens une énergie incroyable, un sentiment de force et de liberté infinie.
Depuis le début de cette route vers le plateau j’ai beaucoup pensé aux États-Unis, l’immensité des forets, des montagnes, les paysages déserts rappellent les images qu’on a tous vues dans les films américains de vastes territoires où la nature règne en maitre. Là c’est toute la mythologie du westen qui vient à l’esprit et la petite ville de Bamei où je dois changer de minicab ressemble au décor d’un film en technicolor. Une grande rue, des chevaux attachés devant les échoppes aux cotés de leur equivalent moderne - les motos aux selles richement décorées- des bars et des tables de billard qu’on a sorti dehors pour jouer à la lumière, des épiceries et de petites échoppes et une foule chamarrée de tibétains tous en habits traditionnels et couverts de bijoux de grosses pierres et d’argent, les femmes enturbannées de couleurs, les hommes au visage chocolat et longs cheveux noirs faisant tourner leur moulin à prière. Seuls les plus jeunes ont un look plus moderne, leurs cheveux longs appretés d’une coupe plus tendance, bottes et blouson de cuir et lunettes de soleil, ils ont des airs de rock star et des manières de petits voyous. Leur accueil n’est pas des plus sympas, pas un sourire, pas un mot, des manières brutales et des moqueries occasionnelles, ils jouent aux durs, aux machos à la petite semaine. Mais on me confie à l’un d’entre eux, et je serai amenée à bon port, dans un van complètement pourri mais dont le pare-soleil est un lecteur de dvd ou passent les éternels clips de techno tibétaine qui inspirent leur look. Durs à cuire dans le look et les manières, mais quand nous arrivons au monastère, quelques km avant le village de Tagong et que nous découvrons le lama qui m’accueille devant la porte de la petite maison qu’il occupe, mon rocker boutonneux se précipite pour demander une bénédiction, à genoux à meme la terre boueuse.
Le grand plateau des collines de Tagong appartient de fait aux Tibétains, pas un chinois en vue, à part les flics peut-etre qu’on croise régulièrement en 4x4, mais je ne cherche pas à aller vérifier. La liberté religieuse ici n est pas un problème et l’immense monastère qui m’accueille est visiblement florissant. Un grand batiment tout neuf vient d’etre achevé, un autre est en cours de construction et des dizaines de bungalows parsèment les collines pour accueillir les nouveaux moines et nonnes qui affluent constamment. Pas de photos du Dalai- Lama néanmoins (mais d’autres touristes me diront à Chengdu en avoir vu beaucoup sur les autels des temples et monastères dans la région de Songpan au nord du Sechuan...).
La zone étant fermée au tourisme je m’attendais à une ambiance de guerre larvée, à des controles constants, à une certaine tension... rien de tel, ici les tibétains vivent tranquillement entre eux à leur manière et en avril selon le lama, il n’y a eu aucun problème. C’est paisible ici.
Curieusement certains tibétains semblent afficher des signes de ralliement à la Chine, petits drapeau chinois sur la moto ou t-shirts I love china, on voit ici ces petits signes nationalistes que je n’ai vu nulle part ailleurs durant mon voyage, principalement arborés par les chinois dans la vallée, mais donc aussi ici par certains tibétains. Ralliement réel à la cause chinoise, manière d’afficher son refus de soutenir la cause perdue d’un Tibet plus autonome et sa satisfaction de la situation actuelle, ou simple truc pour se faciliter la vie et circuler tranquillement sans se faire controler ? A moins que ce soit des supporters de JO !!! Impossible de savoir. Je n’assiste à aucun controle, mais près de 4 mois ont passé depuis les émeutes de Lhassa et je ne sais pas si la région a été ou non controlée de près par la police les mois derniers.
En ce mois d’aout l’ambiance est absolument calme et sereine sur le territoire du monastère qui s’étend sous une merveilleuse colline couverte de milliers de grands drapeaux de prières délavés flottant dans le vent. On dirait une installation artistique, du land art à l’état pur, et l’effet est saisissant. A la tombée du jour je resterai longtemps allongée sur mon lit à regarder les vagues du vent dans les drapeaux, les mouvements subtils de cet océan d’étoffes pastel contre l’horizon infini...
Mais pour l’heure il s’agit pour moi d’apprivoiser mon nouvel hote et de découvrir les règles de vie de ma maison d’accueil. C’est une petite maison de deux étages, en bas deux grandes chambres dont une transformée en dortoir, en haut d’un escalier branlant une cuisine presque moderne avec son feu à gaz et son frigo, une banquette et une table basse, à gauche la chambre de mon hote, à droite un temple où fume l’encens au milieux des tapis, des coussins colorés et des statues de bouddha. Ce sont les quartiers privés de ce grand lama qui y vit avec sa sœur qui s’occupe de son ménage, sa cuisine et son foyer depuis des décennies.
K, appellons le K , a 70 ans . Il me parle doucement et clairement en chinois et m’accueille d’un bol de soupe et de petits pains à la vapeur. Évidemment je suis timide et embarrassée de débarquer ainsi dans ses quartiers privés, mais il me met très vite à l’aise, me confirme son invitation à passer la nuit en bas et me rassure : on s’occupera de tout pour me ramener le lendemain à Kangding à bon port. Nous discutons dans la mesure de mes possibilités linguistiques du bouddhisme, de la vie ici dans les montagnes et de sa vie. Il a passé toute sa vie au nord de Ganzi, à 6h de route d’ici, dans un autre monastère à 5000 m d’altitude. Maintenant il est trop vieux pour supporter l’altitude et c’est à 3800 seulement qu’il passe désormais son temps, jusqu’à ce que l’hiver devienne insupportable et qu’on l’envoie à Pékin ou Shanghai passer les plus mauvais mois dans un climat plus doux.
Évidemment il n’y a pas de chauffage et je n’ose pas imaginer ce que doit etre l’hiver ici. En plein mois d’aout c’est absolument glacial. J’ai mis littéralement tout le contenu de mon sac sur mon dos, mon pantalon thai sous mon jean, trois paires de chaussettes, quatre t-shirts, une polaire et un gilet de laine et je grelotte. Et il fait encore plus froid dedans que dehors sous le ciel gris et pluvieux... En montant vers Tagong tous les Tibétains me demandaient : tu as des vetements chauds ??? euh oui, oui oui bien sur... ah la bonne blague... je n avais pas réalisé que j’allais monter à 3800 ! pas imaginé le froid glacial qui règne ici meme en plein été ! Me voyant bleue et tremblottante, K m’offre un grand manteau tibétain de fourrure pour me réchauffer, et enveloppée dans cet océan de chaleur je me sens la reine des steppes, prete à courir les plaines et gravir les collines !
Le programme est un peu différent ! C’est jour de cérémonie et mon lama doit aller participer aux prières, meme si je sens bien qu’il n’est pas enchanté par la perspective de passer des heures sous une tente à marmonner les textes sacrés et qu’il apprécie le privilège de son age qui lui permet de débarquer à la cérémonie bien après tout le monde... Avant de partir il prend d’ailleurs de bonnes rasades de bai jiu pour se donner du courage ! Évidemment les bouddhistes, et encore moins les moines, ne sont pas censés prendre des "intoxicants". Mais j’imagine que sur ces hauts plateaux glacés on s’accommode de petits arrangements avec la règle...
Je finis par le suivre sur le chemin de boue, où les paysans l’arretent tous pour demander sa bénédiction, vers l’immense tente dans l’enclos du monastère juste en face. Une vaste tente décorée de motifs tibétains traditionnels qui me réserve à l’intérieur un spectacle étonnant. C’est une fete des fleurs on dirait. Je sais que la fleur est dans le bouddhisme le symbole de l’impermanence des choses, mais peu m’importe la théologie en cet instant où je pénetre sous la tente, c’est tout simplement merveilleux, pas besoin d’intellectualiser ! La tente est emplie de fleurs multicolores savamment arrangées, de vraies fleurs des collines, récoltées par milliers par les nonnes et arrangées délicieusement, et de fausses fleurs aux couleurs éclatantes.... Au milieu de ce décor paradisiaque, des centaines de villageois et de nomades sont venus participer à la cérémonie, tous en habits traditionnels évidemment. Des visages burinés, des manteaux chamarrés, des regards graves fixant les moines rassemblés sur le devant de la tente. On m’assied au milieu des fidèles au premier rang des laics, à coté de la sœur de K qui lui s’en va rejoindre les autres grands lamas dans l’espace plus confortable qui leur est réservé.
Comme toutes les cérémonies bouddhistes c’est une longue et répétitive lecture d’un texte du bouddha, accompagnée de rituels particuliers, ici en l’occurrence un jeu de bénédictions des fleurs des prairies que chacun trempe dans de petits bols d’eau devant soi, puis transfère dans d’autres bols dans une savante chorégraphie. C’est un peu lent et fastidieux et nombreux sont ceux qui ont l’esprit ailleurs ; les petites nonnes devant moi font des exercices de calligraphie dans leurs cahiers, et les paysans semblent heureux de se livrer au petit micmac du rituel des fleurs pour échapper à la psalmodie monotone des textes... En tout cas on m’accueille chaleureusement dans les rangs et la fascination déclenchée par mon entrée sous la tente laisse vite place à une indifférence sereine à la présence de l’étrangère.
Mon lama ne restera pas jusqu’au bout et des le début des bénédictions finales vient me chercher pour m’éviter de m’ankyloser dans le froid et l’inconfort du tout petit espace où l’on m’a assise à meme le sol sur un sac en raphia.
Et je lui en suis grès !
J’arrive à voler une petite heure de solitude en arguant que j’ai attrapé froid et que j’aimerais m’allonger un peu ; j’ai effectivement un méchant rhume mais c’est surtout un moyen d’échapper quelques instants à la présence protectrice et bien intentionnée de mon hote et à mes devoirs d’invitée... et juste d’avoir quelques moments d’intimité pour me changer pour la première fois depuis Changdu ! Quel bonheur de pouvoir regarder les drapeaux flotter sur la colline sans avoir à faire l’effort d’une conversation maladroite en chinois !
La sœur viendra me chercher pour m’offrir à manger une heure plus tard, la soupe toujours et le petit pain à la vapeur... J’insiste pour qu’elle mange l’épi de mais ramené ce matin de la vallée, et les pommes et poires que m’a laissé mon amie Mu, et elle est visiblement enchantée de ce petit luxe dans son régime quotidien de thé au beurre de yak, de farine de tsampa avalée par poignées à meme le sac de jute et de petits pains à la vapeur émiettés dans le potage clair où trempent trois bouts de verdure. Absolument rien ne pousse ici. Le seul moyen de subsistance c’est l’élevage, le beurre de yak donc, et l’orge qui se cultive un peu plus bas près des rivières. J’aime beaucoup la sœur de K, ses manières brusques et chaleureuses de bonne paysanne, sa façon de communiquer avec moi sans un mot en commun et ses éclats de rire quand on ne se comprend pas, son sourire malicieux quand elle comprend que je veux fumer et m’indique une cachette dans une cabane en bas de la maison... eh oui je n’avais pas réalisé car nous sommes au milieu des collines dans ce qui ressemble à un hameau, mais tout l’espace ici appartient au monastère et donc on ne doit pas fumer. Et pas boire évidemment, meme si mon lama n’est pas le seul à gouter au plaisir des "intoxicants" comme l’indiquent quelques cadavres de bières abandonnes à l’arrière des bungalows...
Visitant un monastère cistercien lors d’un voyage en France, le Dalai Lama s’était exclamé que la discipline et l’austerité de la vie des moines chrétiens pourrait bien inspirer leurs confrères tibétains, et il est certain que le concept de monastère n’est pas du tout semblable dans les communautés bouddhistes tibétaines à ce que l’on voit chez nous. Le monstère est une communauté de vie de prière et d’études, soumis certes à une certaine discipline mais qui laisse beaucoup plus de place aux entorses. De plus le moine est une entité indépendante qui doit etre soutenu financièrement par sa famille ou un sponsor ; les moines ont des comptes épargnes, des téléphones portables et quelques possessions en tout genre, le plus souvent maigres, mais qui peuvent parfois leur permettre de vivre une vie presque laique. Ils n’appartiennent pas a un monastère mais rejoignent telle ou telle communauté pour des périodes plus ou moins définies au cour de leur vie.
Et la simplicité et le détachement préchés par le bouddha ne sont pas toujours au rendez- vous, en particulier quand on grimpe les échelons de la hiérarchie. Il semble inconcevable pour les tibétains que les grands lamas puissent vivre dans le meme inconfort que les simples moines, d’où les résidences privées et petits luxes dont on jouit quand on prend du grade.
Le soir K m invite à faire un tour pour visiter le territoire du monastère. Nous passons devant de vastes moulins à prières que font patiemment tourner une centaine de paysans en psalmodiant des mantras... j’espère que l’on va s’arreter, mais non le 4x4 continue la route jusqu’à de vastes batiments neufs de l’autre coté de la colline. K est très fier de me montrer ces nouvelles constructions et m’enjoint de prendre des photos... euh, oui si vous voulez !!! Puis nous revenons vers le hameau et à la grande tente qui s’est vidée des centaines de paysans pour s’emplir de milliers de moineaux venus profiter de ce décor enchanteur... et l’on dirait vraiment que tous les moineaux des collines se retrouvent pour célébrer la beauté de toutes ces fleurs, de toutes ces couleurs... De petites nonnes adorables sous leur cheveux rasés de près minaudent et timidement me demandent de les prendre en photo... sous la robe monacale ou pas, qu’importe, la coquetterie féminine est un démon qui ne se laisse pas aisément terrasser !!! c’est un moment joyeux que vient interrompre mon lama venu me rappeler à mes devoirs d’invitée.
Il s’agit maintenant d’aller me faire bénir par le grand grand lama.... On me donne une écharpe blanche et l’on m’enjoint d’y placer un billet de 100 yuans, dix euros, ce n’est pas rien en Chine, et si j’ai volontiers laissé le matin meme 200 yuans au papa de Mu, le forçant à les accepter pour ajouter un peu de douceur à sa vie ou s’offrir au besoin des médicaments, je n’ai pas forcément envie de faire un don au grand grand lama dont je ne sais comment il sera mis à profit... ou plutot je crains savoir : la construction d’un nouveau grand batiment où l’ameublement raffiné de son petit pavillon : tout le confort moderne et tout un tas de meubles exquis de bois finement sculptés... Bien sur une partie de l’argent va toujours à l’aide aux populations, mais c’est un point qui m’a toujours révolté dans les religions établies, ce reniement des principes meme qui sont censés fonder la foi pour affirmer le pouvoir de ceux qui atteignent le sommet de l’organisation. Pour les Tibétains c’est parfaitement normal, tout comme les catholiques songent sans plus de révolte aux richesses inouies du Vatican... Mais tout cela me chiffonne, et si je reste très attachée à la philosophie bouddhiste, je n’ai plus depuis longtemps de fascination pour ses formes matérielles, ni de fidélité aux institutions. La foi est ailleurs, loin de ce petit salon cossu au confort incongru au milieu de ce plateau sauvage où 99 % des gens vivent dans des conditions d’une infinie rudesse.
Mais qu’à cela ne tienne, je suis l’invité et me conforme à mes devoirs, on me pousse brusquement dans la salle d’audience pour arracher quelques secondes au grand grand lama avant qu’il ne donne ses enseignements aux jeunes moinillons, on me pousse à m’agenouiller (dans la panique je ne comprends pas un mot !!!), à donner mon écharpe et mon mon billet de 100, et le lama me bénit d’un coup d’épée sur le crane. K s’élance et lui demande le privilège de me donner un nom tibétain... Le petit homme pataud sur son grand trone prend un air inspiré, marmonne en regardant le plafond et laisse tomber la sentence d’un air las : tachi djoma, je serai tachi djoma, ou en chinois Tza Xi Dzo Ma. Les moinillons sont tout excités et s’agitent en chuchotant, le grand grand lama m’offrre son poster (pas dédicacé... ;) ) et l’on m’embarque hors de la salle d’audience... K s’exlame alors : tachi djoma, tachi djoma !!!... c’est un bonheur incroyable ! tu as une chance infinie !!! c’est un nom formidable ! euh oui ? pourquoi ? je ne saurai pas le fin mot de l’histoire, mon chinois est bien trop rudimentaire pour entrer dans de telles subtilités... mais K note mon prénom dans mon carnet ; j’irai me renseigner dans un temple tibétain à Singapour...
Bienfait de la bénédiction ou des trois duvets que la sœur de K a placé sur mon lit, je passe une excellente nuit au milieu des collines, sous les drapeaux qui flottent reveusement dans la nuit noire.
ZOU !! ZOU !!!!
Il est 6h30 et la sœur de K débarque en fanfare, allez zou, XI, Xi, XI !!! il faut se laver (les mains, le visage et les dents..) avaler un thé de yak et reprendre la route. Mes chauffeurs sont arrivés la veille, ils sont venus chercher quelques kilos de beurre de yak depuis la ville de Xinducha (?) à 30 km de là, et vont m’y amener pour que je trouve un minibus qui me descende à Kangding. Ils ont dormi dans la pièce d’à coté et ne sont guère plus réveillés que moi, leurs boucles noires en pétard, et leurs habits froissés... Zou, zou, après de brefs adieux sans manière me revoilà dans une voiture défoncée à traverser collines et vallées....
Les collines vertes et arides laissent très vite place à un paysage plus riant, une vallée assez large autour d’une rivière coulant dans une plaine plus large où l’orge pousse facilement ainsi que quelques légumes.. La plaine se teinte d’un blond doré et les arbres refont leur apparition. C’est un paysage bucolique idyllique, avec ses petits champs et ses bosquets bordés de parois rocheuses recouvertes d’immenses mantras tibétains, le tout moins saisissant que l’océan vert battu par le vent de Tagong, mais tout aussi enchanteur. La petite ville est la plus grande rencontrée aux environs. Elle n’est pas sur ma carte et je n’ai aucune idee de là où je me trouve... Meme ambiance de western qu’à Bamei, memes jeunes tibétains jouant aux durs autour des taxis collectifs, et tractations à voix basse entre mon chauffeur, qui ne me demandera pas un sous pour la route, obligation envers le lama oblige, et un grand costaud moustachu qui se propose de me descendre à Kangding dans sa voiture, les minibus du matin étant déjà tous partis.
Imbroglio sur les prix car je ne comprends pas ce qu il m’explique, et son prix me semble trop élevé, mais au bout d’un petit quart d’heure d’attente d’autres passagers intéressés nous finissons par nous mettre en route... dans la direction d’où je viens ! Je ne comprends pas et crains l’entourloupe, je réaffirme donc que je ne veux pas aller à Tagong d’où je viens mais à Kangding... Grand eclat de rire et explications patientes, pour aller à Kangding il faut repasser à Tagong !!! On m’a juste déposé dans cette petite ville car c’est de là que partent les taxis et qu’il me serait plus facile d’y trouver un siège qu’à Tagong où ils ne font que passer, souvent pleins. L’imbroglio et mes mines effarouchées ont mis mon chauffeur d’excellente humeur, et d’un autre éclat de rire monumental il me demande si je suis sure de vouloir aller à Kangding, si je ne veux pas aller plutot à Ganzi... Ganzi à 6/7h de route plus aux nord sur la northern tibetan highway, perdu au fond de vallées encore plus hautes plus froides, plus fascinantes... Je lui dit que j’aimerais bien mais qu’hélas je n’ai pas le temps... l’an prochain promis je reviens !! Il rit encore un bon coup, et clope en main continue sa navigation appliquée entre les chiens qui trainent au milieu de la route et les culs de poules qui nous font faire des bonds à chaque virage. Et nous repassons donc par Tagong, à 1 km à peine du monastère que j’ai quitté il y a deux heures. Je ne me plains pas de cet aller retour impromptu car la route est vraiment magnifique, mais quand, passé Tagong, mon chauffeur de nouveau plante ses grands yeux noirs dans les miens et de sa grosse voix me lance, alors Ganzi ??? et sans attendre ma reponse eclate de nouveau de rire en appuyant sur le champignon, je commence vraiment à me demander si je ne suis pas malgré moi embarquée pour Ganzi !
Nous sommes sur le plateau, collines vertes à l’infini, bordées de cretes noires à l’horizon et plus loin encore des sommets de 5 ou 6000 qui étincellent sous un brin de soleil inespéré, j’ai complètement perdu le nord et nous ne semblons pas amorcer le moindre signe de descente ! Ganzi ! comme j’aimerais monter là haut ! la perspective de redescendre dans la vallée est un arrachement mais monter à Ganzi serait jouer avec le feu... En redescendant demain sur Tagong je ne peux pas espérer atteindre Chengdu avant le samedi soir, mon billet pour Guangzhou (canton) est censé m’attendre à la guesthouse, mais si les choses ont mal tourné, il me faudra trouver d’urgence un billet d’avion... et avec ces glissements de terrain on ne sait jamais où et combien de temps on peut etre bloqué... non non non, ce n’est pas raisonnable ! Mais avec ses petites blagues mon chauffeur a reveillé en moi la frustration de n’avoir pas plus de temps pour explorer cette région des plateaux tibétains qui était à l’origine le but de mon voyage. projet abandonné après les émeutes de Lhassa et la fermeture des régions ouest du Yunnan et du Sichuan, restrictions toutes symboliques désormais comme je m’en suis rendu compte...
Oui j’aurais pu faire ce périple dès cette année, du Yunnan au Sechuan en passant par tous ces cols à 4000, ces sommets monstrueux, ces plaines arides... oui mais !... Du coup j’ai fait un autre voyage, et il me faut accepter que celui-ci prenne fin, déjà... Et profiter à fond de ces trois dernières heures sur le grand plateau de Tagong, sur la route qui serpente sans fin entre les collines, les yaks et les chevaux, les rares maisons isolées et les tentes de nomades... 3 heures d’éblouissement total, et pas le temps de penser à tout ça, à la fin du voyage, au prochain, etc...
Le plateau s’achève sur un gigantesque chantier presque fini, le grand aéroport de Kangding construit par les autorités pour désenclaver la région et faciliter les échanges avec le Tibet. Chantier énorme et incongru dans ce monde de pastures, de yaks et de nomades, et étroitement surveillé par la police. L’aéroport ouvrira l’an prochain certainement, et je songe soudain que le petit monde que je viens de découvrir risque d’etre violemment secoué...Les groupes de touristes chinois vont débarquer pour un week-end aventure dans les steppes, le village de Tagong à peine habitué au passage des backpackers va se gonfler d’infrastructures touristiques, de cubes de betons aggrémentés de télé-lecteurs dvd-gaz et bains moussants à tous les étages... Ca semble totalement irréel mais c’est pour demain... Certes il restera toujours un village plus reculé, il restera Ganzi, il restera Litang... mais Tagong a sa propre splendeur, et, si les collines ne souffriront pas trop, les grands éclats de rire et la gentillesse bourrue de tous ceux qui m’ont aidé à faire la route depuis Danba risquent bien de n’etre bientot plus qu’un souvenir.
Alors encore une fois vite vite vite.
Cette fois c’est fini, trois quart d’heures de route en lacet et nous redescendons à 2600, dans la vallée. Terminus : la gare routière de Kangding, un batiment si décrépi qu’on le croirait désaffecté, avec ses vitres cassées, la poussière qui tombent des plafonds dévorés par l’humidité et ces rébuts de meubles qui trainent dans tous les coins du hall d’attente.
En dévorant mes petits légumes sautés en face de la gare, premier repas digne de ce nom, et meme oserai-je dire, mangeable, depuis dimanche, je me dis pour retrouver le moral que je reviens l’an prochain, coute que coute, et que ce merveilleux avant-gout de ce qui m’attend là-haut est un merveilleux cadeau... J’ai traversé toute la Chine pour parvenir à ces hauts plateaux et le voyage a été magique. L’an prochain je reprendrai ma route là où elle s’est arretée, et quand mon chauffeur bourru me lancera un tonitruant GANZI !? je repondrai ZOU BA ! allez, on y va !
Un an pour songer au prochain voyage, un an avec dans le cœur un reve ravivé par ces moments passés là-haut sur le grand plateau... un an d’attente patiente et amoureuse, n’est ce pas finalement le beau des cadeaux, quand si souvent nos vies semblent se perdre et se diluer dans un quotidien brumeux, dans l’indifférence, sans étoile du nord pour guider nos pas, sans passion , sans plus le moindre reve d’enfant à réaliser ?
Ma petite étoile me fait signe la haut