Du boulot, du boulot, du boulot...


lundi 20 février 2006, par Francesco Colonna Romano

Bonjour à tous,

j’espère que vous allez bien. Je peux finalement reprendre mes mails-co qui avaient été interrompus pour cause de non-vacances. Maintenant les vacances sont là et j’ai l’impression que c’est la première fois que je me sens aussi content d’y être. Reprenons donc le récit là où je l’avais laissé.


C’était donc la période où les nuages d’oiseaux migrateurs ont fait place aux petites maisonnettes en bois du marché de Noel. Ces petites horreurs décorées de fausse neige envahissent depuis quelques années le centre ville de plusieurs villes françaises, en essayant d’imiter les traditions nordiques ou allemandes. Sauf qu’à Amiens on n’a ni spécialités ni produits typiques, alors on vend des crèpes, des encens indiens, des poupées russes, des sculptures moches en ferraille, des saucissons au poivre, des gants en laine, et toutes sortes de bibelots à deux balles vendus à dix. Sans oublier de splendides bonnets de père Noel, dont certains clignotent, devenus pour un temps la dernière mode dans les rues d’Amiens. Remarquez, ces maisonnettes arrivent même jusqu’à la Côte d’Azur, où la fausse neige et les sapins paraissent encore plus incongrus, donc on n’a pas à se plaindre.

Bref, en cette période où la France s’invente des traditions, j’ai reçu une proposition de celles qu’on ne peut pas trop refuser : quitter l’IUFM et mes petits 6èmes pour m’occuper à plein temps d’une classe prépa à Creil pendant un congé maternité. Il s’agit d’une prépa ATS, dont j’ignorais complètement l’existence, qui prépare en fait les élèves sortant de BTS (dont la plupart n’a même pas un bac général) à intégrer une école d’ingénieur. Ces élèves se destinaient au départ à des études courtes, il s’agit de les remettre au niveau, en un an, pour continuer leurs études.


Je n’ai pas hésité longtemps à accepter, car si mes sixièmes occupent désormais leur petite place parmi les bons souvenirs, il est fort probable que ce qu’ils me réservaient n’était pas tout rose. Je me présente donc un lundi matin de décembre dans mon nouvel établissement creillois, dans une banlieue parisienne qui n’est réputée ni pour la beauté de ses immeubles grisâtres ni pour son climat de la même couleur. Sans oublier la chaleur de certains quartiers qui n’est pas due au climat précédemment cité.
Le lycée comprend plusieurs batiments parallélépipédiques un peu gris de deux-trois étages, séparés par une dalle goudronnée qui servirait de cours de récréation s’il ne faisait pas trop froid pour s’y poser. Il y a parfois quelques ilôts de pelouse saturés par l’humidité de l’air hivernal. La couleur de l’air semble rendre vains les efforts d’architectes qui n’ont pu instaurer un semblant de convivialité en modernisant au mieux des batiments un peu vétustes.

Heureusement, tout le monde est plus que gentil et accueuillant, les collègues me font visiter, me donnent des conseils, la direction semble très disponible. Mais il y a cette première impression de glauque. C’est vrai que je venais d’un collège classé monument historique. C’est vrai que je suis pour la première fois dans un lycée uniquement scientifique et technique (plus d’une dizaine de premières S, des sections technologiques et des BTS, mais aucune première L ou ES !!) et que j’ai des a-priori sur la vie en milieu peu littéraire. Mais bon.

Il est seulement lundi soir, c’est le soir où je suis obligé de rester dormir à l’internat et de ma petite chambre surchauffée j’entends les élèves internes qui jouent au ballon dans les couloirs, ou crient, ou font n’importe quoi. Presque vingt ans, l’âge de mes élèves... Par terre,lino bleu ciel, tout comme la peinture murale, et par la fenêtre brouillard et nuit paisible. Sur le coup je me dis que c’est un peu trop glauque, même pour moi.


Mais on se fait à cela aussi. La faculté d’adaptation de l’être humain au glauque est quelque chose qui me surprend toujours. Et puis, dans le fond, j’aime toujours le glauque car c’est peut-être ce qu’il y a de plus réel. Tout ce qui est convivial, aménagé a probablement un jour été maquillé, déguisé, couvert de fard et de masques. Le glauque, c’est ce qui a résisté au masque, c’est ce qui existe malgré les efforts de l’homme pour façonner son environnement. Comprendre le glauque, c’est un peu voir le dessous des choses... (Si ça vous intéresse, l’auteur qui a le mieux décrit cela selon moi c’est W.S.Burroughs, c’est abstrait, presque illisible, et pourtant si vrai. Un extrait sur ma page web.)

C’est curieux, en écrivant cela, ça me donne la nostalgie des batiments gris. Quand on y passe autant de temps, on finit presque par les aimer...


... ...

Ca fait quatre fois que j’efface tout ce que j’ai écrit, tellement je ne sais pas par où commencer pour raconter mes nouvelles expériences d’enseignant. Je me rends compte d’à quel point c’est difficile de saisir en bloc deux mois de vie sans le secours de quelques détails précis sur lesquels m’appuyer. Je vais tenter de faire simple. Jusque là j’ai un peu posé le cadre, voici mes premières impressions.

Le métier de prof se révèle peu à peu bien différent de l’image que je m’en faisais avant de commencer. Avant, on s’imagine que le plus important c’est la matière enseignée, et le niveau ou on l’enseigne. Sur ce point, on comprend vite que de toute façon, quelle que soit la classe où l’on exerce, son niveau est inférieur aux connaissances qu’on avait à la fin des études, et celles-ci se perdent peu à peu. Enseigner dans une classe avancée permet de perdre moins, mais à la longue, tout ce qu’on n’utilise pas est oublié quand même. Ce qui fait l’intérêt du métier de prof n’est donc pas là. Cependant, on se rend compte qu’il y a de très nombreuses manières d’introduire une même notion. En tant qu’élèves et grâce aux choix faits par nos profs et les programmes, nous avons tous accumulé nos connaissances de manière linéaire, avec l’impression que cet enchaînement correspondait à une sorte de nécessité. Quand on est de l’autre côté, on se rend compte qu’il n’en est rien et que, pour la première fois, il nous appartient de mettre de l’ordre, un ordre, notre ordre, dans la parcelle de savoir que nous allons transmettre, et qu’il faut non seulement que cet ordre nous corresponde (de manière à être convaincant en le présentant) mais il doit convenir aux élèves. On se retrouve alors à tracer une piste au milieu d’une plaine, sachant que tous les chemins ne se valent pas, voilà le challenge. Par moments, ce n’est pas très rassurant, on voudrait trouver un chemin tout tracé par quelqu’un qui connait déjà programmes et élèves, c’est-à-dire par un autre prof. En ce qui me concerne, celle que je remplace a eu la gentillesse de me laisser tous ses cours, ses fiches d’exercices, ses DS et surtout la progression définie pour l’année. C’est un cadeau énorme et pourtant, j’ai découvert qu’à partir du moment où l’on ne peut cloner un autre prof dans sa manière de présenter ses cours, il faut impérativement réadapter toute sa méthode. Si je veux être capable de mémoriser mon cours, il faut déjà que je le récrive entièrement avec mes mots. Ensuite, il faut penser à adapter les mots à ma présentation (une phrase à dicter n’a pas la même syntaxe qu’une phrase à rédiger au tableau ou à une phrase polycopiée), et se rendre compte que suivant le temps passé à présenter le cours (et à donner des explications supplémentaires), il faudra adapter la forme et la difficulté des exercices d’application. Bref, si l’on veut faire du bon boulot, on est obligés de construire soi-même son propre matériel, ce qui prend beaucoup temps et suppose de l’expérience. Comme on ne peut pas avoir cette expérience alors qu’on débute dans l’enseignement, vous comprendrez aisément que l’entrée dans le métier se révèle difficile. Mais bon, intellectuellement, c’est un challenge intéressant.

A côté de cela, l’autre défi intéressant, c’est d’apprendre à adapter un discours à un public, et de gérer une représentation publique permanente. Quand on est étudiant et qu’on a un exposé à présenter, même si c’est un sujet qu’on domine, on peut y passer des heures voire des jours. Et la performance (du moins en ce qui me concernait) n’était pas toujours captivante pour le public. Or ici, il faut apprendre à faire au moins un exposé de 2h chaque jour, et chaque jour sur un sujet différent. Il faut avoir réfléchi à chaque phrase de cet exposé (écrites mot pour mot sur ma préparation) car on découvre que les élèves sont très sensibles à un changement de notation, à une phrase mal tournée, et qu’une imprécision peut semer la confusion et faire perdre du temps précieux. Cela est aussi vrai avec des petits élèves que des grands, si bien qu’on est obligés de préparer sa performance dans les moindres détails, au mot près. Ce qui n’empêche pas de se retrouver à tout chambouler et improviser en direct en classe quand on se rend compte que finalement ce qu’on avait prévu ne convient pas vraiment à la réalité.

Je me suis longtemps interrogé sur les raisons de la nécessité de tout préparer en avance (quand on n’a pas l’expérience pour improviser). Je crois que c’est dû essentiellement au facteur temps, toujours limité. Avec des petits, le temps est limité par leur capacité de concentration : si on perd 10 minutes de trop à expliquer une notion, c’en est fini, ils n’écoutent plus. Pour les grands, c’est le programme qui limite. Si l’on avait une demi-heure en plus sur chaque séance de deux heures, on pourrait se permettre de présenter plusieurs formulations, multiplier les exemples et les exercices d’applications, jusqu’à ce que chaque élève ait trouvé quelque chose qui fasse sens pour lui. Dans ce cas, on pourrait très bien tout improviser, c’est ce que je faisais l’an dernier avec mes élèves honduriens. Par contre, les programmes sont construits de manière à ne pas laisser le loisir d’explorer les chemins équivalents. Cette année, deux heures de perdues sont très difficiles à rattraper et même dix minutes perdues à chaque cours parce qu’on n’a pas trouvé du premier coup la bonne formulation se traduiront à la fin de l’année par autant d’exercices d’application en moins pour les élèves. Or justement, puisque mes élèves préparent un concours, il n’auront pas d’autres années pour rattraper ce que je n’arrive pas à leur faire comprendre (comme c’était le cas quand j’enseignais en sixième), donc il faut absolument que je fasse de mon mieux maintenant. Sachant que quoi que je fasse, il y en a toujours qui n’auront pas compris.

Voilà donc tous les enjeux auxquels est confronté un pauvre prof débutant, mais qui font tout de même l’intérêt du métier, si bien qu’on accepte de ne faire que travailler pendant un an. Même si c’est dur. (Ca ne m’arrivait pas depuis le temps où j’étais moi-même en prépa.) Ceci dit, je suis conscient que tout ça reste de la théorie. Dans la pratique, on gère pas toujours un tel niveau de complexité : pour les cours, on se contente parfois de modifier quelques phrases ou inverser deux paragraphes d’un cours tout fait qui paraît correct, et ça passe (parfois) très bien. D’autant qu’il est probable que le travail fourni par l’élève importe bien plus que la qualité de l’enseignant : un bon élève s’en sortira toujours bien, un mauvais élève sera difficile à sauver. La marge d’action du prof se situe à la limite entre les deux, il y a toujours quelques élèves dont la réussite dépend un peu de nous, mais ce n’est pas la peine de trop en stresser.


L’autre surprise du boulot de prof, c’est les relations avec les collègues. Quand on est élèves, on ne soupçonne pas à quel point les profs discutent, se passent des tuyaux, s’entraident. Or justement, c’est le cas, autant dans mon ex-collège qu’ici au lycée. Il y a celui qui passe l’agreg et qui a besoin de conseils, celui qui fait des activités interdisciplinaires entre maths et bio et me montre ses équations différentielles sur la dynamique du virus du Sida. Ceux qui me racontent l’enseignement en filières techniques, les colleurs qui me parlent de mes élèves, les collègues d’autres disciplines qu’on essaie de comprendre. En prépa en particulier, comme les équipes sont très petites, il y a encore plus de solidarité entre les profs, qui n’hésitent pas à me donner des conseils ou écouter mes difficultés lorsqu’il y en a, et même partager cours et fiches d’exos. Ajoutez à cela une direction disponible et à l’écoute, et vous avez un chouette environnement de travail. Il paraît que ce n’est pas le cas partout, mais pour l’instant j’ai toujours eu beaucoup de chance.


A ce stade, il me reste à parler des élèves qui sont quand même la raison d’être du métier. Ils sont 24, 21 garçons et 3 filles, une vingtaine d’années, niveau plutôt faible car ils ont été habitués en BTS à travailler une demi-heure par semaine (c’est fou qu’il existe des filières comme cela !) alors, même en prépa, ils restent incapables de travailler le week-end et deux heures de devoirs le soir leur paraissent insurmontables. Manifestement des gens à qui on n’avait pas appris à lutter pour quelque chose. Malgré cela, et à leur façon, ils sont très motivés et essaient vraiment de s’accrocher pour suivre un programme volontairement au-dessus de leurs capacités. D’avoir des élèves motivés, c’est chouette, vraiment. Plus besoin de règles idiotes et rigides ni de sanctions, on peut les traiter en adultes, pas vraiment de discipline à faire (le deuxième jour, j’ai dit à l’un de se taire, j’ai eu un silence de mort collectif pendant une demi-heure), et le prof n’est plus vu comme un ennemi. D’ailleurs, le jour de mon inspection, ils ont été particulièrement adorables, ils m’ont impressionné par leur concentration et leur participation, au point que même l’inspecteur, conscient de la faiblesse de niveau de ces classes, a été surpris. Ils ont largement mérité les patisseries arabes que je leur ai apportées au cours suivant.
Bien sûr, ça reste des élèves, donc ils ont quand même tendance à bavarder si on les laisse faire, ne pas apprendre leurs leçons, il y en a quelques uns qui ont copié sur leur voisin en DS, et certains sont allés jusqu’à se lancer des boulettes le jour des vacances (oui, à 20 ans !). Mais bon, il n’y a pas de sanctions à prendre, en leur expliquant tout rentre dans l’ordre. Il faut juste trouver la manière de les faire travailler le plus possible, et tous les moyens sont bons : passage obligatoire au tableau, cours de soutien le lundi soir dans la cuisine de l’internat (j’y dors le lundi) et peut-être un jour même des interros surprise. Tout cela dans une ambiance détendue, qui fait qu’on est contents de les retrouver tous les jours. Chouette.


Donc voilà. Maintenant que je commence à savoir présenter mes cours correctement et que je suis résigné à passer mon année à travailler, le métier de prof devient agréable, et je vais volontiers au boulot et j’ai même retrouvé un goût pour les maths que j’avais délaissées pendant quelques années. Je n’ai pas oublié "une société sans école" de Illich ni perdu mes questions concernant la raison d’être et l’utilité de ce qu’on enseigne (sachant qu’en école d’ingénieur les élèves auront besoin de un dixième au plus du programme de maths), mais j’attends d’en voir un peu plus. Ici au moins, les élèves aiment (parfois) ce qu’ils apprennent (je leur ai demandé), et en plus on se rend compte que ce qu’on essaie d’enseigner au delà du contenu, c’est à réfléchir un peu plus clairement. Pour apprendre cela, il faut du temps et surtout un détour par un sujet particulier : ici les maths. En attendant de comprendre si l’on peut enseigner à penser en s’appuyant sur des sujets plus excitants que les espaces vectoriels euclidiens ou les séries de fonctions trigonométriques, je me consacre à l’apprentissage du métier et j’essaie de bien faire mon travail, de respecter les programmes et les normes (l’inspection s’est d’ailleurs bien passée). Après on verra.


Voilà tout pour aujourd’hui, ça fait un mail pauvre en anecdotes, mais c’est ce que j’ai à partager en ce moment. A côté, je m’occupe des formalités administratives de manière à vous assurer l’an prochain des récits plus exotiques, mais on en parlera en temps voulu. On verra où ça mène. Je vous souhaite entretemps bien du bonheur.

F.

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