"Dont let it end like this. Tell them I said something." (dernières paroles de Pancho Villa)


mardi 15 août 2006, par Francesco Colonna Romano

Nice, lieu de ma retraite estivale en un après-midi du mois d’août. Je rassemble mes souvenirs épars pour le dernier mail-co de l’année, où finalement je ne parlerai plus d’enseignement. L’occasion de revenir sur des bribes de souvenirs non scolaires que je voudrais réunir avant mon départ imminent pour l’Espagne. Que reste-t-il d’autre de cette année que j’aurai passée pour l’essentiel à travailler ?

Mon trajet quotidien au travers de la campagne picarde. L’hiver, le train du matin, quatre wagons. Chacun est emmitouflé dans son pauvre manteau, sur son coin de banquette. Les étangs gelés défilent par la fenêtre, les villages en briques rouges perdus dans les champs, les gares figées dans ce froid du matin, les silos à grain, les prairies givrées. Le clocher. Silence. Toujours les mêmes visages, en général chacun occupe la même place. Certains abandonnent leurs lectures et s’endorment contre la vitre froide, poursuivant leur nuit sans rêves. Quelques profs bavardent. Une fille lit.

Longueau.
Ailly sur Noye.
Breteuil Embranchement.

Quant à moi, j’ai ma place attitrée au-dessus du radiateur, je relis mes cours du jour quand je ne suis pas trop comateux, parfois j’essaie de corriger mes copies. Sinon j’observe les plaines qui défilent et les petites gares. Saint-Just en Chaussée, Clermont de l’Oise, les premières industries, Laigneville. Je me laisse porter. C’est dur au début de se faire à ces longs moments, plus de deux heures par jour dans un train. Mais on s’y fait, le printemps arrive, la campagne change, reverdit, les champs de colza fleurissent, les blés poussent à leur tour. J’ai pris l’habitude de lire un peu de littérature après avoir relu mes cours. Le contrôleur fait son travail, quelques passagers descendent. Liancourt-Rantigny, puis c’est Creil finalement. Sur le quai, j’enfile mes rollers et c’est parti, jusqu’au lycée.

C’est curieux comme on finit par se faire à tout se transport quotidien, à le transformer en bons souvenirs. Tout comme les soirs passés à l’internat glauque du lycée, les élèves qui se poursuivent dans les couloirs, et le silence de la nuit dehors. Creil, sa cité de tours blanches au sommet d’un plateau, son centre sans boulangeries, ses quartiers de pavillons résidentiels, ses usines désaffectées. Et son petit parc sur une petite île au milieux de l’Oise, petit havre de paix de cette banlieue d’ouvriers et d’industries qui n’existent plus.


Toujours à cette époque, où le travail diminuait, j’ai pu passer du temps à Paris, retour à l’ENS. C’était le mois de la Science-Fiction et j’ai pu assister à une table ronde avec trois auteurs encore peu connus qui essayaient comme ils pouvaient de théoriser leur démarche d’écriture en répondant aux questions d’un petit comité d’étudiants, quelques sociologues, une psychanalyste. Les questions sont simples, les réponses maladroites, personne ne sait trop où l’on va et à quoi ça peut servir. Tout le monde cherche. Ces séminaires un peu vaseux me manquent, parce qu’il relêvent d’un état d’esprit, une sorte d’austérité de la recherche. Et puis, il y a souvent une petite idée nouvelle, une petite question, on ne sort pas bredouille. Envie de me remettre à chercher.

Le soir, ils projetaient le "Docteur Folamour" de Kubrick. Un très vieux normalien critique de cinéma fait un discours d’introduction. Il fait un détour énorme en parlant du comique dans les spectacles de cirque, donné par l’action conjuguée de l’Auguste, clown coloré et hyper-actif qui enchaîne les maladresses et réalise la quasi-totalité de l’action, et le clown blanc qui est juste là pour observer et faire quelques mimiques. C’est étrange et triste, car le type souffre d’une maladie cérébrale, il met quarante minutes pour sortir ses quelques phrases, plusieurs fois il s’arrête vingt secondes au milieu d’une phrase, immobile, comme s’il cherchait le mot suivant d’un discours appris par coeur, puis il reprend justement au mot suivant ; il a du mal à retrouver le nom du réalisateur. Il aurait envie de parler aussi du comique chez Molière et faire beaucoup de digressions, mais on lui demande de conclure. Kubrick réussit l’exploit de faire un très film drôle (l’histoire d’un militaire fou qui décide de déclencher une attaque atomique, et les gouvernements russes et américains qui essaient de l’arrêter) tout en conduisant son public à ressentir de plein front, à la fin, la tristesse que représente la destruction de la surface de la planète, et l’homme réduit à vivre sous terre. Les explosions des champignons atomiques rouges comme des couchers de soleil sous fond de jazz et une femme qui chante "Je te reverrai un de ces jours." Alors je me retrouve là, sans plus envie de parler à cette amie que je ne voyais pas depuis si longtemps, à me demander si on peut vraiment empêcher cette destruction lente. Et à comprendre pourquoi le comique étrange de ce film repose sur le fait qu’il y a beaucoup d’Augustes, mais aucun Clown Blanc. Merci aussi à ce vieux commentateur.


L’art toujours, car j’ai l’impression que c’est lui qui a le pouvoir de façonner notre monde, de lui donner un sens. Un spectacle à Amiens, financé par la région. On nous fait rentrer dans une ancienne grande usine textile en déclin. Pas de chaise, juste des petits îlots de projecteurs, écrans et autres instruments placés en divers endroits de la cour, il n’y a pas de scène. Ca commence avec un documentaire sur l’écran central, l’interview d’une ancienne ouvrière-retraitée que les metteurs en scène ont su retrouver. Puis le documentaire semble boguer, dans l’îlot d’écrans deux types mixent la dernière phrase de Simone ou Jeannette qui passe en boucle avec le portrait sur l’écran. Les autres îlots se mettent en route, certains impriment cette phrase sur un long ruban qui défile, d’autres tables de mixage, un bruit de machines, le spectateur se sent submergé par la multiplication des stimuli, le bruit fort et rapide. Est-ce cela que de travailler dans un atelier de machines ? Puis des lumières jaunes clignotent, des opérateurs munis de casques commencent à démonter les ilôts d’appareillages divers, les déplacent et les remontent un peu plus loin, en les recombinant. Une lumière éclaire un type qui parle de l’histoire, un autre rebondit sur un trampoline et essaie d’atteindre le toit de l’usine, tout en faisant sauter une boule énorme sur ce même trampoline. Une chanteuse accompagnée de violons, des mixs de techno, des ouvriers viennent placarder des affiches sur la façade de l’usine, des centaines d’affiches en noir et blanc pendant qu’un gars tague une phrase du type "nous sommes notre histoire". En un quart d’heure le mur de trois étages est couvert de dessins et d’affiches comme s’il avait des années. Des projections d’images se mélangent à cela, des projecteurs diffusent à certains endroits ce qui se passe en d’autres, et cela est encore filmé avec des nouveaux acteurs et rediffusé ailleurs. La musique douce alterne toujours avec celle violente, mixée par des musiciens éparpillés. C’est un spectacle sur la mémoire de cette zone industrielle qui disparaît, sur ceux (quelques milliers) qui y ont travaillé quarante ans de leur vie. A ceux qui y travaillent encore aujourd’hui, les derniers avant la fermeture définitive.

C’est un spectacle hallucinant, d’une beauté rare, de ceux qu’on viendrait voir et revoir. La beauté du décor mériterait qu’on le transforme en boîte de nuit, qu’on y fasse des soirées. On pourrait d’ailleurs embaucher tous les ouvriers licenciés pour faire fonctionner ce spectacle de manière permanente. Pourtant, ce n’est que le troisième soir, et les techniciens démontent tout, c’est fini. Ils ont travaillé un mois pour tout concevoir et monter, le conseil général leur a demandé trois représentations, et maintenant c’est fini... J’en veux à cette époque qui est capable de produire tant de beauté, y consacre tant de ressources, et puis abandonne tout, et on finance un autre groupe qui fera autre chose. Pourquoi tant d’éphémère ? Pourquoi cette frénésie créatrice alors que personne n’a le temps de profiter d’un millième de ce qui se fait ? Non, il faut recommencer sans cesse, produire les spectacles comme on produit des voitures et des tomates, et puis les mettre à la poubelle. C’est le marché de l’art.


Plus tard, fin de l’année, une semaine aux Pays-Bas pour revoir une ancienne élève de V. Elle est dans un petit village de bungalows au sud de Rotterdam. On nous explique que les gens ont le droit d’acheter des bungalows comme ceux-là, mais n’ont pas le droit d’y vivre plus de neuf mois par an, ils sont obligés de sous-louer pour que d’autres puissent en profiter. Il y a en effet dans ce pays tellement peu de lieux de vacances, qu’ils sont obligés de partager. Et il paraît que dans le nord du pays, il y a des coins où il pleut tellement que la terre ne parvient jamais à sécher, et les gens vont là car il n’y a pas de place ailleurs.
En traversant la campagne en voiture, on se rend soudain compte qu’il n’y a pas d’espaces morts. Tous les 200m on trouve une maison, un hameau, une route ou un sentier à vélo goudronné. Et puis au loin ces immenses barrages qui retiennent la mer. Plus rien de naturel, tout est construit, jusqu’au sol même sur lequel on marche qui a été conquis sur la mer !
Comme un sentiment de claustrophobie. En France, nous avons toujours la possibilité de partir élever des chèvres dans le Massif Central, si nous en avons marre du stress des grandes villes. Cette option (toute théorique certes) sert selon moi d’équilibre à beaucoup de gens. On peut partir. Alors que là, aux Pays-Bas, ils ne peuvent pas, ou alors ils doivent quitter leur pays. Mine de rien, ça doit sacrément influencer leur vision du monde, je n’avais jamais pensé à quel point encore entre pays de la vieille Europe nous pouvons être différents. Je crois que la terre a profondément influencé notre culture (sans elle par exemple, nous n’aurions peut-être pas cette tendance un peu anarchiste). Je crois que ce manque de terre est la clef pour comprendre la culture des Pays-Bas. Les gens qui circulent à vélo, la morale protestante, l’ouverture d’esprit, la propension aux voyages et à l’écologie (les gens qui circulent partout en vélo, au point qu’il y a même une loi qui institue la priorité des vélos sur les voitures).

Une dernière anecdote que j’aime bien. Quand on traverse un petit village la nuit, on voit les fenêtres éclairées, sans rideaux, et derrière des petits vieux attablés dans leur salon. Or, si on traverse à cette même heure un village picard, à quelques centaines de kilomètres à peine, on a l’impression d’une ville abandonnée, pas une lumière car toutes les maisons ont déjà fermé leurs volets. D’ailleurs à Amiens, nous n’avons pas eu besoin d’installer des rideaux car ceux qui habitent l’immeuble en face ont en permanence rideaux et volets fermés. J’aime bien au contraire un pays où les gens vivent au grand jour, parce qu’ils considèrent qu’ils n’ont rien à cacher.

Promenade à Rotterdam, donc, Delft, un jour et demi à Amsterdam où j’ai fait la belle rencontre d’un ex-étudiant en école de commerce devenu informaticien et matheux (il sort sans cesse un lourd vocabulaire algébrique qui me rend nostalgique), qui vient passer une semaine peinard pour lire un livre par jour de bonne littérature. C’est une ville curieuse Amsterdam. Ses grandes maisons en briques, sans rideaux aux fenêtres, le long des canaux, les promenades la nuit dans le glauque du port (où l’ont ne remarque pas les "marins qui dansent"), et tous ces touristes qui viennent se rencontrer dans les divers bars et coffee-shops. On est un peu surpris quand on débarque à deux heures de l’après-midi et qu’on voit un groupe défoncé dans l’entrée de l’auberge, avec un fond de techno rapide et moche dans l’atmosphère enfumée, mais ceci est plutôt l’exception, dans l’ensemble on apprécie l’atmosphère détendue et bon enfant, surtout en ces rares semaines de soleil.


Halte à Lille sur le retour, longue promenade avec J. pour comparer les maisons nordiques (plus de couleur en France j’ai l’impression, et quelque chose de différent dans la construction des toits et des fenêtres). Nous passons dans une usine en démolition dont les vieux murs nous fascinent. Dans le vieil ascenseur désormais sans porte, il y a encore affichés des bouts de tracts syndicaux tapés à la machine, jaunis et desséchés, qui doivent dater des années cinquante. J. lit : "Message aux peuples du monde : la guerre menace l’humanité". [suivent des pages de blabla sur les éternels complots des puissants de ce monde] Sur les murs extérieurs de l’usine, des affiches récentes, Marie-Georges Buffet qui proclame : "Créer des emplois dans l’éducation et la santé, c’est possible." Rien que ça... Comme le temps n’existe pas, comme rien ne change... Ah ! La naiveté de toute ces messages que nous envoyons sans cesse aux peuples du monde, comme si les peuples du monde étaient en train de nous écouter. Alors, Peuples du monde, imaginez un instant, côte à côte, sur un même mur, tous ces slogans, toutes ces promesses, toutes ces revendications, anciennes ou récentes. Des décennies de luttes syndicales à la version intégrales des campagnes électorales de Chirac. Oui, toutes ces choses jaunies par le temps que vous et moi avons oubliées pour continuer à croire encore un peu, sur un gigantesque collage...


Mais c’est le retour à Amiens, et c’est le moment de tout ranger, tout démonter pour vider l’appartement. J’ai vraiment aimé cette ville, et je regrette un peu que tout se soit terminé si vite. Tous les soirs je vais revoir le spectacle de la cathédrale illuminée, des vraies couleurs vives d’origine, bleu, rouge, jaune brillants, que l’on projette grâce à des diapositives géantes. Ca ne se décrit pas, L. dirait peut-être "c’est ce que doit ressentir un enfant devant un arbre de Noel". J’ai mis sur ma page web des photos qui donnent au moins l’idée, jetez-y un coup d’œil.


Le reste est sans histoire. Un ami me demande pourquoi je n’ai jamais parlé de la coupe du monde. C’est simple, comme il y a quatre ans, j’ai décidé de profiter de l’occasion pour tester ma capacité à contrôler l’information que je reçois. A l’époque, j’avais réussi à ne pas savoir que la France avait été éliminée, et j’avais failli ne pas savoir qui avait gagné la coupe du monde. Cette année, c’était beaucoup plus dur, car j’avais un écran géant à cinquante mètres de chez moi et la foule qui va avec passant sous mes fenêtres en hurlant (joli spectacle au passage celui de la place vide jonchée de canettes de bière). Et puis il y a internet, et sans faire exprès on tombe parfois sur le début d’un titre accrocheur, et il faut une grande discipline pour arrêter la lecture avant de voir la suite, et il suffit d’un instant d’inattention pour gâcher tant d’efforts. Cette année, j’ai dû donc me contenter de ne pas connaître les adversaires de la France jusqu’aux quarts, aucun autre match, ni aucun score jusqu’aux demi-finales. J’ignore aussi qui a fini troisième. Tout cela paraît peut-être un peu ridicule, mais c’est la seule manière que j’ai trouvée de participer activement plutôt que de subir passivement cet événement qui déchaîne tant de passions et de violences. Et puis, je trouve que contrôler l’information ou la pub que l’on subit, c’est garder une sorte de pureté, c’est le même principe d’action de la non-violence. Bien sûr, si on reste seul, ce n’est pas ça qui va faire disparaître la coupe du monde, mais au moins j’ai le sentiment qu’on peut ne pas contribuer à l’importance démesurée que cet événement a pris.

Quant au résultat final, j’ai appris dans un premier temps celui inverse, donc j’ai pu vérifier que les deux éventualités m’ont également attristé. Malgré mon indifférence au résultat réel, je pensais à la confiance et l’optimisme que gagne un pays en cas de victoire, et je trouve que les deux en avaient bien besoin. Grande époque que celle où l’on recherche dans le sport la solution à nos problèmes politiques...

Dernière parenthèse sur l’"actualité", dans le même ordre d’idées, il y a eu la canicule, dont j’ai pu vérifier (à Milan, où la température et l’humidité sont bien supérieures à celles du nord de la France), que les bonnes vieilles techniques marchent bien : ne pas s’agiter, ne pas en parler, et voilà qu’il ne fait pas chaud. Sincèrement, à l’exception des personnes les plus fragiles, ça marche, et Jean est d’accord avec moi. Ne pas sentir la chaleur alors que tant de monde en parle est un jeu amusant. Alors pourquoi tous ces climatiseurs qui ne font qu’empirer la situation en rendant les gens dépendants, et en accentuant le réchauffement de la planète ?


... ... ...
Il y aurait encore bien des détails à rajouter, dont certains qui n’en sont pas. Je le ferai peut-être un jour.

Avant-hier j’ai acheté un guide espagnol, j’y ai jeté un premier coup d’oeil. Repéré là où je dormirai les premières nuits, le quartier où je pense que j’aimerais habiter. Dans deux ou trois jours je commence à faire mon sac, dans quatre je pars pour Madrid. J’aime l’idée de ce nouveau départ, un pays dont je ne connais rien, des objectifs clairs à réaliser en arrivant (tout le nécessaire pour s’installer quelque part, repérage, trouver un appart, les premières formalités) et puis la perspective d’une année encore toute à définir.

Je remercie tout ceux qui m’ont suivi tout au long de cette année dont j’espère qu’elle a été bonne pour vous aussi, et vous fais mes meilleurs vœux pour la prochaine.

Hasta la vista

F.

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