Palerme, mercredi soir, il est deux heures moins vingt, mais l’humeur est trop bonne pour laisser passer cette occasion de reprendre mes mails-co, Longtemps depuis mon dernier. ce n’est pas faute d’avoir des trucs à raconter pourtant, ni de penser à vous, bien au contraire, mais plutôt à cause des rythmes tranquilles de l’été, un peu comme une retraite pour bien marquer la transition entre deux années bien différentes. J’espère que vous passez tous un bon été, et que ceux que je n’aurai pas la possibilité de revoir sur Paris lors de mon dernier petit passage auront le temps de me donner quelques nouvelles...
Le récit. Depuis hier je suis de nouveau sur la route, c’est la nouveauté. Comme je connais mon sens de l’organisation, j’ai attendu avant-hier soir à 1h du mat pour commencer à faire mon sac pour tout l’an prochain, et par la même occasion finir de ranger mes affaires descendues de Paris, ce que je n’avais pas fait. Faire son sac la veille du départ est la meilleure manière d’y passer la nuit, mais aussi de ne pas stresser à l’avance les jours qui précèdent. Vers 5h du matin, à ma grande surprise et pour mon plus grand bonheur, je me rends compte que toutes mes affaires pour l’an prochain, toutes, depuis les vêtements jusqu’au filtre à eau, à mon nécessaire de magie ou aux pinces pour fabriquer des bijoux en fil de cuivre, tout tient dans un seul sac à dos, environ 6 à 7 fois moins que ce que j’avais cette année sur Paris. Chouette, ça va faire le voyage cool, avec l’impression de n’avoir renoncé à rien pour recréer mon petit chez moi là-bas. Au passage un grand merci à la technologie numérique qui permet d’avoir l’essentiel de chez soi dans une petite machine, les photos, les textes, la musique, bientôt les cours, bref, de quoi bosser pendant une année. Même si je critique souvent le progrès technique, c’est vrai que là c’est assez magique, de pouvoir vivre aussi léger..
Au passage aussi, je viens de penser que je n’ai pas annoncé à tous que je serai tout l’an prochain au Honduras, Valérie m’a trouvé un poste dans son lycée à Tegus : je m’occuperai d’encadrer la préparation des premières et terminales qui, n’étant pas assez nombreux pour avoir une vraie classe, suivent les cours du CNED, et il s’agira de leur faire quelques cours dans les matières qu’il faut, plus leur apprendre à travailler ensemble, faire des fiches, la méthode, etc. Tout ceci devrait bloquer une vingtaine d’heure par semaine à gérer comme je veux, et en dehors ça laissera du temps pour travailler avec les enfants des rues, suivre des cours de dessin, etc. Voilà, du coup on sera avec V. là-bas toute l’année, et vous êtes tous bienvenus si vous voulez passer nous voir. Pendant les vacances scolaires (et dans une moindre mesure même hors vacances) on pourra vous promener dans des purs endroits. Il y a ensuite un projet de voyage d’un mois au Mexique en juillet, et de retour en France pour une année d’enseignement à Amiens pour valider mon concours. Après...
Voilà pour la parenthèse sur les projets plus ou moins lointains, on peut reprendre le récit de cette été, en commençant par la fin. Je suis donc parti hier après-midi de Nice où j’ai passé mon mois d’août pour voir famille et grand-mère, pour descendre en Sicile voir mon autre grand-mère que je ne vois qu’une fois l’an. Jusqu’à la veille du départ, ça me faisait moyennement envie tout ce périple, deux jours de voyage pour quatre sur place, mais dès que je m’installe sur le train, qu’il n’y a plus donc qu’à être patient et voir le paysage défiler, je me sens léger. La mer et les montagnes de Ligurie, les grandes usines désaffectées à côté du port de Gênes, avec leurs énormes machines en ferraille dont on se demande à quoi elles ont bien pu servir, la grosse bonne sœur avec sa sœur et le mari (de la sœur, pas de la nonne) qui viennent s’asseoir dans le compartiment, la cinquantaine, les deux femmes bedonnantes, le mari petit avec les cheveux aplatis et la peau basanée. Chouette, je suis vraiment content d’être en Italie.
Les trains italiens paraissent vétustes quand on les compare au TGV français avec ses grands espaces, et aussi les gares et rails relativement neufs, mais du coup ici ils ont beaucoup plus de charme. Les wagons sont composés de compartiments aux murs en formica beige clair avec des veines genre bois, des fauteuils rembourrés et poilus rouges, des vieilles photos délavées de tableaux de villes. Ce n’est pas super-ergonomique quand le compartiment est plein, mais c’est convivial et en plus dès qu’il y a des places vides c’est nettement plus confortable : on peut s’étaler sur le fauteuil en face et en plus les sièges peuvent se rapprocher en faisant une sorte de lit douillet. 22h, on éteint la lumière, je m’allonge tout habillé entre les deux fauteuils à côté de la fenêtre (même si j’en laisse un coin au cas où la nonne voudrait mettre ses pieds), je peux voir le ciel nocturne et les lumières des gares, et surtout écouter le bruit et les vibrations du train qui fonce (à 70 environ) sur les rails, juste ce qu’il faut pour me bercer. C’est là que se produit un moment très lumineux : je me sens vraiment bien dans un petit cocon en translation, je me sens léger, j’ai suffisamment peu d’affaires pour qu’elles ne me pèsent pas, je n’ai plus aucune contrainte, aucun rendez-vous, juste le paysage qui défile dans la nuit et ces vibrations, je me laisse porter. Quand je regarder ce paysage qui passe, je me dis que si j’arrivais à être suffisamment attentif, je pourrai voir tout un univers dans chacun de ces images instantanées, et passer une vie à l’explorer. D’ailleurs ceux qui vivent là, dans cette maison au milieu des champs, le font sans doute, connaissent par coeur le moindre sentier, alors que moi je défile, et toutes les secondes mon oeil capte une dizaine de ces images, enregistre ce qu’il peut, et passe aux suivantes. Dix de ces univers par seconde pendant une vingtaine d’heures ! Pas étonnant que le flot de pensées s’apaise de lui-même dans ces moments, plus de pensées parasites, juste paix et confiance intérieure, évidence. Ai-je développé un rare cas d’addiction à la route ? Pourtant, à ce moment, j’ai l’impression que c’est tout ce que je demande de la vie : la route, le temps pour penser aux gens que j’aime et les sentir proche, et ce petit cocon inconnu mais protecteur qui me promène et me berce dans la nuit de campagne. Et je pense merci très fort, merci.
Pendant la nuit on passe Pise, Rome, Salerne, et je me réveille déjà en Calabre, en regardant comateux les paysages du Sud de l’Italie dans la brume du petit matin : des champs verts-secs avec des agrumes ou des oliviers ou rien du tout, des montagnes pelées avec des arbustes desséchés, des construction en béton un peu glauques et souvent inachevées : par ici, certains laissent les tiges en fer dépasser du béton de leur maison et laissent un toit plat comme s’ils devaient bientôt construire un autre étage, du coup la maison est déclarée encore en travaux et ceux qui y habitent ne payent pas de taxes d’habitation. On traverse aussi des gares grisâtres en béton vieilli aux quais vides comme une dalle de pierre au-dessus d’un tombeau ou comme le parking d’un hyper-marché de banlieue les jours de fermeture. Il y a souvent à côté des voies des wagons à marchandise rouillés et des vieilles machines ferroviaires dont on se demande à quoi elles peuvent (ou pouvaient) bien servir. J’aime vraiment ces gares, ça fait un peu voyage dans le temps, à l’époque où une centaine de kilomètres étaient encore un grand voyage.
Arrivés sur la pointe de la botte italienne, le train est coupé en trois et monté sur un grand ferry pour passer le détroit de Messine, c’est efficace mais spectaculaire, encore des bonnes grosses machines de ferraille et des ouvriers en uniforme de la marine qui les manœuvrent. Je monte sur le pont, il est 9h du matin et il fait grand jour sur la baie. Je petit-déjeune en regardant les bateaux et le port : lentilles au cumin dans une boîte de fromage blanc que j’avais emportée avec moi, j’aime toujours mes lentilles au cumin, je pourrais en manger tous les jours, puis une pomme et des gauffrettes autrichiennes que m’a offertes ma grand-mère de Nice, que je ferai durer pour mieux les savourer tout le long du voyage.
Le sol sicilien finalement, à la gare de Messine il y a un type grand et maigre, le visage allongé, la tête dégarnie et la peau basanée qui vend des "cornetti" (patisserie en forme de croissant recouvertes de sucre) et des "arancini" (grosses boules de riz frit fourrées avec du fromage et du jambon). C’est le sud. Le train aura deux heures de retard, je lis un peu tout en regardant l’étroite bande de terre entre le train et la mer avec des plages et des petites maisons de vacanciers, alors que de l’autre côté c’est tout de suite les pentes de la montagne, quelques cultures puis des arbustes puis les rochers à vif. C’est toujours très beau, jusqu’à la dernière heure je ne suis pas pressé d’arriver, même si à la toute fin on est tout de même content...
Palerme est une ville hallucinante. Hors vieille ville, il y a des gros immeubles de l’après-guerre et des larges rues dans tous les sens, où viennent s’installer les camions des vendeurs de melons et pastèques à 20 centimes le kilo. La circulation est très chaotique, quasiment pas de feux rouges, et des priorités qui se négocient chaque fois que l’on croise une autre voiture, j’ai vu deux accidents en 2 jours, mais pour le reste c’est assez fluide et on s’y habitue un peu : après tout, il suffit de conduire suffisamment vite pour ne pas avoir trop à réfléchir à ce qui se passe derrière et sur les côtés, et se concentrer sur l’avant. Le parking est anarchique, où l’on peut, et le paiement parait facultatif en cette saison. En sortant d’un de ceux-là, il y a une vieille avec son caniche en train d’insulter le chauffeur de bus qui lui a refermé la portière au nez parce qu’il soutient que les chiens sont interdits à bord : elle le menace de procès. C’est là que je rate ma marche arrière et le moteur cale à un mètre d’elle, alors elle se met à me gueuler dessus aussi : "Mais vous êtes fou !". Ehm oui, mais bon, là j’ai pas le temps.
Le soir de mon arrivée, je pars faire un petit tour dans le quartier avec le prétexte de chercher une "brioche avec glace", sorte de pain au lait relativement petit dans lequel on fait tenir l’équivalent de 4 boules de glace (là-bas ça coûte 1.40 euros). Puis j’ai envie de marcher, et finalement je me retrouve à traverser la ville. La vieille ville est d’une beauté unique : des églises à coupoles de mosquée, des grands palais baroques ou belle époque avec moulures en marbre et plafonds hauts, des traces de gothique et une influence architecturale arabo-normande (je ne pense pas que ça existe ailleurs, mais tout le monde à été par ici dans le temps), mais tout ceci en version délabrées. La plupart des murs sont noircis par la pollutions, voire décrépits, les ruelles ne sont pas toujours très propres, quelques immeubles abandonnés, dont certains ont conservé leur état post-bombardements de la dernière guerre. C’est ainsi que des classes populaires se sont installées dans ces anciens immeubles princiers. Il y a des petites ruelles dans tous les sens, le linge qui sèche au fenêtres, des gens qui installent tables et chaises dans la rue en bas de chez eux pour discuter en famille à l’ombre. Des petits enfants jouent dans les rues, tout est paisible. Parfois, au détour d’une place éclairée ou d’un couloir étroit on trouve un bar en plein air, des jeunes qui discutent en terrasse avec de la musique à tout volume. Il y a un air de liberté anarchique par ici, vraiment aux antipodes de la sérénité ordonnée d’une ville allemande, et je me demande un temps comme ça ce fait que ordre et chaos nous fascinent simultanément, puis je me rappelle que c’étaient les histoires d’Appollon et Dyonisos. Ouais. En tout cas, ça m’a donné envie un jour de visiter tout le sud, voire de descendre en bateau jusqu’à la Tunisie pas loin. Ce chaos me fascine.
Je marcherai tous les soirs des heures dans ces ruelles, il y en a de partout, et chaque, chaque fenêtre à des tâches de tableaux abstraits. Par moments, ça ressemble quand même un peu à des coupe-gorges où l’on imagine bien dealeurs et brigands attendant au coin, mais non, ça a l’air sûr, pas de problème, et c’est toujours d’une beauté à couper le souffle.
Trois jours à ce rythme, la journée avec ma grand-mère et le soir promenades nocturnes, et redépart déjà. En achetant le billet j’apprends que je ne pourrai pas monter sur le train à partir de Naples parce que c’est un rapide, il est complet et qu’il faut une réservation pour monter, du coup il faudra que je perde pas mal de temps à Rome en attendant un vrai train. Vraiment je déteste les trains rapides, avec ces histoires de réservations c’est vraiment pas souple, c’est plus cher, et ça ne fait gagner que peu de temps. Quand on voyage, c’est tellement bien de prendre son temps pour savourer ce voyage.
Bref, je monte sur mon train à Palerme, c’est là ruée car tout le monde voudrait une place assise et la plupart sont réservées, je finis par tenter ma chance sur un siège dont le propriétaires ne montera pas. Chouette. Je me retrouve dans un compartiment avec un gentil vieux barbu et chauve qui a réussi l’exploit de prendre une des seules trois places non réservées du train, puis un jeune musclé aux cheveux décolorés et au djambé avec sa maman qui lui fait des gestes par la fenêtre. Il a une réservation pour la place numéro 27 qui n’existe pas : notre compartiment s’arrête à 26 et le suivant commence à 28, et le strapontin dans le couloir n’a pas de numéro. Au départ tout le monde soupire de soulagement car on va pouvoir garder nos places. Le train s’arrête 100 m plus loin, deux filles avec réservation débarquent, ouf, il y a la place pour tout le monde. Un palermitain moustachu offre tout de suite la moitié de son dîner, un de ses deux beignets, aux filles qui refusent et acceptent un petit bout, le jeune beau sort un pac de jus d’oranges que lui avait préparé sa maman et explique qu’elles ont besoin de vitamines. Non merci. Mais c’est quand même sympa que chaque fois que quelqu’un sort un truc à manger il en offre à tout le monde. La suite du voyage se déroule paisiblement, j’ai le temps de savourer le paysages et ses transformations, la campagne du Latium, celle toscane, puis celle de l’Emilie et la plaine du Po’. J’adore toujours ces voyages en train...
Voilà voilà. Tout ça fait un mail un peu plus long que prévu pour parler de cinq jours (le mail est écrit en deux temps, la fin a été rajoutée aujourd’hui, d’où quelques incohérences temporelles), j’ai encore bien des trucs à raconter mais ça sera pour une prochaine fois. Je vous souhaite toujours à tous plein de bonheur.
Hasta la vista
F.