Des idées économico-politiques sur la vie

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"The dreamers ride against the men of action
Oh see the men of action falling back."

Leonard Cohen

15 juin 2002

Aujourd’hui je passais sur Saint-Michel, et j’ai donné un ennième coup d’oeil aux affiches des kiosques à journaux. Des titres, toujours les mêmes, du type : que faire après le Bac, la comparaison des classes prépa, le salaire des cadres,la coupe du monde (ça j’évite, j’ai décidé par jeu d’éviter toute information sur qui joue, contre qui, quand, le rêve c’est de ne pas savoir qui aura gagné, mais ça risque d’être très dur), pour ne pas parler de la presse féminine et masculine toujours plus abondante. Cette fois, je me dis que c’est vraiment intenable : pourquoi donc les gens continuent à vivre prisonniers de ces stupides règles du jeu ? Qu’est-ce qui les contraint à regarder par terre ? Comment peuvent-ils accepter de vivre sans chercher à voir la lumière ? Certains y sont peut-être déjà parvenus, mais s’ils étaient nombreux, le monde ne serait pas coincé dans ce système absurde.

Je précise un peu mieux ces idées. Je ne suis pas en train de critiquer tout ce que les gens font, mais plutôt le fait qu’ils ne puissent pas concevoir qu’ils auraient pu faire autre chose. Imaginez la vie d’un pion sur un échiquier : il peut rester sur place, ou avancer, avec un petit écart de tant en tant lorsqu’il a la possibilité de manger un collègue. Mais de toute façon il n’ira pas très loin, au plus d’un côté à l’autre de l’échiquier. Bien sûr, notre petit pion aurait pu prendre conscience de sa situation, et se ballader autrement sur son jeu, ou sortir du jeu, ou encore continuer à jouer, parce qu’après tout il aime ça. De même, nous sommes des pions dans un grand jeu, un jeu avec des règles : on ne fait pas n’importe quoi, il faut se nourrir de temps en temps si on veut continuer à jouer, et aussi des règles plus précises comme : il faut penser à ce qu’on fera quand on sera grand, il faut travailler pour gagner son pain et pour être utile à la société. Toutes ces règles nous ont été inculquées quand nous étions gamins, si bien que nous les répétons sans cesse, comme pour nous convaincre que c’est bien là la réalité, la vie, ou que sais-je encore. Les questions que je pose ici sont : est-ce que ces règles sont toutes nécessaires ? Est-ce qu’en les suivant nous sommes plus heureux qu’en ne les suivant pas ? Je crains que la réponse soit non, et qu’en fait nous les respectons uniquement dans le but d’entretenir un système établi, qui nous a programmés pour cela.

Dans la suite, je vais énoncer les idées sur la contre-productivité des grands systèmes, qui ont le mérite d’expliquer le mécanisme qui a conduit à cela et qui entretien la machine. J’essaierai ensuite de passer en revue certains prejugés que je trouve tout à fait contestables. Si vous avez d’autres idées ou conseils, je veux bien les rajouter.




La contre-productivité

Je vais exposer ici des idées de Ivan Illich que j’ai lues dans des ouvrages de Jean-Pierre Dupuy, notamment "La trahison de l’opulence".

Il y a deux manières de produire une valeur (santé, éducation, déplacement, objet de consommation) : le mode autonome, qui fait appel aux capacités et énergie individuelles, et le mode hétéronome, qui correspond à une production externe, industrielle, par un procédé dont la maîtrise complète échappe à l’individu. Par exemple, on peut être en bonne santé en gardant une bonne hygiène de vie, ou en faisant appel à de la médecine institutionalisée. On peut se déplacer en utilisant sa propre énergie pour marcher ou faire du vélo, ou alors utiliser la voiture ou l’avion. On peut vivre dans un environnement non pollué, ou compenser la pollution par des dispositifs tels que la climatisation. Ces deux modes de productions sont nécessaires, l’hétéronomie servant à enrichir les capacités autonomes de l’individu, qui restent tout de même le but de l’humanité. Or, le développement excessif du mode de production hétéronome peut entraîner une dégradation des capacités autonomes de l’individu : par exemple, le développement des transports provoque un éclatement de l’espace qui fait obstacle au déplacement à pieds. Cette dégradation des capacités autonomes provoque alors une demande accrue de substituts (qui ne compenseront pas cependant le dommage subi) de type hétéronome, c’est-à-dire plus de transports, plus de consommation. Ce surcroît d’hétéronomie va attaquer encore plus l’autonomie, et on tombe là dans un cercle vicieux que Illich appelle contre-productivité.

Je vais maintenant donner des exemples :

1) La contre-productivité des transports, par un calcul de J.P Dupuy que je trouve très éclairant
Les français consacrent en moyenne 4h par jour à leur voiture (entre temps passé dedans pour se déplacer, et temps passé à travailler pour payer voiture et essence). Or ils parcourent en moyenne 28 km par jour (y compris la distance parcourue pour se rendre en vacances à l’autre bout de la France). Distance divisée par Temps mobilisé pour la parcourir, on trouve 7km/h. Cela veut dire que si tous les français renonçaient à leur voiture et se déplacaient uniquement à vélo, ils gagneraient énormement de temps, et ils iraient plus vite….
Ceci montre à quel point les transports finissent par réaliser le contraire de ce pour quoi ils ont été conçus : ils ralentissent, et en plus ils arrachent l’individu de son contexte spatial, où il pouvait se déplacer librement. De même, les transports de plus en plus rapides ont favorisé la création de villes-dortoir et de banlieues généralisées, où il n’y a plus rien, ni vie, ni commerce, puisque les gens vivent, sortent et travaillent ailleurs.
Or, la solution la plus communément proposée pour résoudre ce problème, c’est de construire des transports de plus en plus rapides et moins polluants, en oubliant que ceux-ci aboutiront à une nouvelle organisation de l’espace, augmentant encore les disctances que les gens devront parcourir. C’est l’exemple parfaitt de la contre-productivité.

2) La contre-productivité du travail
Au départ, le travail servait comme moyen pour assurer aux hommes des conditions d’existence satisfaisantes (et autonomes). Or aujourd’hui, il devient une fin en soi : on fait travailler les gens pour les occuper, même si leur emploi ne sert absolument à rien. Et plus on rentre dans cette logique, plus cela paraît intolérable de ne pas travailler. Je rappelle aussi que le travail n’a pas vraiment progressé, puisqu’en fait il y a aujourd’hui de plus en plus de travail non qualifié et répétitif (la chasse, la cueillette,l’agriculture, l’artisanat demandent plus de compétences que le fait de taper des factures sur un ordinateur. Le problème est que ce travail de plus en plus répétitif paraît de plus en plus intolérable, et donc que seule une récompense de plus en plus grande pourra nous le faire supporter. D’où la nécessité de la croissance économique (dont je reparlerai) qui s’accompagne d’une plus grande charge de travail, encore plus aliénant.
Je reviendrai sur le sens du travail dans les paragraphes qui suivent.

3) La contre-productivité de la médecine
Comme je l’ai précisé plus haut, la manière autonome d’être en bonne santé c’est d’avoir une bonne hygiène de vie, que la médecine (hétéronome) viendrait compléter si necéssaire. Or, aujourd’hui les modes de vie sont devenus absolument inacceptables par notre organisme (stress, pas de temps de convalescence, nécessité d’être toujours performants, rythmes frénétiques…), si bien que les capacités autonomes sont atteintes. La médecine devient alors le moyen par lequel la société peut maintenir les gens dans le système, en acceptant de déguiser le malaise de notre organisme qui rejette ce pour quoi il n’est pas fait, en maladie.
Ainsi, on entends souvent que 75% des maladies sont simplement liées à notre mode de vie (psycho-somatiques). Elles n’existeraient plus si on vivait dans un autre système. Ces maladies que nous provoquons nous-mêmes sont d’ailleurs bien plus meurtrière que les cas bien rares où les progrès éclatants de la médecine se révèlent fondamentaux : pour un homme sauvé par une greffe d’organe, combien en tuons-nous sur la route, par l’alcool et le tabac (cancers, crises cardiaques…) ou simplement les déséquilibres alimentaires et le stress ? J’ai trouvé un jour une statistique intéressante : une augmentation de 10% des frais médicaux dans une région de France a augmenté l’espérance de vie de 2 ou 3 mois, alors que la diminution de 5% de la consommation d’alcool a augmenté cette même espérance de 6 mois.
Or aujourd’hui on assimile progrès de la santé et augmentation des dépenses médicales, qui en effet n’ont fait que monter exponentiellement dans les 50 dernières années. Or, j’ai appris lors d’un stage à l’INED (institut démographique) que si l’espérance de vie a bien augmenté, l’espérance de vie en bonne santé (et indépendante) a elle très peu varié.
Je rappelle aussi, qu’il peut paraître curieux de sacrifier des années de jeunesse pour travailler et payer les soins qui nous maintiendront en vie un an de plus entre 82 et 83 ans.
Enfin, on pourrait aussi parler ici des méfaits des antidépresseurs (la prozac-génération) que j’ai pour l’instant eu la chance de ne pas voir en action dans mon entourage. On pourrait aussi parler du fait que nous sommes en train de vouloir nier la mort et la maladie, en les rendant totalement inacceptables et en laissant supposer qu’on les vaincra un jour.
Voilà donc plein d’idées en vrac, il pourrait y en avoir bien plus, pour montrer que certains progrès ne vont pas de soi. Bien sûr, c’est très facile de démolir ces points de vue en les caricaturant pour les assimiler à un refus total du progrès médical, et en expliquant que nous vivons mieux qu’au moyen âge ou que dans certaines villes pauvres du Tiers Monde. Pourtant, ce que je dis ici, c’est simplement qu’il faudrait faire des distinctions parmi tous les progrès : il y a ceux qui permettent à moindre coût d’améliorer nos capacités autonomes comme : savoir qu’il vaut mieux travailler en milieux stérile en cas de blessure ouverte, accouchement ou opération chirurgicale, réparer des fractures, l’utilisation de médicaments de base, les techniques de réanimation, les opérations "simples" (appendicite…). Il y a cependant des progrès plus discutables, étant donné le coût (non seulement financier) pour nous : était-ce vraiment dangereux d’accoucher à la maison ? Où est-ce vraiment souhaitable de retenir quelqu’un qui souhaite partir naturellement, pour ensuite se poser des questions sur la nécessité de le débrancher ensuite ? (au fait, je pense que celui de l’euthanasie est encore un problème mal posé, il ne faudrait pas en arriver là, mais j’expliquerai ça une autre fois). Ainsi, et ça a même été démontré par des modèles économiques (cf le paradoxe de Hirschleifer), cela peut être mieux pour tous de vivre dans une société où on a un certain retard technologique, même si chacun dans le nouveau monde a la possibilité de ne pas profiter de l’innovation…

4) La contreproductivité de l’éducation
Je ne m’attarderai pas là-dessus, j’ai fait un résumé du bouquin d’Illich Une société sans école. Il s’agit ici juste de souligner que parfois l’allongement des études et le développement de l’apprentissage institutionnalisé conduit à une dévalorisation de l’apprentissage autonome, celui de la vie (on remarquera à ce titre la baisse des savoir-faires artisanaux et de la qualité des produits manufacturés) et la démission de certains acteurs fondamentaux (les familles).

5) La contreproductivité de l’alimentation
Là aussi, il s’agit juste de souligner que l’apparition d’une production trop hétéronome conduit à de nouveaux dangers alimentaires (il suffit de penser à tous les scandales récents) et à une baisse de qualité, alors même que nous sommes dans nos pays dans un système de surproduction.

Conclusion

J’ai essayé ici de montrer une explication que je trouve très puissante de nombreux effets pervers que l’on trouve dans les grands systèmes : les activités des hommes finissent par aboutir au résultat contraire que celui pour lequel elles ont été conçues. On voit ici la perversité de ce mécanisme : la seule solution qui se présente le plus souvent c’est celle qui aggrave les choses, puisqu’on essaie de compenser le mal en s’enfonçant encore plus dans celui-ci. Ce n’est pourtant que la prise de conscience de ces boucles de contre-productivité qui nous permettra éventuellement d’en sortir.




La valeur : comment juger de ce qui est bien ?




Le travail : quel est son sens ?

J’ai été aujourd’hui chez un pharmacien, il expliquait comment une mutuelle refusait de lui rembourser certains médicaments qu’il avait vendu, il expliquait qu’il en avait marre, qu’il travaillait 6 jours par semaine, qu’on ne peut faire confiance à personne ici-bas, et que nous les jeunes sommes bien naïfs de croire que la vie est belle. Ma question est pourquoi continue-t-il ainsi ?

Chez les gens, il y a plusieurs idées ancrées très profondément. Il faut travailler pour être utile à la société, il faut travailler pour gagner sa vie et, si on leur démontre que c’est faux, ils proclament en dernière instance que le travail c’est ce qui donne un sens à la vie et éloigne du péché. Bien sûr, on ne peut alors plus réfuter ce dernier argument. C’est vrai, comme le dit la morale capitalo-protestante, la vie n’est que souffrance, et pourtant nous devons continuer aveuglement notre chemin en espérant en une grâce qui viendra le jour du jugement dernier.
A ce stade, nous pouvons présenter nos condoléances, et nous faire à l’idée que la vie des gens est triste, mais que personne n’y peut rien car de toutes façon les choses doivent être comme elles sont.

Arrêtons un moment toutes ces conneries. Je vais essayer ici de vous montrer que le travail n’est pas une nécessité, et que souvent il ne sert qu’à occuper le temps des gens qui ne sauraient pas quoi faire autrement. ….


La croissance économique

Notre système n’est pas parfait mais c’est le meilleur qu’on ait pu trouver.

Qu’est-ce que la vie ?

Non, la vie ne se réduit pas une simple augmentation des cycles de consommation-production…

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