Des anges et des hommes


mardi 7 décembre 2004, par V.

Bonjour à tous,

J’espère que vous allez tous bien et que les rigueurs de l’hiver français ne viennent à bout ni de votre moral, ni de votre résistance aux microbes. Ici, le soleil continue à briller très fort et les nuages de certains jours, trop découragés devant l’inégalité du combat, semblent avoir définitivemnt renoncé à la lutte. Il fait donc chaud au pays-bruyant-du ciel-bleu.

Je vous envoie pèle-mêle quelques nouvelles vécues, vues, lues ou entendues ces derniers jours, qui ne sont peut-être que des prétextes pour vous dire que je pense à vous.


1) Choses lues/entendues.

Alors que je faisais une leçon sur les classes de mots invariables en 6ème, une de mes élèves hollandaise, Teske — la reproduction avec sa petite soeur des 2 anges de Michel Ange sur le plafond de la chapelle sixtine — écrit comme exemple de phrase pour illustrer ce qu’est une conjonction de coordination : "J’aime Dieu ET Valérie". Un autre de la classe, Yohan, pendant un cours sur les compléments essentiels, on venait de voir successivement les COD, les COI, on arrivait aux COS, me demande : "mais Valérie, où est-ce que tu vas les chercher ? Comment tu fais pour les inventer ?" A la question : "Que voulez-vous faire plus tard ?" Giulia répond : "Travailler à l’ONU, pour aider plein de gens et faire l’important, ou dans un club méd, mais avec piscine…"


2) Choses vues

A l’entrée du lycée, sous un arbre, je parle avec la mère de Teske. Teske arrive se contorsionne sur une branche et m’offre une fleur. Je m’étonne qu’une si belle fleur soit sur un arbre aussi commun, mais prise par la conversation, je ne me pose pas de question. Teske m’embrasse et retourne en cours. Je rentre chez moi et je mets la fleur dans l’eau. Le lendemain, sous le même arbre, je vois la sous-directrice, très ennuyée. Elle m’explique qu’elle collectionne les orchidées rares - elle en a plus de cent espèces - et qu’elle avait greffé à l’arbre, il y a peu, trois espèces d’orchidées qui fleurissent une fois l’an "et alors qu’il y avait deux jours que La Fleur s’était ouverte, un sauvage l’avait ignoblement arrachée"… Oups… Je lui dis que ce n’était sûrement pas quelqu’un de malintentionné et que c’était plus par ignorance que par méchanceté… Mais elle insiste :"non, non, ce sont des sauvages, crois-moi Valeria, les gens ne respectent rien ici, quand quelque chose est beau, il faut qu’ils le cassent, qu’ils l’arrachent…" Je me souviendrai que c’est un angelito qui m’a offert, sans le savoir, ma première orchidée.

Je suis rentrée et j’ai regardé ma fleur. Je n’ai rien dit à Teske.

3) Choses vécues

Samedi matin, 8h, le téléphone sonne :
-Allo, Valérie, c’est M. (une élève de 3ème)
-Bonjour M., tu vas bien ?
-Non, ça va pas, le père de L. est mort hier soir (une de mes autres élèves). Viens avec nous à la veillée, on vient te chercher. (…)
Évidemment, je suis sous le choc, je pense à une crise cardiaque… On se retrouve devant le lycée et on part en voiture à "la Funeraria Milagrosa" - rien que ça… Dans la voiture, Lia décomposée se serre dans mes bras, d’autres camarades de la classe sont là, nous restons tous silencieux. Arrivés au funerarium, une de mes mères de famille me prend à part pour m’expliquer le drame : le père s’est pendu, la famille avait des soucis financiers, il était déprimé, il a décidé d’en finir…
La mère me voit, elle se blottit et pleure doucement dans mes bras. Je la trouve magnifique et digne dans sa douleur.
Dans la petite pièce, où le cercueil est déjà là, il y a un monde fou, je suis frappée par la solidarité qui règne : les élèves sont restés toute la nuit éveillés avec Lia qu’ils ont recueillie chez l’un d’eux, les parents eux sont restés avec la mère.
A présent, on se met en cercle, tous debout les uns contre les autres,dans la pièce pour des chants et des prières. Comme je ne connais pas les paroles, je reste silencieuse et j’observe. Celle qui fait office de prêtre joue de la guitare et récite un discours en le chantonnant. Elle me sidère par sa capacité à psalmodier sans s’arrêter, c’est une véritable litanie ininterrompue qu’elle débite, mi-chant, mi-oraison. Plusieurs fois, il me semble qu’elle va faire une pause pour réfléchir à ce qu’elle va dire… Mais non les mots s’enchaînent à un rythme effreiné "Jesus te ama, Jesus te cuida, Te amo Jesus, Jesus esta contigo…" Ses mots me saoulent, je me rends compte que je ne les écoute même plus tant ils me bercent, comme si le sens n’importait pas. En plus, comme ça fait près d’une heure que je suis debout sans bouger, j’ai l’impression d’être comme droguée, car il fait aussi très chaud et, vu la solennité du moment, je n’ose pas retirer mon gilet… Bref, je l’écoute chantonner, j’observe ses mimiques, j’ai l’impression d’une performance d’actrice… J’attends la suite… Et pas manqué : alors qu’elle est en train de dire qu’elle connaît depuis peu la maman, mais qu’elle l’aime comme une soeur… Qu’on doit tous fermer les yeux et prier pour aider la mère de Lia à surmonter ce moment douloureux. Pendant ce temps, son portable sonne, sonne, sonne… On a toujours les yeux plus ou moins fermés… Elle le sort de son sac et commence à rechercher tous ses messages en contrôlant l’heure. J’ouvre complétement les yeux et la regarde, elle n’est pas génée, les autres ont toujours les yeux fermés… Je me dis :"Je suis au Honduras !"
Tout ça pour dire, qu’encore une fois, j’ai pu vérifier que ceux qui portent véritablement en eux les valeurs chrétiennes n’ont pas une foi ostentatoire, et ne ponctuent pas chacune de leurs phrases par "Jésus…" Après ses chants, elle est partie, avec elle tous ceux qui étaient venus une bible à la main. Nous, on est restés. Les mains dans les poches et la tête basse.


4) Choses compliquées

L’esprit de négoce commence tôt chez nous, des 6èmes de ma classe l’ont compris. Elles ont récupéré tous les livres qu’elles trouvaient partout sur leur chemin —euphémisme sympathique— dans les couloirs, dans les armoires des classes, à la bibliothèque -où le choix est quand même plus varié- et les ont vendus à d’autres élèves du lycee. Puis, celle qui avait initié les vols et la revente, s’apercevant qu’elle allait être prise, est tout bonnement allée rapporter ingénument deux livres au CDI, en expliquant qu’ON voulait les lui vendre, mais qu’ayant vu le tampon de la bibliothèque sur la page de garde, elle se demandait s’il ne s’agissait pas de livres volés…
Du coup, ses copines se sont fait attrapper et vont être punies. Elle, nie tout en bloc et a un applomb qui ferait pâlir Madame de Merteuil.
Un peu plus tard,je vois sa mère qui m’explique que sa fille ne faisait qu’acheter et qu’elle l’encourageait, car payer 70 lempiras (soit 4 euros) des livres qui en valent dix, c’était une bonne affaire !
Finalement, elle va passer en conseil disciplinaire, ainsi que ses deux autres amies. A nous de savoir qui a juste acheté et qui a vendu. Chacune accuse l’autre et on reste dans le flou, avec pourtant ce problème à gérer : chaque année des centaines de livres disparaissent et notre fond va finir par devenir une peau de chagrin, malgré les crédits généreux de la France.

Petite digression illustrative :

Lors de ma 1ère année au Honduras, j’avais hérité d’une classe de 4ème plutôt pénible. On travaillait en cours la grammaire avec des manuels qui ne devaient pas quitter la classe.
Or, je me rends compte un matin, en redistribuant les livres qui leur avaientt été prêtés la veille, qu’il m’en manque deux, ce qui est très gênant car n’en ayant que 14, avec 12, je ne peux plus les utiliser en classe entière… Je demande aux élèves qui, par mégarde, en aurait emmené un chez lui… Silence religieux. Je finis par leur dire que peu m’importe qui les a, ce que je veux, c’est les récupérer au plus vite…Pas plus de réaction…
Dépitée, je leur dis alors que c’est très simple, que je ne leur referai cours que lorsque les livres manquants auront été remis dans les tiroirs de mon bureau. J’ajoute que ce sera sûrement drôle pour eux, au début, de ne pas avoir cours, mais qu’on en reparlera dans quelques semaines. Et je leur dis que, dès lors, ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Je prends une nouvelle et je mets à lire toute l’heure, tranquillement, tandis qu’ils restent éberlués.
Le lendemain, sereine, j’arrive en cours. Mes élèves sont installés, prêts à travailler. Je regarde dans mon bureau et je découvre, non pas 2, mais TROIS livres(!) L’un d’eux avait dû en garder un, il y a plusieurs années, mais ne sachant pas combien il m’en manquait, il avait pensé que le sien faisait partie du lot…Voilà, comment j’ai "gagné" un manuel… c’est vous dire le nombre de livres qui disparaissent sans que personne n’y prenne garde… Bref, ce fut un coup de bluff chanceux. Fin de la digression.

Revenons à mes trois filles. Un midi, l’une des trois, la plus fragile, est venue me voir, affolée, en pleurs et m’a expliqué que les 2 autres la menaçaient, si elle parlait, de représailles sévères : cahiers passés à l’alcool à 90°, ostracisme, coup de fils et lettres anonymes l’assurant qu’elle allait être renvoyée définitivement "car elle était trop bête pour rester au lycée…" Bref, elle n’est pourtant pas si bête, car elle a enregistré sur son portable, une conversation où l’une des 2 autres lui ordonnait de continuer de mentir. Elle doit apporter le portable demain, affaire à suivre.
J’avais donné à toute la classe une rédaction dont le sujet était :" Qu’est-ce que l’honneteté selon vous ?" Je vous joins telle quelle, le développement de "Madame de Merteuil". Je n’avais donné aucune consigne de mise en page, ni de structuration du texte, je n’ai que deux élèves sur toute la classe qui ont eu l’idée d’aérer leur texte. Bon nombre d’élèves de seconde n’écrivent pas si bien. Elle a 11 ans…

Un jour, une fille a volé un livre d’une bibliothèque. Cette fille a dit que c’était un garçon qui avait volé le livre. Ce garçon pour ne pas se disputer avec la fille, il a dit que c’était vrai. La bibliothécaire a parlé avec le garçon. Et comme le garçon a dit la vérité,que c’était lui qui avait voler le livre,la bibliothécaire lui a dit que c’était maintenant à lui le livre.

Pourquoi il est important d’être honnête ?

Par l’exemple que j’ai fait. La fille aurait maintenant ce livre si elle avait dit la vérité et si elle était honnête.

Continuation de l’histoire :

La fille n’a pas pu dormir. En pensant que le livre serait à elle si elle avait dit la vérité.

Pourquoi il est important d’être honnête envers soi-même ?

Par l’exemple que j’ai fait. La fille n’a pas pu dormir, si elle aurait dit la vérité elle aurait pu dormir.

Histoire : Quelqu’un a volé un stylo à ma maman. Ma mère dit que c’est Gloria qui a volé son stylo. Mais c’est pas Gloria, c’est Emilie. Et Emilie ne dit rien alors ma maman se fâche avec Gloria.

Pourquoi il est important d’être honnête envers les autres ?

Pour l’exemple que j’ai fait. Si Emilie avait dit la vérité ma maman ne serait pas fâchée avec Gloria. C’est pour sa qu’il est important d’être honnête.

Arguments : Parce qu’on peut dormir.
Parce qu’on dit la vérité.

Fin de l’histoire :

Avec Patrick, on a entendu les filles, à tour de rôle et séparément, mercredi matin. Elles s’étaient mises d’accord et nous ont toutes trois donné encore une autre version, cette fois définitive. Celle qui avait ordonné de mentir par téléphone a avoué avoir volé une vingtaine de livres, avec la plus faible —qui, elle, a toujours nié— et elle dit les avoir remis en vrac sans être vue parce qu’elle a eu des remords, et qu’elle ne veut pas être exclue du lycée.
Ensuite, on a vu les parents et on marchait sur des œufs avec eux —car ici c’est comme aux USA, il y a des procès pour tout, les enfants sont des rois tout puissants et comme les filles pleuraient en sortant du bureau, il ne fallait pas quand même qu’ils nous poursuivent pour "torture psychologique"…
Patrick a donc du préciser qu’on ne les avait pas frappées, ni menacées —ce qui est quand même fou— mais qu’elles-mêmes s’étaient rendu compte de la gravité des fautes accumulées… Les parents nous regardaient les bras croisés, le regard inquisiteur, comme la statue du Commandeur de Don Juan…Pensant sans doute que la meilleure défense, c’est l’attaque.

Mais Patrick a été royal, il a commencé par dire que dans un cas pareil, la seule option était l’exclusion définitive —pas de confiance, trop de mensonges, de manigances— puis ayant vaincu l’arrogance des parents, il leur a dit que, pourtant si l’on pouvait compter sur eux, il y avait une autre solution, plus souhaitable… Les parents ont tous dit tout de suite oui, oui, sans même savoir quoi.

La sentence : elles devront donc pendant une semaine accomplir un travail social, comme aider à ranger la bibliothèque après les cours. Il faut espérer qu’elles ne vont pas la vider.

Affaire réglée ?
Pas vraiment, on s’est tous fait rouler dans la farine, les vols dans les classes de 6ème se multiplient depuis, et il apparait, à présent très clairement, que la responsable de nombreux vols, est celle qui s’est toujours mis en scène dans la position de faible victime !

Ca donne envie de relire Les Liasons dangereuses… L’ingénuité un peu bête de Cécile de Volanges n’est-elle pas plus fatale finalement que le machiavélisme passionné de Mme de Merteuil ?
A voir…

Je vous souhaite une bonne semaine et j’attends de vos nouvelles.

Un abrazo muy fuerte a todos,

V.

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