- Au fait, que veut dire arriver pour vous ?
- Agir au lieu de rêver. Et pour vous ?
- Perdre du temps…
André Malraux
Lundi soir, tard, nous voilà prêts pour le récit des dernières vacances de Pâques chez les Garifunas de la côte nord, vers la Mosquitia. Moins récit cette fois car ce sera déjà la quatrième fois que je passe dans le coin, et le quatrième mail, sans compter ceux de Valérie. Mais bon, on cherchait un coin tranquille en évitant la foule parce qu’on ne s’était pas encore bien remis des vacances précédentes, et dans à peine un mois et quelques jours il y en a de nouvelles.
Donc voilà, pour ceux qui ne le sauraient toujours pas, les garifunas sont des descendants des esclaves africains de Cuba ou de la Jamaique, installés sur toute la côte Caraibe, entre le Belize et le Nicaragua, et parlant un dialecte créole. Ils construisent leurs villages sur les bords de la mer et vivent essentiellement de pêche et d’agriculture (bananes, manioc et coco), ils font aussi d’excellents marins sur les bateaux de pêche, de marchandises ou de croisières. Leurs petites maisons sont traditionnellement en bois peintes de couleurs vives ou en terre (sur un support en bambous), avec toit de feuilles de palme, ce qui donne des villages très colorés presque sur le sable ou grimpant un peu sur les collines verdoyantes sur le bord de mer. Donnez un coup d’oeil aux photos que j’ai finalement pu ramener et que j’ai mis sur mon site, ça vaut toutes les descriptions.
Ce qui est remarquable, dans ce coin paumé et si pauvre, c’est la gentillesse des gens. Des femmes chez qui nous avions acheté du casave (galettes de manioc) qui nous font frire des poisson en plein après-midi, les gamins grimpés sur un cocotier qui nous offrent leurs noix de coco pour en boire le lait. La maxime c’est en quelque sorte, "on est pauvres, mais ce n’est pas une raison pour ne pas sourire". La vie est paisible par ici, les gens ont du temps.
Est-ce pour autant le paradis par ici ? Ceux qui y vivent ne voient pas tous les choses comme ça, même si la plupart des gens qui sont partis gagner de l’argent aux USA ou sur les bateaux reviennent après. Ils trouvent qu’on vit mieux ici, à condition d’avoir de l’argent. Je vais essayer d’esquisser un brève description de l’activité économique. Pour ceux qui ne trouvent pas cela très drôle, ils peuvent passer directement à la dernière partie du mail.
On se place à l’échelle d’un village :
Rentrées d’argent : le salaire des fonctionnaires (infirmières, instits), des marins et surtout des immigrés clandestins aux USA (dans presque toutes les familles des gens partent, les organisations de passeurs clandestins viennent proposer leurs services dans les villages les 5000 dollars !!)
Répartition de l’argent : comme tout le monde peut se construire sa propre maison et obtenir sa nourriture , personne n’en manque. Il suffit en effet de planter quelques légumes, cueillir des noix de coco ou pêcher juste devant le village avec un bout de fil et un hameçon grossier, les poissons ne manquent pas. Il n’y a pas de marché pour la nourriture. Le seul argent qui circule à l’intérieur de la communauté vient de petits services, par exemple pour acheter des pains de coco que certains fabriquent chez eux, ou du commerce de produits importés de la grande ville. Si vous n’avez pas de revenus venant de l’extérieur, il est très difficile de gagner de l’argent.
Dépenses :
- Investissements : Etant donné le manque d’infrastructures et les capitaux relativements modestes, le nombre d’investissements possibles est très réduit : ouvrir un internet café (seul petit commerce qui rapporte), acheter un bus de ligne (ça oui, c’est rentable, au bout de deux ans vous avez de quoi acheter un deuxième bus, mais il faut connaître le métier), ou de la terre. Ou alors payer des études aux enfants. Ceci dit, puisque l’état de développement technique est très réduit, la plupart du temps les études ne permettent pas de décrocher un travail qualifié, et constituent donc rarement un investissement rentable. Morale : ceux qui reçoivent de l’argent ont peu de possibilités de le placer et de démarrer une activité localement. L’argent est produit à l’étranger, et dans le village on est consommateurs nets.
Voici un exemple concret. A Limon, un type travaillant depuis 10 ans aux USA a mis toutes ses économies dans la construction d’un hotel qu’il voulait tout confort : chambres avec clim et télé par satellite, etc. Il continue à travailler pour payer les employés, car pour l’instant il n’y a pas plus d’une dizaine de clients en trois mois, mais il espère que les choses changeront le jour où l’Etat fera goudronner la route qui conduit à Limon. Ce qui est triste, c’est que même si par le plus grand des hasards l’Etat se décide à refaire cette route avant que l’hotel ne tombe en ruine sous le poids des années, ça risque de ne pas marcher. Plusieurs détails ne sont pas faits pour plaire au touriste étranger, pour ne pas dire qu’ils sont faits en dépit du bon sens : planter une rangée de cocotier juste devant l’hotel qui vous cache la vue sur la mer, c’est dommage. Si en plus on remarque que sur la façade avec vue l’architecte a placé la cage d’escalier, les toilettes, et la plus petite chambre (la moins chère), alors que les meilleures chambres ont vue sur le couloir intérieur, vraiment on se dit qu’il n’ont pas trop réfléchi. Quant au touriste hondurien, plutôt rare mais ayant le bon goût d’être indifférent à la vue sur la mer pourvu que sa chambre soit équipée de clim et télé, il ne viendra pas non plus : un ladino ne passe pas ses vacances dans un village garrifuna, et les garrifunas vont tous dans les villages où ils ont de la famille qui les héberge. Voilà donc comment jeter à l’eau dix ans d’économies en construisant un cathédrale dans le désert, c’est triste…
- Consommation : Puisque les possibilités d’investissement sont limitées, une grosse partie de l’argent reçu passe pour la consommation. Il faut souligner qu’ici comme hélas dans la plus grande partie du monde, les gens sont très soucieux des apparences : si vous avez de l’argent, vous êtes quelqu’un de bien, donc il faut le montrer. Dès qu’on peut, on s’empresse donc de faire construire une maison en béton (qu’il faut apporter de loin) et on voit déjà les premiers pavillons individuels à deux étages (avec entrée type temple-grec, encadrée de deux colonnes) du style des banlieues américaine. Peu de gens achètent des voitures parce que dans un village de moins de 5000 habitants ça ne sert à rien, mais il y a déjà quelqu’un qui frime en tournant en rond dans les rues en terre du village avec une voiture sportive.
A part ça, côté petite consommation, le choix est très limité par les possibilités du transport en bus scolaires. Peu de vêtements à acheter puisqu’avec la chaleur on ne s’habille qu’avec t-shirt et tongues, on ne peut s’empêcher qu’ils sont souvent dernière mode de Harlem, basket ou rappeur. Quelques gadgets du genre vélos pour les gamins, mais ça ne va pas très loin. Remarquez qu’on ne trouve que des VTT derniers modèles importés, alors que les honduriens auraient pu produire eux sans trop de difficultés des vélos plus simples, du genre de ceux qu’on utilisait il y a quinze ans et qui marchaient très bien. Du coup, on a l’horrible impression que toute la richesse qui arrive de l’extérieur est utilisée pour acheter des boissons gazeuses (cocas, etc) et des bières en bouteille, que l’on produit loin et que l’on transporte de loin à prix fort (et consommation d’énergie aussi) : un épicier peut faire un jour de voyage aller et un retour en bus et bateau pour acheter 3 caisses de cocas. Comme en plus le village s’est enrichi, on a désormais pris l’habitude de boire ces boissons glacées. Or, comme dans plusieurs villages il n’y a ni frigos ni électricité, on fait venir la glace tous les jours par bus !!! Vive le progrès. A Sangrelaya, une famille d’émigrés aux USA à fait venir désormais groupes électrogènes et frigos pour produire de la glace, elle va faire vite fortune, et le marché s’agrandit. Les glacières ne sont utilisées bien sûr que pour les boissons car le reste de la nourriture n’en a pas besoin, étant consommé frais et sur place. Un bref calcul révèle les sommes faramineuses que les gens dépensent en boissons glacée, c’est effrayant, pour certain c’est la totalité de leurs revenus. Et bien sûr je ne parle pas des bouteilles en plastique qui finissent sur la plage, car c’est une autre histoire.
Résumons donc : Aucun problème pour satisfaire les besoins primaires, c’est déjà ça. Les familles ont parfois de l’argent en plus, mais ne sachant comment le dépenser, celui-ci finit essentiellement en boissons glacées. Oui, en boissons glacées. C’est indéniablement quelque chose d’agréable dans un climat chaud, mais bon, on pourrait peut-être attendre plus du développement économique qu’un simple commerce de boissons gazeuses importées. Y a-t-il pourtant des gens qui peuvent refuser de rentrer dans ce système ? Si l’on excepte les tentatives de Mr. Yellowman, un jeune rasta qui tient une bibliothèque et centre social communautaire qui a (re)inventé le Hihihi, boisson traditionnelle à base de jus de canne, ça paraît difficile. Si vous avez une maison moins bien, vous n’achetez pas un vélo à vos enfants, vous ne leur payez pas d’études, alors vous êtes mal vus par tous vos voisins. Et n’oublions pas que, comme l’a montré Ivan Illich, les études servent avant tout à apprendre aux gens qu’ils sont inférieurs à ceux qui en ont plus, et à mépriser ceux qui en ont moins. Ca rend plutôt pessimiste tout cela.
Comment s’en sortir et améliorer les choses ? Ce qu’il faudrait, c’est du vrai progrès, c’est-à-dire des infrastructures : routes, écoles, hopitaux, qui auraient le mérite de fournir du travail qualifié à ceux qui font leurs études. Pour ces grands travaux, on ne peut hélas absolument pas compter sur un État endetté et un pouvoir corrompu qui ne taxe même pas les riches (les capitaux partent dans les banques américaines). On ne peut pas compter sur l’épargne non plus car les banques sont rares dans les villages et de toute façon il y a trop d’inflation, personne ne leur ferait confiance à long terme. Il ne reste plus que les ONG et la coopération européenne, qui finance déjà des petits projets dans tous les villages, mais qui constituent les seuls vrais progrès de niveau de vie. Devraient-ils pour aller plus loin financer la campagne électorale (il suffit d’avoir de l’argent pour gagner) d’un président honnête qui pourrait ensuite faire participer l’Etat à ces grands travaux ?
Voilà ce que j’avais à dire sur le fléau que représentent les boissons gazeuses pour ce continent, où l’on aurait pourtant les moyens de vivre bien dans des coins chauds et paradisiaques sans besoin de travailler (le cocotier devant la maison, les poissons à dix mètres, etc). Hélas, personne n’en est conscient, puisque ce que les gens veulent c’est avant tout devenir comme nous, et ce n’est qu’alors qu’ils regretteront leur condition passée, trop tard.
Ceci dit, entretemps, ces villages restent un endroit idéal pour passer quelques jours et réfléchir à tout cela. Les tentatives de progrès restent charmantes, comme le petit groupe électrogène branché devant la "boîte de nuit" qui fait presque plus de bruit que la musique elle-même, ou comme l’installation électrique de l’hôtel de Punta de Piedra, réalisée sans un seul interrupteur : toutes les lumières des chambres et à l’extérieur marchent simultanément sans possibilité de les éteindre. Pour le reste, quand les générateurs ne ronronnent pas, on a la plage pour soi à perte de vue, il ne manque rien.
Comme en plus c’était la Semaine sainte (Pâques), les vacances les plus importantes de l’année pour les latino-américains et l’occasion avec Noel de deux-trois jours de congés, ça faisait en plus un petit mouvement de gens venus voir leur famille. On construit des petits abris sur la plage avec des piquets et des feuilles de palmier pour s’asseoir à l’ombre et préparer un barbecue, les gens viennent des villages voisins pour se baigner. Pour la plupart, alors qu’ils vivent sur le bord de la mer, c’est les seuls jours de l’année où ils se baignent. On paie aussi des chasseurs pour attraper des iguanes qui dorment paisiblement sur les hautes branches des arbres pour en faire des soupes avec du lait de coco, il paraît que ça a le goût de poulet, et que c’est très bon. C’est un peu triste pour les iguanes certes, qui sont théoriquement une espèce protégée même au Honduras, mais comme vous le savez sans doute la théorie s’applique rarement dans le monde, surtout dans ces coins-là. Bon appétit donc. Quant à nous, le Vendredi Saint on se contente de notre soupe de poisson dans le comedor de Limon, la télé allumée passe une série intitulée "Les amis de Jésus", épisode consacré à Marie-Madeleine. Toutes les dix minutes, et je n’exagère pas, le film est coupé par cinq minutes de pub pour Burger King, pour des voitures ou des cassettes vidéo sur le foot. Mais ça doit être normal.
On rentre sur Tegus un jour plus tôt que les autres, pour éviter les bouchons. On passe par la ville de El Progreso où l’on vend des souvenirs de la ville représentant un clocher en béton et un pont d’autoroute qui fait probablement la fierté de la ville, faute de mieux. Les bus sont déjà bondés mais nous avons la chance de trouver un passage en voiture. Sur la route, il y a tous les quarts d’heures des postes de police qui bloquent une des deux voies de la route et contraignent les voitures à la circulation alternée, de manière à ralentir la circulation (qui aurait l’idée de rouler à plus de 80km/h alors que les gens dépassent n’importe comment ?) Imaginez en France la police qui crée volontairement des bouchons le 15 août pour prévenir les accidents. Un panneau sur le bas-côté propose "Voyagez avec Dieu. Stereo Fe, 90.1 FM" ("Fe" veut dire foi), et ça me rappelle l’autre soir, à l’arrière d’un taxi collectif, un couple à côté de moi se pelotait tout en chantant en choeur, en même temps que la radio, "Je donne mon coeur à Dieu et il soigne mes blessures".
Il y a toujours des détails comme ça, ici et ailleurs aussi, l’homme à toujours des choses étonnantes à révéler, surtout quand on oublie les boissons gazeuses. Le tout est de les remarquer, les noter, et essayer de les partager.
Je souhaite plein de bonheur à tous ceux qui sont arrivés jusque là dans la lecture de ce mail, et aux autres aussi, qui ne le sauront pourtant pas.
Hasta la vista
F.
PS : j’ai mis plein de nouvelles photos sur ma page web, des villages garrifunas, mais aussi de Tegus et du lycée, vous pouvez y jeter un coup d’oeil.