Commerce intemporel, villes impériales et Paris sale

Maroc : Fès, Meknès, Rabat, Casablanca


dimanche 19 août 2007, par Francesco Colonna Romano

La ville nouvelle de Fès m’a surpris d’abord par son atmosphère détendue, sa longue allée avec arbres, fontaines et bancs de marbre, les cafés, les cybercafés, les gens qui se promènent, les immeubles propres et modernes, et même le petit train touristique bondé de familles marocaines. Le premier soir il y avait un concert de rap/reggaeton en arabe, la bande sonore enregistrée et des beaux gosses sans instrument qui chantent sur une estrade pour un public tendance ado.

Mais on sait bien que l’essentiel n’est pas ici, alors on marche le long de ce boulevard vert, on passe devant le palais royal, on traverse le souk du Mellah (le quartier juif), c’est déjà tellement grand que l’on est persuadé d’être dans la médina. Pourtant ce n’est pas le cas, et plus on avance plus on rencontre de prétendus « étudiants passionnés par les langues étrangères » qui expliquent qu’on se trompe de direction et que l’entrée de la vieille ville est de l’autre côté. Ce sont les célèbres faux guides de Fès, et ils appliquent tous la même stratégie : vous dire que vous vous trompez de chemin pour vous faire croire que vous avez besoin d’eux, avant de vous proposer une visite guidée. Ils étaient si nombreux que j’ai commencé à les compter, sûr que je dépasserais la centaine. En fait j’en ai rencontrés vingt-cinq environ sur le court chemin jusqu’à Bab Bou Jloud, la porte d’entrée de la vieille ville, et un peu au-delà. Passé ce stade, l’impression d’avoir passé aussi l’examen d’entrée, les faux guides disparaissent et le visiteur a gagné le droit de se promener seul, en ne se faisant interpeller que par les marchands des innombrables souks et ruelles.

J’ai compris Fès seulement le dernier soir, lors de mon deuxième passage dans cette ville. J’étais monté avec Ludo à la forteresse de Borj Nord, le soleil se couchait. De là, Fès ressemble à une sorte de dégueulis divin, une goutte purulente sortie de la terre, au niveau du palais royal. Elle a coulé ensuite, aux pieds de la colline en une flaque tourbillonnante et trouble. Des minarets dépassent par ci par là. Au centre de la flaque celui de la grande mosquée semble produire des ondes circulaires qui se propagent lentement. Les marchands, les passants, les charrettes tirées par des ânes circulent le long des artères. Pour fuir ce désordre, les faubourgs récents ont poussé loin de la médina, en prenant leurs distances, si bien que des cimetières tous blancs ont comblé le vide qui entourait ses murs. Si en Inde on trouve les villes où le monde semble naître ou mourir, je ressens Fès ce soir plutôt le foie ou la rate de Dieu, où les marchandises d’un commerce millénaire sont digérées en flot continu au cours de leur descente de la colline…

Plus tard, de la terrasse de l’hôtel Cascade tout près de Bab Bou Jloud, je regarde les ruelles qui descendent vers la flaque. Tout semble calme, mais on sent qu’il vaut mieux ne pas s’aventurer dans le bas du dédale, théâtre de faits mystérieux et sordides. Il fait noir et silencieux, les autres voyageurs attendent l’heure de se coucher en fumant paisiblement. Le jour sera meilleur.

Le jour justement, j’ai descendu et remonté d’innombrables fois ces mêmes ruelles, traîné dans celles bordées d’échoppes de bijoux fantaisie, d’article en cuir ou en métal, de céramiques colorées, d’encens et de produits de beauté traditionnels, de nougats et d’épices, partout les mêmes produits. J’ai traîné aussi dans la zone plus résidentielle, visité un vieux palais (ryad) en ruines, avec ses cours en mosaïques et la vue sur le bas de la ville. Je me suis perdu seul ou avec Ludo dans les ruelles circulaires, dans les impasses, jusqu’à découvrir les étoiles colorées qui tous les trente mètres indiquent des longs itinéraires que les touristes peuvent suivre pendant des heures pour traverser la ville sans se perdre. J’ai déjeuné à une terrasse avec sa musique arabe en version new age et la vue sur les marchands de beignets, j’ai fait des tours de magie au gamin qui vend des gâteaux de semoule pour le petit déjeuner et sa famille, ils m’ont offert une corne de gazelle, pâtisserie fourrée de pâte d’amande. Je suis monté sur une autre terrasse d’où l’on voit les toits couverts de milliers de paraboles (au Maroc on en aperçoit même sur les toits des bidonvilles) blanches comme des champignons ronds. J’ai regardé les tanneurs s’affairer au dessus de leurs cuves médiévales, trempant à longueur de journée leurs peaux puantes dans des cuves de chaux, d’urine, d’ammoniac, d’excréments de pigeons, de teintures. Leur atelier est une cour carrée, fermée et puante qu’on ne soupçonnait pas de l’extérieur, comme une plaie malodorante au milieu de la vieille ville. J’ai marchandé pour un vieux porte-monnaie de cuivre, refusé des dizaines de propositions de marchands qui m’invitaient à visiter leur boutique, j’ai goûté des dattes, failli me faire renverser par l’un des ânes qui seuls peuvent porter les marchandises dans les ruelles en pente. Oui, j’ai aimé le chaos de cette ville tentaculaire.

Autre jour, un détail. En suivant l’itinéraire marqué par les étoiles bleu clair avec Ludo, nous nous retrouvons au portes de la vieille ville, un marché de fruits et légumes, sans occidentaux. Nous nous asseyons à un café pour siroter un thé à la menthe, auquel nous avons fini par prendre goût. Aux tables uniquement des hommes, ils jouent aux cartes en buvant leur thé. Un type grand, maigre et moustachu passe de table en table, discute avec tout le monde. Il tient à la main un bon morceau de pâte brune dont il casse des morceaux grossiers pour ses clients. Tout se fait à la lumière du jour, un enfant vient lui faire la bise et repart avec une commande (pour sa famille ?). Quand le morceau est terminé, notre dealer monte sur son scooter, traverse le marché en pétaradant, pour revenir dix minutes plus tard et reprendre son activité. Nous l’observons d’un regard amusé, en toute sécurité, d’autant que curieusement il n’essaie même pas de venir nous proposer de son chocolat (ce qui arrive pourtant très souvent quand on est touristes). On comprends que peu d’étrangers arrivent jusque là.

Que raconter encore ? Beaucoup de détails, l’échoppe étroite et sombre où nous dînons, le gars le plus collant que nous ayons rencontré dans ce pays, qui a insisté une bonne vingtaine de minutes en proposant de nous faire un massage dans sa chambre. Les beignets « à emporter », c’est-à-dire avec une ficelle nouée passée dans le trou qui permet de les tenir sans s’enduire d’huile. Il faudrait se perdre dans Fès jusqu’au moment où l’on a l’impression de la connaître un peu, ou plutôt de la reconnaître. Mais il faut aussi en partir…

Il y a peu de lignes ferroviaires au Maroc, et encore moins de bifurcations. Je suis monté sur le train qui partait de Fès, celui dans le bon sens, pour en descendre une heure à peine plus tard dans la ville de MEKNES.
Ici la médina paraît à taille humaine, ses maisons basses, ses rues de ferronniers ou de menuisiers, la boucherie de viande de chameau qui m’en hache un morceau, mélangé à un bout de graisse dorsale et quelques épices, l’échoppe qui en fait ensuite des keftas (boulettes) et les cuit aux barbecue, pour les servir dans une salle à manger de deux mètres carrés à peine, graisseuse, de l’autre côté de la ruelle. Meknès fait figure d’une petite ville de province, si ce n’est pour le palais de Moulay Ismail qui avait fait de cette ville la capitale de son empire. On en visite une porte majestueuse, le mausolée du sultan, et ce qui reste des impressionnants greniers qui nourrissaient des milliers de chevaux. C’est curieux le soir, dans la ville nouvelle, de tomber sur un pub qui ressemblait étrangement aux pubs irlandais de chez nous, avec des jeunes hommes et jeunes femmes (d’autant plus rares ici) en train de boire des bières.

Mais la route continue. RABAT, sa médina plate et ses ruelles en échiquier, qui donne sur la plus ancienne kasbah (forteresse, partie plus ancienne de la ville) blanche et bleue, qui a son tour donne à pic sur des plages de sable. C’est les vacances d’étés, ces plages sont bondées de gamins et ados qui jouent, discutent, se baignent. Les petites filles sont en maillot de bain, les femmes sont habillées et voilées, elles surveillent leurs enfants les pieds dans l’eau, tout comme les demoiselles qui se promènent en discutant, mais ne peuvent probablement pas nager au milieu de tous ces hommes. Il y a aussi à Rabat une grande tour inachevée, qui aurait pu être à son époque l’édifice le plus haut du monde. A côté les restes d’une mosquée prennent la forme de petites colonnes en pierre qui évoquent tellement les colonnes Buren.

Comme Rabat, CASABLANCA se distingue par ses grands immeubles blancs, style français colonial, de la première moitié du vingtième siècle. Les enseignes indiquent « grande pharmacie de Paris, brasserie Montparnasse, café Lyonnais ». On se croirait dans une Paris blanche salie par le temps, à la circulation chaotique et partout ces traces de ce riche passé. D’ailleurs, c’est amusant, depuis que je suis au Maroc, j’ai dormi dans plein d’hôtels aux noms grandiloquents, Excelsior, Majestic, Splendid, Continental, qui comme le Grand Hôtel étaient grands et luxueux il y a une cinquantaine d’années, et sont depuis devenu des hôtels petit budget.

J’ai passé trois jours à Casa, un peu déprimé par la fatigue de mi-voyage, les nuits troublées par la chaleur et les moustiques et des souvenirs douloureux qui refaisaient surface, mais j’ai beaucoup aimé cette ville. La médina (relativement) propre et vivante, avec ses boutiques de contrefaçons, ses rues tout compte fait pas si étroites. Je commence à avoir vu un paquet de médinas dans ce pays, et chacune possède son caractère propre, un tracé différent, une atmosphère caractéristique ; celle-ci me fait penser à l’architecture du vieux Nice, en version arabisante.
Derrière la médina, on débouche sur une esplanade où a été terminée récemment la mosquée Hassan II, l’une des plus grandes du monde, dessinée par un architecte français. Sur l’immense esplanade au coucher des couples et des femmes se promènent, d’autres attendent sur des bancs, des enfants jouent. Les immeubles blancs s’étendent sur la promenade du bord de mer qui fait penser à la côte d’Azur. J’aime bien le mélange d’exotisme, de déclin de la grandeur coloniale, et de modernité qu’on respire dans cette ville.

Trois jours ici donc, déjà deux semaines au Maroc, et mon ami Ludovico qui arrive à Marrakech le lendemain. J’ai un peu récupéré, le voyage peut reprendre. A bientôt pour la suite du récit.

Bessalama

F.

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