Rebonjour à tous
puisque c’est les vacances, j’en profite pour donner plein de nouvelles. Si mon dernier mail était plutôt austère, vous devriez trouver ici quelques détails un peu plus amusants. C’est en effet le dernier épisode en date concernant mes déboires avec l’IUFM.
Je vous avais parlé jadis du questionnaire que j’avais fait passer dans ma promo à l’IUFM et dont j’avais envoyé les résultats (ainsi que trois pages de propositions) à tous mes camarades et à tous mes formateurs. J’avais aussi pris soin de tout poster sur le forum de discussion de l’IUFM qui nous est réservé. Curieusement, je n’ai eu aucun écho pendant un mois, les formateurs se gardant bien de parler du questionnaire aux stagiaires qui eux n’osaient pas en parler par crainte de représailles. Au bout d’un mois, un formateur prend la peine de poster sur le forum un message d’attaques personnelles, où il explique que je me suis enfuit en abandonnant mes petits camarades, que je veux saboter la formation, et qu’en plus le premier cours que j’ai présenté en terminale n’était pas parfait, donc que je n’avais pas à critiquer. Bien sûr, il n’avait pas lu mes propositions et ne répondra plus à mes mails. Les autres ne disent rien. Quand je passe à l’IUFM, un autre formateur m’explique que mon questionnaire sera pris en compte, parce que quand on est formateur, comme quand on est prof, le plus important c’est de savoir se remettre en question, etc. Dommage que lui n’a pas encore eu le temps (en un mois !) de lire mes 3 pages de propositions !
Bref, comme je n’ai pas envie d’abandonner mes petits camarades, je poste ensuite les résultats de mon questionnaire sur le forum accessible à tous les stagiaires de l’IUFM et à tous les formateurs de toutes les disciplines, autant en faire profiter tout le monde. C’est marrant, il y a tout de suite des formateurs qui interviennent pour dire que c’est curieux qu’il y ait des problèmes "dans la filière Maths". Chez eux, tout va bien, puisqu’il y a du dialogue. Pour confirmer cela, ils trouvent un faillot qui poste aussitôt un message pour dire que dans la section de cette formatrice justement tout est merveilleux et que les stagiaires sont super-heureux !!! J’en profite pour raconter à tous qu’au bout d’un mois les formateurs de maths n’ont pas pris la peine de répondre. En postant un nouveau message bien corsé, deux jours à peine après avoir diffusé mon questionnaire, je découvre que mon compte informatique a été supprimé et que je n’ai plus accès au forum. Officiellement, la raison doit être que je ne suis plus à l’IUFM. La vraie raison, c’est que grâce à ce forum (mis en place par l’IUFM mais que personne n’utilisait) j’ai pu d’un coup toucher plusieurs centaines de personnes, de toutes les disciplines (j’ai rencontré une stagiaire d’anglais ici à Creil qui avait lu mon questionnaire), ce que je n’aurais jamais pu faire autrement. Plutôt que d’entamer un dialogue, apparemment on a préféré me censurer.
Je parviens tout de même à avoir accès au forum grâce au mot de passe d’un camarade, donc je peux lire les messages. Un camarade en maths poste un message de soutien pour dire que les stagiaires de maths partagent ce que j’ai écrit. Un stagiaire d’une autre discipline, excédé, a l’idée d’écrire que c’est vrai, souvent il se demande à quoi servent les formations. Personne ne répond. Alors trois jours après il reposte un message pour renier le précédent en expliquant qu’il faut rester constructif et qu’il ne faut pas tout critiquer. Poster sur un forum non anonyme fait trop peur aux stagiaires qui craignent les représailles. La discussion s’arrête.
Pendant ce temps, c’est le moment de mon inspection (qui se passe bien), à la fin de laquelle l’inspecteur général m’explique qu’il a lu mon questionnaire. Il raconte que mes formateurs étaient furieux, qu’ils avaient l’impression que j’avais laissé une bombe en partant et, plutôt que de m’écrire pour en discuter, ils en ont parlé à l’inspecteur régional qui a tout fait remonter jusqu’à lui. Que mon questionnaire soit parvenu si haut me parait plutôt une bonne nouvelle, mais j’imagine que le but de mes formateurs était plutôt de se venger. Comme quoi, le risque de représailles pour ceux qui osent critiquer est plutôt réel. Heureusement que je ne suis plus à l’IUFM ! L’inspecteur écoute mes motivations et me rassure : je ne risque rien. Je ne sais pas bien ce qu’il pense de tout cela, mais il fait son boulot et se tient probablement à une position officielle. En tout cas, j’étais content de parler avec quelqu’un de compétent qui a su me donner directement de bons conseils pour ma classe. Ca m’a redonné confiance en la hiérarchie de l’Education Nationale. Ce n’est peut-être qu’à l’IUFM qu’il existe une poche d’incompétence aussi marquée.
L’IUFM justement. J’ai promis à l’inspecteur de récrire à mes formateurs pour tenter de rétablir le dialogue. Je commence à recevoir le soutien officiel des deux formatrices sérieuses (l’une, qui n’intervient pas chez nous, m’avait déjà expliqué qu’elle avait refusé d’être formatrice en deuxième année étant donné la réalité désespérante de la formation). Du coup, la responsable de la filière maths m’explique froidement qu’elle travaille beaucoup à la conception de la formation et que mon approche est trop négative donc peu productive. Comme je laisse entendre que la faute n’est peut-être pas entièrement au plan théorique qu’elle a mis au point pour la formation mais qu’il faudrait qu’elle aille voir ce qu’il en en est fait dans la pratique, elle a soudain une illumination : mais oui, elle m’écrit gentiment qu’on peut être bon prof mais pas bon formateur, et que mon questionnaire aura été utile. Une formatrice sérieuse est plus explicite : il y aura bien l’an prochain des "changements dans l’équipe des formateurs".
De leur côté, les formateurs ont lancé un débat avec les stagiaires qui a duré deux heures, et ils ont essayé de leur faire dire que toutes leurs critiques étaient contre le plan de formation et l’IUFM en général, et pas contre leur travail à eux...
Je résume donc la situation : après moultes discussions, mon questionnaire a fini par être accepté. Les formateurs des autres disciplines sont convaincus qu’il y a un problème uniquement à l’intérieur de la section maths, puisque leurs stagiaires n’ont pas osé faire passer de questionnaire. Les formateurs de maths ont conclu que la faute était à la responsable du plan de formation, qui de son côté a compris que toute la faute est aux formateurs... On dirait du Marivaux. Collectivement, ils ont cependant choisi comme bouc émissaire le formateur principal qui était de toute façon indéfendable (il n’en avait manifestement rien à faire de ses stagiaires, et n’a jamais rien préparé pour ses formations), du coup tout le monde se désolidarise de lui et il retrouvera des vraies classes (lycée quand même) l’an prochain. C’est déjà un bon résultat, je n’aurai donc pas travaillé pour rien. Reste à voir cependant si le reste de la formation va évoluer un peu, ce qui est loin d’être sûr.
En tout cas, puisque j’ai fait accepter mon questionnaire et je ne suis plus à l’IUFM, je n’ai plus trop de raisons de continuer la bataille avec mes formateurs. Ce à quoi il faut s’attaquer, c’est maintenant l’IUFM en général, qui est un très bon ennemi : il est suffisamment petit (par rapport au "mammouth" de l’Education Nationale) et unanimement critiqué pour qu’on puisse espérer y changer quelque chose. Avant de contacter la presse, je pensais donc commencer (quand j’en aurai le temps) par faire une bonne page web de témoignage. Ce sera fait, mais entretemps j’ai pu découvrir que je n’étais pas le premier à avoir cette idée et qu’on trouve sur la toile des témoignages assez hallucinants (il y a même un livre qui vient de sortir). Si ça vous intéresse vous pouvez consulter le site www.lafermeauxprofesseurs.com ainsi que tous les liens qu’il propose. C’est en général drôle, surtout pour ceux qui connaissent l’IUFM et instructif pour les autres.
Cependant, c’est grâce à Valérie que la guerre a pu prendre une nouvelle ampleur. En effet, elle a reçu un jour une invitation pour une réception de bienvenue des nouveaux profs titulaires de l’académie à la mairie d’Amiens (au mois de février !!) Il faut préciser pour ceux qui l’ignoraient que notre académie a le record de l’académie la moins demandée, du nombre de jeunes professeurs venant (de force) d’autres académies et de la mobilité (c’est-à-dire du nombre de professeurs qui en partent dès qu’ils ont suffisamment de points). On fait donc des efforts de communication pour que ceux qui sont là aient envie de rester. Pour nous accueillir il y aura Mme Le Recteur, ainsi que le Ministre de l’Education Nationale en personne qui, le hasard fait bien les choses, habite justement Amiens dont il est maire depuis des années. (J’avais d’ailleurs déjà eu l’occasion de lui serrer la main, deux semaines après la rentrée lors du centenaire de mon collège.)
Valérie est emballée : "tu vas voir, on pourra parler au ministre et dire tout ce qu’on pense, il vient pour écouter ce que les profs ont à dire". Plutôt sceptique sur la disponibilité d’un ministre, je me suis pas mal moqué d’elle. Mais bon, devant son assurance, j’ai fini par me laisser convaincre.
Lors de la soirée en question, c’est Mme Le Recteur (la plus haute représentante administrative de l’Education Nationale dans l’Académie) qui nous accueille à la porte très gentiment et se présente à chacun de nous ("Ca va ? Je suis le Recteur, je vous remercie d’être venus.") Il y a bien sûr le ministre, accompagné du nouveau maire d’Amiens, plusieurs adjoints culturels. Et aussi cinq ou six journalistes. Pourtant, les profs qui enseignent au fin fond de la campagne picarde (c’est là qu’on envoie les nouveaux profs) n’ont pas eu envie de faire deux heures de route un vendredi soir pour venir écouter des discours. Du coup, il n’y aura qu’une quinzaine de profs en tout et pour tout !!! Au point que pour faire honneur au ministre et remplir la salle on a invité à la dernière minute des inspecteurs... Tout cela pour une quinzaine de jeunes profs...
Bref, dès que le ministre est rentré dans la salle, Valérie s’est précipitée vers lui, si bien qu’il a écouté ses déboires dans un collège d’Abbeville pendant dix bonnes minutes. Je ne sais pas ce qu’il en retiendra, mais on peut dire que Valérie aura été la seule à qui il aura accordé autant de temps. Quant à moi, je lui demande ce qu’il compte faire pour l’IUFM, il me dit qu il va justement en parler dans son discours.
Le discours commence d’ailleurs aussitôt, si bien qu’on se retrouve V. et moi juste à la droite du maire, puis le ministre et le Recteur, et tous les autres un peu en retrait, pile en position photo. Je me dis que ce serait chouette qu’un des journalistes publie cette photo sans la couper, de manière à pouvoir l’envoyer à mes "amis" de l’IUFM. Pendant le discours, le ministre explique qu’il avait en projet une réforme de l’IUFM ("comme me le demandait Monsieur"). Il dit à un autre moment (il ne parlait plus de l’IUFM) qu’ils sont très ouverts à toutes nos propositions, si bien que V. lui coupe la parole pour lui demander comment on peut les lui faire parvenir... Suite à cela, la maire (qui est une ancienne prof) vient discuter avec V. pour entendre ce que V. avait dit au ministre. Elle nous demande d’envoyer nos propositions à la mairie d’Amiens.
De mon coté, je vais voir Madame le Recteur et lui raconte le discours de menaces de la directrice de l’IUFM lors de la rentrée (alors qu’en présence du Recteur elle avait été si hypocrite, cf mon mail de septembre). Comme elle est de bonne humeur (a-t-elle trop forcé sur le champagne ?), elle nous donne son mail pour qu’on lui fasse parvenir nos remarques, et propose à ceux qui sont là de faire partie d’une commission de douze personnes qui se réuniraient un samedi matin pour discuter de l’IUFM avec le ministre. Elle propose aussi à V. (qui n’a jamais mis les pieds à l’IUFM de sa vie mais qui a aussi plein d’idées) et à un remplaçant en sport à sa première année d’enseignement. Je ne sais pas si cette promesse est sérieuse, elle parait décidemment improbable (j’imagine que l’emploi du temps du ministre est assez chargé), mais je me suis empressé de lui écrire le lendemain pour rappeler que j’acceptais volontiers. On verra où ça mène.
C’était donc une chouette soirée, on en a fait la fermeture (vers 20h) en discutant avec l’inspecteur d’Académie qui s’est montré très ouvert et à l’écoute. Valérie a aussi raconté à une adjointe à l’urbanisme qu’elle se fait arroser tous les matins par les machines qui nettoient la rue piétonne. Dès le lendemain ça a cessé, les agents font gaffe. On peut dire que la soirée aura été productive.
Voilà. Maintenant j’attends la suite des événements. C’est vrai que cette année m’aura bien motivé pour l’action politique. Est-ce la naissance d’une nouvelle vocation ? L’impression qu’il y a tellement de gens qui acceptent passivement tout ce qui leur arrive que celui qui veut vraiment bouger les choses peut vite toucher assez haut. Sans compter que les personnes les plus nuisibles du système le sont plutôt par négligence, si bien que face à des critiques ils ont plutôt tendance à étouffer le problème en espérant que l’adversaire abandonne. Du coup, si l’attaque persiste, ils vont être dépassés et l’affaire remonte la hiérarchie. En plus, face à quelqu’un qui travaille plus qu’eux, ils n’ont pas trop de légitimité pour sanctionner. Ca vaut donc le coup de tenter.
Je vous tiendrai au courant des suites de tout cela. Je vous souhaite entretemps bien du bonheur, et tout le reste.
F.