Comment motiver les élèves ?

ou "les limites de la pédagogie"

  1. Le problème de la motivation des élèves
  2. Montrer à quoi sert ce que l’on enseigne
  3. L’absence de sanction crédible
  4. Vers une société éducative ?
  5. Conclusion

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J’ai participé le 2 mai 2006 à un groupe de discussion avec des profs de mon établissement au sujet de la motivation des élèves. Certains profs défendaient la position de l’orthodoxie IUFMienne : pour motiver les élèves, il faut changer nos pratiques, ne pas se focaliser sur savoir et savoir-faire, pour valoriser le savoir-être, afin de motiver les élèves qui ne savent pas et ne savent pas faire, mais surtout ne font pas. Ce qui suit est une réflexion personnelle (inspirée bien sûr d’idées formulées par d’autres), elle n’engage que moi. Cependant, étant donné mon expérience limitée en tant qu’enseignant, je me trompe peut-être, si bien que toute remarque est très bienvenue, de manière à pouvoir compléter ou corriger ce texte. Bonne lecture.

Pour ceux qui cherchent un point de vue plus large du problème de la motivation, j’ai rédigé un article beaucoup plus complet La motivation de l’élève dans l’enseignement artistique pour un stage que j’ai animé en mai 2010 pour des professeurs de conservatoire.

I) Le problème de la motivation des élèves

Il ne faut pas aller trop loin dans la recherche de la motivation. L’école n’est pas un jeu vidéo (qui donne une satisfaction immédiate), et on ne peut prétendre que les élèves tombent en extase pour chacune des disciplines enseignées. Je crains que les propositions de noter le "savoir-être" (proposées par les professeurs de langue présents à la réunion, très proches des idées véhiculées par les IUFM) visent en fait une adhésion totale de l’élève qui devient disproportionnée et ridicule : après tout, restons modestes, ce qu’on enseigne au jour le jour ce sont des simples outils (parler une langue, résoudre un problème mathématique) qui ont peu de chance (à eux seuls) de changer radicalement la vie de nos élèves. Il me semble que ce qu’on peut espérer, à l’exception de quelques rares élèves passionnés par la matière, c’est un intérêt raisonnable pour ce qui se dit en cours. A côté de cela, si l’élève fait ce qu’on lui dit (apprend ses leçons et sait les appliquer) sans trop rechigner, on peut s’estimer satisfaits, il n’y a pas à en demander plus (notamment au niveau du "savoir-être").

La motivation n’est donc pas selon moi le problème essentiel. Chaque professeur doit naturellement faire des efforts pour rendre ses cours intéressants (un objectif raisonnable est de parvenir à un cours intéressant pour un élève avec un minimum de motivation). Mais ce n’est pas ceci qui suffira à pousser les élèves à faire les efforts personnels nécessaires pour retravailler (seul, chez lui, dans des conditions beaucoup plus austères) les notions essentielles. Pour la plus grande majorité des élèves, deux heures d’exos de maths ne seront pas une partie de plaisir, quoi qu’on fasse. Ce qu’il faut, c’est juste les convaincre à supporter cet effort, à jouer le jeu.

II) Montrer à quoi sert ce que l’on enseigne

Les élèves ont tendance à justifier leur refus de jouer le jeu et de s’investir par l’impression que ce qu’ils apprennent ne sert à rien. On demande donc au professeur de justifier l’utilité de sa matière.

Or, il faut savoir, que hormis quelques compétences basiques (écrire une lettre administratives, connaître ses tables de multiplications, utiliser un traitement de texte), le contenu d’un chapitre particulier ne sert à rien dans l’absolu. Je veux dire que 99% des élèves ne s’en serviront pas dans leur vie, et qu’au fond ne s’en serviront que ceux qui auront choisi volontairement une voie où on s’en sert Par exemple, on peut même être ingénieur sans faire de maths.

La vérité c’est que les connaissances scolaires servent dans leur globalité pour la culture générale et surtout pour la formation du raisonnement et de l’esprit critique. Qu’ils soient conscients ou pas de cette réalité, les élèves se retranchent derrière le fait qu’une notion individuellement ne sert à rien pour ne pas s’y investir, et au final ne s’investir dans aucune.

Curieusement, les cours dont l’utilité immédiate est sans ambiguité (par exemple "les bonnes manières" ou "utiliser Excel") ont peu de chance de passionner les élèves.

On ne peut donc exiger du professeur qu’il justifie systématiquement que ce qu’il fait SERT. Par contre, ce que le professeur peut faire, c’est montrer à quoi ce qu’il enseigne PEUT SERVIR. Là est toute la nuance. C’est une exigence intellectuelle évidente qu’on ne peut se contenter de justifier une notion par le fait qu’"elle est au programme". Si elle est au programme, il doit y avoir une raison. Par exemple, la géométrie de collège peut servir dans les systèmes de navigation (depuis les grecs jusqu’au GPS) ou dans les images de synthèse en 3D. L’explicitation de certaines de ces raisons permettra de rentre le cours plus intéressant pour le professeur et pour l’élève motivé, et pour celui qui a simplement décidé de jouer le jeu et faire ce qu’on lui demande. Quant à l’élève qui refuse de jouer le jeu, il se retranche derrière le fait qu’il ne sera pas navigateur ou programmeur pour dire que la géométrie ne lui servira pas. Il se dira démotivé.

(J’ai tout de même commencé à préparer un texte sur Qu’est-ce que faire des mathématiques et pourquoi les enseigne-t-on ?, que j’ai présenté dans des classes de première S, vous pouvez y jeter un coup d’œil.)

III) L’absence de sanction crédible

Dans les parties qui précèdent, j’espère avoir montré que le problème n’est pas la motivation, mais pourquoi les élèves refusent de jouer le jeu et de faire ce qu’on leur demande. Les théoriciens pédagogues proposent de remplacer les sanctions qui stigmatisent les mauvais élèves par des récompenses qui valorisent ceux qui font des efforts. Le problème, c’est qu’un système qui récompense trop perd sa crédibilité. A la fin, l’élève se rend compte que finalement les récompenses apportent peu, et finissent par être distribuées sans contrepartie. Il y a donc une inflation des récompenses jusqu’au bac donné à des élèves qui ont fait peu d’efforts pour l’avoir.
Malheureusement, ce qui fait la valeur de la récompense d’un effort c’est la sanction éventuelle qui frappe ceux qui ont refusé de faire l’effort. Si l’Ecole avait les moyens d’une sanction plus crédible qu’une simple note, comme par exemple le redoublement, un taux d’échec plus important au bac, ou l’exclusion du système scolaire, alors cela "motiverai" ceux qui restent à travailler dur. Or pour cela, il faudrait avoir le courage de "sacrifier" une génération pour l’exemple, en ramenant pendant un ou deux ans le taux de réussite au bac à 60%, en imposant des redoublements, etc. Les élèves flipperaient alors et se mettraient à travailler plus sérieusement.
Or cette solution est difficilement applicable au niveau local par un établissement isolé. En effet, le rectorat sanctionnera un taux de redoublement trop important. Sans compter que la plupart des établissement sont à flux tendus : trop de redoublants une année entrainent des classes surchargées l’an d’après. Si bien qu’on sait d’avance qu’il faudra faire passer les élèves.
Ne peut-on tout de meme pas faire quelque chose dans ce sens au niveau d’un établissement ? Je ne sais pas encore. Dans le prochain paragraphe je proposerai cependant une mesure pratique applicable localement.

IV) Vers une société éducative ?

L’État investit dans l’Éducation Nationale des moyens considérables. Or, dès qu’un élève sort de l’école, d’autres agents font de leur mieux pour détruire ce que l’école a construit à grande peine. La télé, les médias, la société de loisirs rivalisent d’imagination pour proposer des distractions séduisantes (et passives en général), à gratification immédiate : consommer tel produit, discuter sur un forum internet, jouer à un jeu vidéo. Si l’État décide d’obliger (ou du moins inciter fortement) les jeunes à fréquenter l’école, pourquoi ne se donne-t-il pas les moyens de limiter l’action des ennemis de l’éducation ?

Il suffirait alors de bien identifier ces ennemis de l’éducation et les attaquer de front, soit par des lois restrictives, soit par des campagnes d’information. Une prof a réagi violemment à cette proposition : elle y voit un endoctrinement des jeunes, une action politique. Elle oublie pourtant naivement que pour l’instant ces contre-pouvoirs cherchent eux à endoctriner les jeunes (et les adultes) et que si on veut faire de l’éducation (ce qui est est bien un projet politique), il faut d’abord se faire entendre. Sinon autant aller au bout de la logique et ne pas obliger les élèves démotivés (car motivés par les jeux vidéos) à venir à l’école.

Par exemple, si des études prouvaient que la télévision (dans l’utilisation qui en est faite dans la pratique et pas dans le cas idéal) nuit au travail scolaire des élèves, l’État pourrait chercher à restreindre l’offre télévisuelle pour les jeunes. Par exemple des dessins animés seulement à certains créneaux horaires de l’après-midi, etc. S’il devait s’avérer par contre que les abus d’internet sont à l’origine du refus du travail scolaire, on pourrait imaginer des versions adaptées de Windows afin que les parents puissent interdire à leurs enfants le chat sur MSN, la fréquentation des blogs et les jeux en réseau.

A plus petite échelle (celle d’un établissement scolaire), on pourrait déjà interdire les ordinateurs dans les chambres d’internat du lycée et de prépa, qui servent hélas uniquement à faire des jeux en réseau. Pour les applications sérieuses, il y déjà des salles informatiques en libre accès. Il y a peut-être moyen de convaincre les élèves du bien fondé de cette mesure.

De manière plus modeste (et plus politiquement viable), on pourrait chercher à sensibiliser l’opinion publique (et surtout les parents) aux méfaits de l’usage abusif de l’informatique réduite à MSN, les jeux vidéos et les blogs. Selon moi, des études pourraient prouver que la possession d’un ordinateur dans la chambre de l’élève nuit dans la pratique plus au travail scolaire qu’elle n’y contribue. Cela va curieusement dans le sens contraire des conseils donnés aux parents jusque là, pour qu’ils achètent des ordinateurs à leurs enfants.

Le point positif de cette politique, c’est qu’elle est applicable à l’échelle d’un établissement. L’équipe des professeurs peut dans un premier temps sensibiliser les parents (par les réunions parents-profs, par une lettre à l’entrée en seconde) sur ce qui nuit à l’éducation de leurs enfants. On peut ensuite chercher à sensibiliser les élèves eux-même comme on le fait contre le tabagisme, la drogue ou le SIDA : on pourrait organiser des "journées sans internet" ou des "semaines sans télé", comme il y a des "journées sans achats". Et proposer des alternatives sérieuses et éducatives : des rencontres en vrai plutôt que sur MSN, des événements culturels, etc.

V) Conclusion

J’ai essayé ici de montrer que la motivation des élèves était un question moins importante que ne semblent le croire les nouveaux pédagogues qui, en son nom, tentent de révolutionner les pratiques d’enseignement et culpabilisant les enseignants. Le vrai problème c’est le refus de la part des élèves de jouer le jeu et se soumettre aux directives du système éducatif.

L’école doit prendre conscience qu’il y a dans la société des contre-pouvoirs qui détruisent par la séduction ce qu’elle a bati à grand peine. Si on décide que l’école a un rôle important à jouer dans la construction de la société, il faut qu’elle ose reconnaître l’existence de ces contre-pouvoirs et aller contre-eux lorsque cela s’avère nécessaire dans un but éducatif. L’école a un pouvoir considérable (par le temps que les élèves y passent chaque jour), il faut qu’elle s’en serve pour porter un véritable projet de société.

C’est là selon moi la véritable solution, bien plus que dans le bouleversement des pratiques pédagogiques disciplinaires. Ceci n’enlève rien bien sûr la nécessité pour chaque prof de s’interroger sans cesse sur la manière d’améliorer sa pratique et rendre son cours plus intéressant. Mais cela, est-ce un tort de supposer que nous le faisons déjà pour la plupart ?

Ce site est tenu par : Francesco Colonna Romano
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